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Sort des soldats blessés et morts pendants les guerres
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Lucienpd [ 12/06/2015 à 09:40 ]

Bonjour,
Je cherche à savoir ce que devenaient les grands blessés et les corps des morts pendant les batailles. Par exemple, lors des batailles particulièrement meurtrières de Azincourt, de la Berezina, de Solférino et aussi pendant la guerre de 1914.
Pour 1914, j'ai vu une photo montrant 3 soldats déposant un cercueil dans une fosse et un prêtre disant des prières, ceci dans un champ qui ressemble à un cimetière improvisé puisqu'il y a des croix (de bois).
Et les corps des ennemis suivaient-ils un autre sort.
Merci beaucoup.

Réponse attendue le 16/06/2015 - 09:06


bml_civ [ 13/06/2015 à 15:53 ]

Bonjour,

Pour une approche générale de votre question, nous vous conseillons tout d’abord la lecture de ces quelques articles ou chapitres :

Approche archéo-anthropologique des inhumations militaires, Catherine Rigeade

Nos morts : les sociétés occidentales face aux tués de la guerre : (XIXe-XXe siècles), de Luc Capdevila et Danièle Voldman
Globalement, si un tournant semble apparaître dans la gestion des blessés avec les guerres napoléoniennes et la mise en place des services de santé, la majorité ne survit pas à la bataille.
Voir ce passage du chapitre Secourir les blessés, ramasser les corps, (p. 22-29) : « Pratiquement inexistants jusqu’aux guerres napoléoniennes, les services de santé militaires des armées européennes s’étaient peu à peu organisés et étoffés ; malgré une solide tradition d’innovation dans ce domaine et la création d’hôpitaux de campagne et d’établissements fixes à l’arrière, les blessés avaient peu de chance de survivre, en raison de l’indigence des remèdes médicaux et chirurgicaux et de l’insuffisance des moyens employés pour les relever… Autrement dit, au nombre immédiat des morts sur le champ de bataille, s’ajoutait un nombre à peu près égal de blessés décédés peu après. »
Des mêmes auteurs : Du numéro matricule au code génétique: la manipulation du corps des tués de la guerre en quête d'identité

Le corps de l’ennemi, une lecture des conflits, le cas de la guerre du Paraguay, Luc Capdevila

Histoire du corps. 03. Les mutations du regard : le XXe siècle, sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello : voir les chapitres Corps blessés (p. 295-298) et Corps de l’ennemi, corps des civils, corps des morts (p. 305-320)

Concernant la bataille d’Azincourt en 1415, l’ouvrage Anatomie de la bataille de John Keegan (voir ci-dessus) indique ceci :
« Les anglais emmènent leurs prisonniers ainsi que leurs propres blessés à Maisoncelles pour la nuit, et les vingt chirurgiens de l’armée se mettent au travail… Les blessés français, eux, sont en plus mauvaise posture. Beaucoup ont été transpercés, soit par flèche, soit par coups portés à travers les points faibles de l’armure… La plupart des blessés français, bien entendu, n’ont pas été ramassés sur le champ de bataille et, s’ils ne se sont pas vidés de leur sang, le choc et la température les tuent pendant la nuit où le thermomètre descend probablement au-dessous de dix degrés. Et sans doute n’est-ce pas par cruauté que les Anglais tuent les survivants en traversant le champ de bataille le lendemain. En tout cas, ils sont tous morts quand les paysans locaux, sous l’autorité de l’évêque d’Arras, commencent à creuser les tombes sur le site. On évalue à six mille le nombre de victimes du côté français. » (p.115-116)
La bataille d’Azincourt fut aussi terrible pour le traitement des prisonniers puisque le roi Henri V ordonna leur massacre.

De même, Dominique Paladilhe, dans son chapitre Après le désastre de La bataille d'Azincourt : 25 octobre 1415 évoque la gestion des milliers de morts, les tentatives pour identifier des corps et les moyens pour les enterrer. En effet, si certains corps furent reconnus, dont ceux du duc de Brabant, du comte de Nevers ou encore du duc d’Alençon, et transportés pour être inhumés, la plupart sont restés anonymes. « En dehors de ces quelques personnes dont on connait le sort, il y avait tous ceux que l‘on n’avait pu identifier, ou que l’on avait pu venir chercher. Comme il était impossible de laisser plus longtemps ces corps abandonnés aux intempéries, aux oiseaux de proie ou animaux errants, l’évêque de Guines fit creuser trois grandes fosses dans lesquelles on enterra « cinq mille et huit cents hommes », nous dit Monstrelet. Chiffre, bien sûr, très approximatif et sans doute exagéré. Après avoir été bénies par l’évêque, ces fosses furent entourées d’une haie de buissons épineux, afin d’empêcher les chiens et les bêtes sauvages de venir les profaner. » (p. 129-142)

Concernant Waterloo, John Keegan nous dit : « Les blessés les moins sérieux de la bataille des Quatre-Bras sont envoyés à Bruxelles sur les montures du 7e dragons de la garde, qui officient comme ambulanciers sur ordre du duc de Wellington. Ceux qui ne peuvent pas monter à cheval font la route dans des chariots. Les blessés de Waterloo, eux, sont ramassés le lendemain de la bataille par les leurs, les cas les moins sérieux étant traités sur place par les chirurgiens du régiment, les autres à Bruxelles dans un hôpital. Des moyens de transport additionnels, la plupart locaux, sont mobilisés pour évacuer ceux que les régiments ne peuvent emmener. En général, les Britanniques sont les premiers évacués. Certains français bénéficient de la même rapidité de secours ; mais il en reste après le départ de tous les britanniques. Certains restent là deux jours et trois nuits, ils ne sont pas ramassés avant le 21 juin. Le choc et les hémorragies ont eu raison de la plupart des blessés les plus graves. Quand on n’a pas pu distribuer de l’eau, c’est la déshydratation que même les plus légèrement atteints succombent. »… « Le 19 juin est aussi un triste jour pour une autre raison : il meurt presque autant d’hommes le lendemain de Waterloo que le jour même. »

Jean Tulard dans son chapitre IV Après la bataille de Napoléon chef de guerre, explique rapidement la gestion des blessés et des morts pendant les guerres napoléoniennes : Napoléon s’il n’était pas indifférent au sort des blessés ne voulait en aucun cas procéder à leur évacuation durant les combats.
Vous trouverez aussi quelques explications dans cet article : « Pour lui, la gestion de la bataille, plus impérieuse encore à ses yeux que la raison d’État, se fonde sur la surprise, la souplesse et la rapidité d’action, en un mot sur une maîtrise du terrain que rien ne doit venir entraver et pas plus le ramassage des blessés avant la fin des combats qu’autre chose. »

L’ouvrage de Pierre Pélissier sur Solférino : 24 juin 1859 (chapitre V, Des lendemains qui déchantent) évoque précisément le secours apporté aux blessés et l’insuffisance du service de santé face au désastre. « Les secours, médecins, chirurgiens ou infirmiers, sont en théorie installées à proximité des combattants ; ces ambulances volantes s’établissent dans des fermes, des églises, parfois sous un bosquet d’arbres. Pour signaler ces lieux de secours, l’usage veut que soit hissé, sur une hauteur voisine, un drapeau noir, repérable par les blessés qui pourront s’y rendre seuls ou portés par leur compagnons ; signal aussi pour l’adversaire, qui est supposé ne pas prendre ces bâtiments pour cible, ce qui n’interdit pas les dommages créés par des obus égarés… Les cantinières deviennent infirmières après être montées au feu pour récupérer des blessés ; elles ont alors essuyé, comme les combattants, la mitraille, les bombardements et sont parfois tombées sous les balles ennemies ; désormais, elles cherchent à désaltérer les blessés, à laver les blessures, et à improviser des pansements de fortune. Les Autrichiens, dès qu’ils ont pressenti la défaite, ont décidé d’évacuer leurs blessés. Bien avant la fin des combats, les plus légèrement atteints partent en colonne vers Villafranca. Suivent bientôt les convois de chariots transportant les hommes plus grièvement atteints. Débordés par cette affluence, les médecins pansent, abreuvent, puis chargent les hommes sur les wagons des trains qui les emportent jusqu’à Vérone où l’encombrement devient vite indescriptible. Les Autrichiens, dans leur retraite s’emparent de toutes les charrettes passant à portée de main, des voitures, des chevaux ; autant de moyens de transport qui feront défaut aux Français et à leurs alliés piémontais lorsqu’ils arriveront là où les Autrichiens de sont plus. »… pour les Français : « Les services de santé prennent en charge les plus sérieusement atteints, ils sont portés, véhiculés, parfois à dos de mulet, vers les ambulances les plus proches. Après quoi ils sont acheminés vers les bourgs voisins, où des soins plus attentifs les attendent… » Ils doivent ensuite être amenés dans des hôpitaux à Brescia, Crémone, Bergame, Milan ou Turin « Mais ces hôpitaux ne peuvent pas être atteints facilement : c’est la double conséquence de l’impréparation de la campagne par l’état-major français et des réquisitions des Autrichiens dès le début de leur déroute. Pour les blessés incapables de marcher, il va falloir patienter, survivre trois ou quatre jours dans les sommaires ambulances de campagne. »
Dans son chapitre Henri Dunant, témoin puis acteur, l’auteur explique de façon détaillée le ramassage des morts et leurs inhumations, et les secours et soins apportés aux blessés sur place puis dans les hôpitaux des villes environnantes. (p. 161-180)

Hervé Drévillon dans Batailles et son chapitre sur Solférino, aborde aussi la gestion des blessés, et le texte de témoignage d’Henry Dunant, fondateur de la Croix rouge et du Comité international de secours aux militaires blessés, et pour qui le spectacle du champ de bataille de Solférino avait été un choc. Le débat au lendemain de la bataille, notamment entre Henry Dunant et Jean-Claude Chenu (médecin militaire) était de décider si la gestion des blessés devait rester aux mains des militaires ou si elle devait être confiée à une institution neutre.
Voir aussi Henry Dunant : le long chemin de l'humanitaire : de la bataille de Solférino à la naissance de la Croix-Rouge

De nombreux documents se penchent sur la gestion des corps durant la Première Guerre mondiale. Il en ressort qu’elle marque une rupture dans cette gestion, avec le début d’un effort de rationalisation, d’administration voire de législation mais cet effort bute souvent sur le principe de réalité.
« Lors de la Première Guerre mondiale, la production et l’utilisation d’armes destructives atteignent un seuil inédit. L’hécatombe sans précédent engendrée par cette guerre industrielle et technologique et la pression de la société civile bouleversent profondément le rapport des nations à leurs morts. Au XIXe siècle, la mort sur le champ de bataille est perçue comme « une fatalité collective où le trépassé [entre] à la fois dans la mort et l’anonymat ». La fosse commune est alors réservée aux soldats, tandis que les officiers supérieurs sont enterrés dans des tombes individuelles. Ces inhumations sommaires des hommes de troupes sur les champs de bataille répondent à la priorité d’assainir les zones de combat.
Tombes individuelles
La Grande Guerre dénote, quant à elle, d’une évolution des mentalités et d’un profond respect de l’individualité des morts. Une gestion administrative et matérielle des corps des soldats se met alors en place.
»
Source : Des corps déplacés : la gestion des corps, site Sur les chemins de la Grande Guerre.
Voir aussi sur le même site la fiche Le parcours des blessés et l’ouvrage ici résumé Le service de santé aux armées pendant la première guerre mondiale, Alain Larcan, pour l’évolution de la gestion des blessés durant la guerre.

« Jusqu’à la Première Guerre mondiale, aucune réglementation ne régissait les attitudes vis-à-vis du corps des ennemis tués durant la bataille. Pourtant, à partir des conflits meurtriers de la deuxième moitié du XIX ème siècle – surtout ceux de Crimée et d’Italie en Europe et la guerre de Sécession aux États-Unis – on commença à se préoccuper des morts abandonnés. »
La suite du texte Les dépouilles de l’ennemi, entre hommage et outrage, Luc Capdevila et Danièle Voldman, détaille les mesures prises et ce qu’il en est du sort réellement réservé à l’ennemi au cours des guerres du XXe siècle.
Des mêmes auteurs : le chapitre Rituels funéraires de sociétés en guerre dans La violence de guerre 1914-1945 : approches comparées des deux conflits mondiaux, contient un long développement sur l’inhumation des corps des allemands pendant la première guerre.
Voir aussi le dossier Le sort des vaincus de la revue Archéopages, n° 39, 2014.

La réalité de la guerre de 14-18 empêche pourtant que chaque tué soit enterré dignement :

« En cas d’échec et de repli des vagues d’assaut, les corps sont voués à un abandon qui transgresse les règles anthropologiques ancestrales de respect et de culte des morts ; dans de tels secteurs il est même d’ailleurs impossible de porter secours aux blessés qui agonisent des heures voire des jours entre les lignes et vont, à leur tour, renforcer les rangs des disparus. Certains secteurs du front deviennent de grands pourvoyeurs de disparus de par le type de combats qui y sont menés. Les buttes de Vauquois ou des Éparges, pour ne citer que les plus connues, deviennent, de par leur configuration géographique, des secteurs de guerre des mines. Les mises à feu de charges constituées de plusieurs tonnes d’explosifs font disparaître des sections entières et ne laissent à la place des anciennes positions détruites que d’immenses trous béants dans lesquels les corps ont été anéantis ou ensevelis à jamais. »
Source : Les corps des disparus pendant la Grande Guerre : l’impossible deuil, Thierry Hardier , Jean-François Jagielski, en ligne.
Voir aussi des mêmes auteurs Combattre et mourir pendant la Grande Guerre. 1914-1925.

« Quelles qu’aient été les velléités de rapatriement, les morts enterrés sur les champs de bataille restaient finalement les plus nombreux, ne serait-ce que parce que les conditions du combat, en multipliant les soldats inconnus avaient imposé de faire des lieux d’affrontement des cimetières à la dimension du conflit. Dans les ossuaires, on regroupa les corps non identifiables. Si les monuments sont des tombeaux vides, les ossuaires conservent les restes de milliers, voire de dizaines de milliers d’hommes, dont l’identité a été avalée par la terre et le feu. Les monuments aux morts des communes, comme ceux des paroisses et des corporations, montrent des noms dont ils ignorent le corps ; les ossuaires entassent des corps dont ils ignorent le nom. »
Source :Encyclopédie de la grande guerre 1914-1918, Chapitre Le culte des morts, entre mémoire et oubli, Annette Becker, p.1099 et sq.
Dans L’archéologie de la Grande Guerre, le chapitre Le reflet d’une boucherie sans nom fait le même constat :
« La Grande Guerre est le premier conflit où l’on a accordé une réelle importance à l’identification du mort, et essayé, dans la mesure du possible, de donner à chaque corps une sépulture individuelle. Mais les conditions dantesques dans lesquelles se sont déroulés les combats et l’importance des pertes ont souvent rendu ces efforts dérisoires. Confrontés à la « gestion » de cette effroyable boucherie, les belligérants ont été dépassés par les événements. ».
La suite montre comment accidents de terrain et trous d’obus étaient utilisés pour inhumer les corps sans trop creuser.
Voir aussi l’article du Monde en ligne L’archéologie de la Grande Guerre, 22/04/2014.

La page Gérer les morts, La Guerre de 14-18, Exposition BNF fait un excellent résumé de la situation.

Pour finir, quelques photos du fonds des cartes postales de la Grande Guerre de la BML sur Numelyo :
Une tombe à Vallois
Une tombe à Rozelieures
Fosse commune près de Montceaux et les autres photos de la série Morts et cimetières.

Très bonne lecture !

Réponse attendue le 17/06/2015 - 15:06