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Frederick Taylor et la notation du mouvement

par maathieu, le 03/02/2018 à 13:32 - 157 visites

Bonjour,

Je suis à la recherche des origines des systèmes de notations du mouvement (type Rudolf Benesh, Valerie Sutton...) et je me demandais si le père de l'optimisation de la gestuelle dans le monde de la production industrielle avait réalisé des schémas, voire inventé un système de notation qui lui serait propre, pour enseigner aux ouvriers le geste optimal ?

Si oui, dans quel ouvrage le trouver ?

En vous remerciant d'avance,

Mathieu

Réponse du Guichet du savoir

par gds_et, le 06/02/2018 à 11:18

Bonjour,

Tout d’abord voici quelques précisions sur l’histoire de la notation du mouvement dans le domaine de la danse :

« Depuis la fin du Moyen-Âge, plus d’une centaine de systèmes de notation du mouvement ont vu le jour en Occident, du manuscrit du XVe découvert à Cervera (Espagne, Catalogne), première tentative de transcription par des signes du déplacement dans l’espace d’un danseur, jusqu’aux notes personnelles de chorégraphie de certains artistes contemporains. Que ce soit à travers les dessins de Blasis au XIXe siècle ou les partitions Laban, Conté ou Benesh au XXe siècle, chacun de ces systèmes témoigne d’une manière singulière de comprendre le mouvement, marquée par le contexte historique et l’imaginaire culturel de la société dans laquelle il apparaît, mais aussi nourrie des recherches précédentes.
À la multiplicité des systèmes répond la diversité des fonctions auxquelles ils se prêtent. Tantôt simple aide-mémoire dans le processus de travail, tantôt support d’apprentissage, voire de création, la notation est au coeur des questions de constitution, de préservation et de transmission des répertoires. Elle s’affirme aussi comme un outil remarquable pour analyser les composantes du mouvement et les formes. À ce titre, son utilisation dépasse largement le champ de la danse : l’anthropologie par exemple y fait appel pour comprendre la spécificité culturelle des comportements moteurs.
Ann Hutchinson-Guest distingue cinq grandes catégories de systèmes :
> les systèmes ayant recours aux mots et abréviations (les plus anciens),
> les systèmes de notation adaptant la portée musicale à l’écriture du mouvement (Stepanov, Conté),
> les systèmes figuratifs (Blasis, Saint-Léon, Zorn),
> les systèmes de tracés représentant les déplacements et trajets (Feuillet),
> les systèmes de signes abstraits (Laban et Benesh).qui proposent des grammaires complexes, semblables à des langues structurées, et qui font l’objet de formations supérieures conduisant à la profession de notateur. »
Source : Centre National de la Danse (archive)


Au début du XXe siècle, le travail à la chaîne transforme les habitudes de travail des ouvriers… et ambitionne même de transformer leurs habitudes de vie et leur mentalité :

« L’Amérique comme modèle de civilisation de l’époque moderne est également une idée répandue dans le mouvement ouvrier et en Union soviétique. On parle d’« américanisme prolétaire ». L’usine Ford à Detroit formait des ouvriers russes et faisait de bonnes affaires avec les organisateurs de la « Nouvelle politique économique ». L’idéal de « l’homme nouveau », tel que propagé dans les années postérieures à la Révolution, se résume à un « homme type », dont les formes de vie sont cadencées par le rythme des machines, à l’inverse de l’individu bourgeois et de l’anarchie des êtres vivants gaspillant leur énergie. Une interaction entre l’art et la science sous le signe de la théorie du mouvement tayloriste devait donner naissance à des formes de vie rétablissant la communauté. C’est du moins ce que pense Alexeï Gastev, un poète, qui dans les années 1920 fonde à Moscou « l’Institut central pour le travail » (CIT).
Dans le laboratoire biomécanique et photo-cinématographique du CIT, on procède, avec le concours d’appareils complexes, à des analyses du mouvement qui allient des processus de travail à la danse. C’est ainsi que Gastev présente, dans son ouvrage Wie man arbeiten soll [Comme on doit travailler] (1924), les séries de mouvements d’un ouvrier, qui doivent être soumis à une rationalisation fonctionnelle. Cela consiste à énumérer non seulement les mouvements impulsés par les coups de marteau, mais aussi à noter ceux de la gymnastique du matin, jusqu’à la position de repos qui devait être adoptée pour un sommeil réparateur. Depuis 1919, à « l’Institut pour le rythme », un précurseur du CIT à Moscou, on étudie non seulement le mouvement des masses, mais on s’essaye à la mise en rythme et à l’accompagnement rythmique et musical des mouvements de travail.
Le « laboratoire chorégraphique » de l’Académie Russe des Arts réalise entre 1925 et 1928 quatre expositions sur « l’art du mouvement » qui présentent, à côté des danses de machines de Foregger, le training d’acteur biomécanique de Meyerhold.

[…]Il s’agit seulement de « cadencer » les individus tout comme on « cadence » les masses. L’incorporation de nouvelles techniques corporelles dans le travail permet aux individus d’adopter de nouveaux modes de perception et une nouvelle prise de conscience.
Ce qui pour nous va de soi aujourd’hui ne l’était pas forcément au début du XXème siècle. Il a fallu s’habituer à la circulation urbaine, au travail en usine ou dans un bureau en « open space », au cinéma ou aux parcs d’attraction, à l’accélération des mouvements, à la capacité de changement des situations, des exigences, et à leur synchronisation.
Car avec l’industrialisation, on assiste à l’émergence des masses dont l’hétérogénéité et l’instabilité résultent de la fusion et de la concentration physique des classes sociales, des tranches d’âges, des groupes ethniques, des nationalités et des sexes circulant dans les rues des métropoles industrielles. On place les ouvriers et les employés dans les usines modernes et les bureaux en « open space ». Mais ils doivent en premier lieu être formés aux collectifs de travail disciplinés, tout comme on exigeait qu’ils soient formés aux modes de travail standardisés et coordonnés les uns avec les autres.
Au temps du « speedy Taylor », comme on l’appelait, on prônait l’idée que l’économie de mouvement de l’ouvrier devait être adaptée à la cadence de la machine. Frank et Lillian Gilbreth allaient même plus loin : la nouvelle économie de mouvement devait être un « habit of mind » et un « way of life ». Par le « scientific management », Lillian Gilbreth allait aboutir à une véritable « mental revolution ». Au-delà de ces techniques corporelles de travail, les modes de travail et les modes de vie devaient être reliés, car une disposition mentale devait en même temps être apprise et pratiquée aussi bien dans l’industrie (Gilbreth) que dans les techniques de travail agricole et artisanal, une disposition mentale érigée non seulement en modèle dans le domaine du travail mais également dans le mode de vie et l’image de l’homme à l’époque moderne.
Un nouvel idéal de l’homme est ainsi né : un type d’homme actif en permanence grâce à l’exploitation maximale de son temps de vie.
La dextérité acquise en entreprise se retrouve dans la vie privée. Car le rythme appris dans le monde du travail tayloriste organisé devait être une contribution à la construction de la personnalité : « La grâce, le rythme et la confiance d’un homme qui sait ce qu’il sait et qui, après cela, agit dans tout domaine avec le même détachement, sera constamment au premier rang et dominera largement tous les autres. »
Source : Inge Baxmann, «Utopies du travail heureux au début du XXème siècle», Agôn , Dossiers, (2010) N°3: Utopies de la scène, scènes de l'utopie, Horizons politiques de la communauté


Etonnamment, il ne semble pas que la gestuelle de travail ait donné lieu à des annotations décrivant précisément les mouvements effectués :

« Du côté de l’histoire, il est possible de distinguer deux courants actuels. L’un est héritier de l’histoire des mentalités, des comportements et des représentations, l’autre est plus directement inscrit dans une technologie du geste, soucieuse de connaître les savoir-faire, d’enquêter sur les manières de décrire les gestes, de les fixer et de les améliorer.

[…] Les interrogations sur le caractère spontané ou déterminé du geste, sur la part codifiée ou subjective que revêt l’action sont aussi au centre du deuxième courant évoqué, plus directement inspiré par les approches technologiques. L’histoire des techniques et celle du travail ont en effet utilement complété l’histoire des représentations de la gestualité. Le thème de la codification des gestes est crucial dans l’étude actuelle de la littérature technique, comme l’ont montré Pascal Dubourg-Glatigny et Hélène Vérin. Etudiant l’émergence des réductions en art, genre littéraire qui foisonne à la Renaissance, ils expliquent que l’enjeu est de nommer, d’identifier et de catégoriser les gestes pour mieux les exercer, les transmettre, les perfectionner et en inventer de nouveaux.
En parallèle, a progressé l’étude du langage d’action, recouvrant à la fois les modes de classement opératoires et l’utilisation des verbes dans des énoncés techniques. Hélène Vérin a souligné dans les réductions en art, l’émergence d’un langage verbal, signant un effort de conceptualisation du geste, en vue d’offrir une connaissance au service de l’action. Antoine Picon a analysé comment les ingénieurs des Lumières ont participé à ce mouvement d’interprétation des gestes ouvriers en termes d’opérations et de processus. De la normalisation à la mécanisation et finalement à la négation du geste : c’est cette évolution qui a aussi suscité l’intérêt des historiens, en lien avec la place acquise par l’ergonomie dans l’anthropologie du travail : éviction de l’habileté et du doigté dans l’industrie automobile (Yves Cohen), déni de la souffrance gestuelle comme l’a montré Nicolas Hatzfeld pour les troubles musculaires squelettiques, à la suite de l’enquête sur Les Mains inutiles (2004).
Pourtant, au moins deux problèmes se posent. D’une part, comme l’énonçait Haudricourt, « nous n’avons pas encore de notation acceptée pour noter les mouvements exécutés par l’homme dans son activité technique ». La rationalisation du travail et le taylorisme n’ont pas grandement aidé à identifier et dénommer les gestes dans leur détail élémentaire, se contentant plutôt d’un langage verbal minimaliste (saisir, lâcher, assembler…), en somme des unités d’intentions. Etait-il possible de faire mieux ? La connaissance du geste et sa dénomination restent complexes à ce jour comme le note l’archéologue Sophie A. de Beaune, expliquant les limites de la classification de Leroi-Gourhan. Elle ajoute : « Mon choix de vocabulaire tient aussi à ce que les données disponibles ne me semblent pas permettre d’aller au-delà, dans la description des gestes retrouvés ».
Source: Dictionnaire de l'historien, sous la direction de Claude Gauvard, Jean-François Sirinelli


Bonne journée.
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