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Cinéma italien et postsynchronisation
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zbeuh [ 03/06/2005 à 12:54 ]

Bonjour. J'aimerais savoir pourquoi, à une époque, les films italiens étaient presque toujours postsynchronisés, et pourquoi un beau jour cette pratique cessa. Merci et à bientôt.

Réponse attendue le 07/06/2005 - 12:06


bml_art [ 06/06/2005 à 15:23 ]

Réponse du Département Arts et Loisirs


Tout d’abord voici une définition simple du mot postsynchronisation, issue du [i]Dictionnaire du film[/i] / André Roy, éd. logiques, 1999 :

[i]« Postsynchronisation : technique permettant de reproduire en studio les dialogues du tournage. La postsynchronisation naît aux Etats-Unis en 1932. Elle s’effectue avec la projection sur écran des images préalablement enregistrées. Elle permet d’éliminer les sons indésirables enregistrés lors de la prise de vues et d’améliorer la qualité du son. Les Italiens sont passés maîtres dans l’art de la postsynchronisation. On ne doit pas confondre la postsynchronisation et le doublage. »[/i]
[i]« Doublage : opération de substitution des dialogues dans une langue par des dialogues dans une autre langue. Le doublage est fort critiqué par les cinéphiles qui lui préfèrent le sous-titrage ».[/i]

Comme vous le signalez, la postsynchronisation s’est imposée en Italie à grande échelle. Elle a trouvé un écho favorable aussi bien du côté des réalisateurs, qui ont éprouvé des difficultés d’expression au passage du muet au parlant, que du côté des exploitants de films (la majorité des films projetés dans les salles italiennes venaient des Etats-Unis et n’étaient pas sous-titrés, mais postsynchronisés) et des hommes politiques (avec la volonté de contrôler la puissance médiatique du cinéma : fondation de Cinecittà, d’une Ecole Nationale, aides financières aux distributeurs et exploitants).

Dans le livre technique [i]Doublage et postsynchronisation[/i], éd. Dujarric, 1988, Christophe Pommier constate : [i]« Bien que, comme nous l’avons signalé précédemment, la plupart des réalisateurs souhaitent minimiser l’importance de la postsynchronisation sur leurs films, certains utilisent cette technique comme un moyen d’expression artistique : elle leur permet de se consacrer uniquement au jeu verbal des acteurs lors de l’enregistrement en auditorium et de réécrire certains dialogues en fonction des images. Tous les films italiens sont ainsi entièrement postsynchronisés ».[/i]

Dans l’ouvrage [i]Les ateliers du 7e art. T2. Après le clap[/i], Vincent Amiel décrit la situation italienne ainsi :
[i]« Selon les habitudes de production, le son direct est plus ou moins utilisé : en Italie, la postsynchronisation domine très majoritairement – Mussolini lui avait apporté une sorte de coup de pouce institutionnel dans le but, d’une part, de donner du travail aux techniciens de Cinecittà et, d’autre part, de favoriser la normalisation de la langue italienne. Curieusement certaines tentatives très poussées de réalisme avaient nécessité des réenregistrements de voix par des acteurs professionnels dont la langue et la diction étaient plus sûres que les acteurs occasionnels employés pour l’occasion. L’habitude en a été gardée ».[/i]

La première projection d’un film parlant en Italie s’est déroulée en 1929, ainsi que le décrit Riccardo Redi ([i]Le cinéma italien[/i], éd. du Centre Georges Pompidou, 1986) :
[i]« Quelques jours plus tard, le 19 avril 1929, le Supercinéma présente le premier film sonore et en partie parlant : Le Chanteur de jazz avec Al Jolson. Le système est le Vitaphone à disques, mais la synchronisation est parfaite, le rendement sonore excellent, comme l’écrit le Messaggero, et il y a en plus des intertitres italiens qui facilitent la compréhension de l’histoire »[/i]

Le premier film d’un réalisateur italien postsynchronisé date de 1939. La communication d’ Andrea Martini, reprise dans le livre [i]Un'altra Italia[/i], l’évoque ainsi : [i]«…En 1939, les spectateurs italiens ont la possibilité de voir Il fornaretto di Venezia…Il s’agit en fait du premier film italien entièrement post-synchronisé, c’est-à-dire que les sources audio et vidéo ont été mixées en laboratoire, pratique qui deviendra pernicieusement courante. Ici se réalise un véritable rite de recomposition (comment ne pas la déclarer factice ?) dont la valeur symbolique n’efface pas la pauvreté technico-expressive. Car c’est encore à la lumière de la rivalité entre parole et geste que se déroulera une grande partie du cinéma italien. La post-synchronisation restera, en d’autres termes, une arme illusoire pour combiner ce que Pirandello et Arnheim ne parvenaient pas à concevoir unitairement. »[/i]

Enfin, sur le site de l’Education nationale Eduscol, on trouve un article très détaillé sur votre question, rédigé par François Thomas, professeur en études cinématographiques, Université Rennes 2, et dont voici quelques extraits :
[i]« En Italie, une politique délibérée de Mussolini au début des années 1930 a imposé que les films étrangers soient doublés. L'Italie s'est refusée au sous-titrage. Le but était triple : donner du travail aux Italiens, renforcer le protectionnisme culturel, contribuer à compléter l'unification encore récente de l'Italie par le biais d'un nivellement par la langue (dans ce pays de grandes traditions dialectales, le fascisme luttait contre les dialectes et voulait imposer une langue unique, l'italien). La puissance d'une corporation spécialisée de doubleurs a incité d'emblée à systématiser la postsynchronisation.
En 1968, un manifeste signé Antonioni, Bellochio, Bertolucci, Lattuada, Pasolini, Rosi, les Taviani et beaucoup d'autres cinéastes d'écoles très différentes a protesté contre l'abus systématique de la postsynchronisation. Celle-ci, accusait-il, compromet les valeurs expressives du film. Les acteurs, habitués à être doublés par d'autres, acquièrent “un détachement croissant à l'égard du personnage qu'ils jouent”. Certains cinéastes, bientôt, parviendront à imposer le son direct : Rosi, Ferreri…Les deux attitudes existent aujourd'hui, mais le tournage bruyant où le metteur en scène dirige à haute voix les comédiens pendant la prise reste prédominant.
Les partis que les Italiens ont tirés de la postsynchronisation sont cependant très divers.
…Prenons d'abord l'exemple de Vittorio De Sica, un des hérauts du néo-réalisme. Contrairement à ce que pourrait laisser penser l'étiquette “néo-réalisme”, quasiment tous les films de ce mouvement sont postsynchronisés. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, enregistrer hors du studio était techniquement difficile, les néo-réalistes travaillaient sans caméras synchronisées, avec des micros non directionnels, et ils s'inscrivaient dans une tradition technique que, sur ce point, ils n'ont pas cherché à bouleverser…
Avec Federico Fellini, nous avons affaire à un style radicalement différent. Le raisonnement implicite est le suivant : si l'on ne peut pas faire aussi bien que le son direct à la postsynchronisation, pourquoi ne pas faire autre chose ? Fellini adopte ce parti pris dès ses premiers films encore marqués par le néo-réalisme »[/i]

Réponse attendue le 09/06/2005 - 15:06