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ORIENT

par LUDOVICUS, le 03/04/2019 à 12:59 - 942 visites

S.V.P.
Quelles sont les entités géographiques comprises dans le concept d'ORIENT: Orient en général et aussi Proche Orient, Moyen Orient, Extrême Orient..etc.. ...s'il en est encore ?
Ces entités et appellations géographiques ont t elles toujours existées dans l'histoire et dans quelles limites alors ? d'avance, merci.

Réponse du Guichet du savoir

par gds_ctp, le 04/04/2019 à 12:46

Bonjour,

Henri Chamussy dans son article « Orient » sur l’encyclopédie libre hypergeo.eu, aborde justement cette question de terminologie :

« Etymologiquement, rien de plus simple que de définir l’Orient : c’est la direction dans laquelle on voit le soleil se lever. C’est un exact synonyme de « Levant »
Mais le mot a eu une étonnante fortune historique, géographique, littéraire et mythique, qui l’a rendu fascinant !

[…]

Lorsque les Romains parlaient de l’Orient, ils pensaient aux pays situés à l’orient de la Méditerranée, de la Thrace à l’Egypte. Au Moyen Age, l’occident chrétien connaissait bien la direction de l’orient ; on y allait libérer le tombeau du Christ, massacrer un peu les Infidèles, et commercer. Mais on parlait surtout du Levant : les marchands italiens fréquentaient les « Echelles du Levant » (échelle = escale). On employait donc surtout le mot de « levant » , le terme d’ « Orient » étant vite réservé à ce qui est au-delà du Levant, aux terres et villes mystérieuses (Golconde, Cathay, Cipangu...) que l’on atteint par voie de terre, à travers l’Asie Centrale, ou par voie maritime lorsque les Portugais l’auront ouverte

[…]

L’Orient désignait donc un espace peu connu dont les produits, eux, étaient connus.

Mais comme on emploie de plus en plus le mot « orient » pour désigner aussi les terres d’Islam, et en particulier l’Empire ottoman et la Palestine , on crée le terme d’ « Extrême Orient » pour désigner l’Inde et ce qui est au-delà. La fameuse « question d’Orient », paradis des diplomates et terreur des étudiants en histoire est essentiellement la question de la lente décomposition de l’Empire ottoman et les ambitions rivales des Puissances penchées au chevet de l’ « Homme malade », ce qui, soit dit en passant, étend l’Orient jusqu’à Sarajevo...

Et c’est aux XVIII° et XIX° siècles que se crée le mythe littéraire et artistique de l’Orient (le mythe de l’Extrême Orient viendra plus tard) ; le terme d’Orient joue un rôle important dans la Franc-Maçonnerie naissante (rôle qui perdure aujourd’hui : le Grand Orient de France) ; après la mode des « turqueries », Voltaire, Montesquieu, puis Victor Hugo donnent à l’Orient des lettres de noblesse (qui n’ont pas grand chose à voir avec l’Orient « réel » : plusieurs poèmes des Orientales de Hugo se situent en ... Espagne !) Bonaparte a un grand rêve oriental ; le voyage en Orient devient un must littéraire ; Chateaubriand, Lamartine, Byron, Nerval, et bien d’autres écrivains et peintres, feront ce voyage. La conquête de l’Algérie exacerbera cette mode en France : l’Algérie, terre d’Islam, est, bien entendu, « orientale » Il est piquant de remarquer que l’Algérie est située au Maghreb, et que « Maghreb » en arabe, veut dire « couchant », « occident »... !

Mais entre Orient et extrême Orient, il y a un vide, que le géopoliticien américain Alfred Mathan comble en 1903 (à propos des projets de la voie ferrée Berlin Bagdad Bahn) en créant le terme de « Moyen Orient », désignant ainsi les terres entre Orient devenu « Proche Orient », riveraines de la Méditerranée, et Extrême Orient, au-delà de l’Indus. Il désigne donc ainsi, à peu près, la partie orientale de l’Empire ottoman, la Mésopotamie, la Perse, l’Afghanistan, peut-être aussi la péninsule arabique.

Les termes semblent clairs et fixés, au début du XX° siècle : Proche Orient (Near East), Moyen Orient (Middle East) et Extrême Orient (Far East) ; les géopoliticiens ne s’y trompent pas, jusqu’au jour où les Britanniques (et nommément Winston Churchill) créent, entre les deux guerres mondiales et dans un but stratégique, le Middle East Department et le Middle East Command, qui englobent, outre le Kénya et le Soudan, une bonne partie de ce qu’on considérait comme le Proche Orient. Pendant la seconde guerre mondiale, le Moyen Orient britannique s’enrichit de la Somalie, de l’Ethiopie, de la Libye, de Chypre et de la Grèce.

Les Etats-Unis, qui apparaissent à ce moment sur la scène diplomatique et militaire de l’Orient, créent un Middle East Institute et le Middle East Journal (proches du Département d’Etat et financés par lui) dont l’aire de réflexion, et éventuellement d’action, va du Maroc au Pakistan. Le « nouveau Moyen Orient » annoncé à grand fracas par George W. Bush en est l’héritier direct. Le terme de « Proche Orient » a sombré corps et biens. Même le Quai d’Orsay a remplacé dans les années 40 la dénomination d’Afrique du Nord - Levant par celle d’Afrique du Nord - Moyen Orient... « Aujourd’hui, écrit Henri Laurens, pour certains auteurs et institutions, le Moyen Orient est devenu pratiquement le synonyme du monde musulman » Mais alors, après la décomposition de l’Empire soviétique, faudrait-il inclure les républiques d’Asie centrale dans le Moyen Orient ?

Un certain nombre de géographes s’obstinent cependant, avec raison semble-t-il, à distinguer entre Proche Orient et Moyen Orient, tous deux couvrant le monde majoritairement musulman, mais le Moyen Orient recouvrant les terres d’Islam non arabes, Iran, Afghanistan, Turquie, alors que le Proche Orient, ce sont les pays arabophones à l’est de l’Egypte. On trouve aussi, et de plus en plus, pour ces pays, le terme de « machrek », qui s’oppose ainsi à « maghreb ». Mais pourquoi arrêter le Moyen Orient à la frontière occidentale du Pakistan ? Et oserait-on encore faire de la Turquie un pays moyen-oriental, alors qu’elle frappe à la porte de l’Union Européenne ?

La raison profonde de ce vagabondage terminologique est que le terme d’Orient est un concept politique, et comme tel, il varie au gré des conceptions géopolitiques, lesquelles sont nécessairement changeantes. C’est tellement vrai que l’usage des mots « Moyen Orient » et « Proche Orient » n’a plus rien à voir avec une idée d’...orientation. C’est une région, une aire. Il est piquant d’entendre un Japonais parler doctement du Proche Orient, lequel est pour lui un Extrême Occident !

Mais ce n’est pas qu’un concept géopolitique. L’Orient est aussi un mythe, un puissant mythe littéraire, artistique et fantasmé, un parcours initiatique, une jungle de fantasmes, qui va du rêve lascif des harems aux chemins de Katmandou, des philosophies « orientales » (pêle-mêle, Bouddha, les ashrams, Lao Tseu et Confucius) au péril jaune, de l’Oriental impassible à l’Orient compliqué.

Peut-on conclure avec cette phrase de Michel Le Bris dite au festival « Etonnants Voyageurs », à Saint-Malo, en juin 2006 : « Il ne s’agit pas d’une zone géographique précise, mais d’un pays imaginaire. L’Orient, c’est ce que l’Occident a inventé comme son autre et son ailleurs. C’est celui qui fascine et qui fait peur. » »

Ce lourd héritage d’indétermination et d’indétermination reste un problème pour les chercheurs d’aujourd’hui :

« La difficulté des sciences sociales à prendre en compte le pluralisme des sociétés du Proche-Orient s’explique d’abord par la nécessité de rompre avec les taxinomies de l’époque coloniale, qui avaient insisté sur les différences d’ordre biologique ou confessionnel, et qui ont été accusées par la suite d’avoir réifié ces différences. L’explication culturaliste des conflits contemporains, qui postule les différences ethnoconfessionnelles comme un trait primordial des sociétés proche-orientales, remontant aux origines des religions en présence et provoquant des conflits ataviques entre celles-ci, a connu un regain de faveur depuis 2003, et a donné lieu à d’âpres critiques. »

(Source : Bernard Heyberger et Aurélien Girard, « Chrétiens au Proche-Orient - Les nouvelles conditions d’une présence » sur openedition.org)

Mais si une chose est sûre avec l’Orient, c’est de son influence sur les arts et la littérature, notamment au XIXè siècle :

« Par sa longévité et son ampleur, l'orientalisme apparaît aujourd'hui comme l'une des tendances importantes de l'art du xixe siècle. Cette curiosité passionnée pour les pays musulmans – dessinant alors un « Orient » qui conduit du « Couchant » (Maghreb) au « Levant » – s'impose en effet au lendemain de la campagne d'Égypte (1798) et connaît ensuite diverses métamorphoses qui nourrissent aussi l'expression de la modernité, de Matisse à Picasso. Toutes les écoles occidentales ont apporté à cet élan leur concours, même si l'on y remarque l'adhésion plus massive des Français et des Britanniques. Enfin, si l'expression plastique – surtout la peinture – occupe au sein du mouvement une place rayonnante, on ne saurait sous-estimer les accents littéraires et musicaux qui ont accompagné sa diffusion.

Phénomène reconnu, l’orientalisme est entouré cependant d'une notoriété ambiguë. Dès le xixe siècle, on a contesté l'engouement excessif de peintres partant en caravane pour ranimer aux soleils exotiques une inspiration trop pâle. La multiplication de scènes faciles, associant couleur et volupté, a souvent fait de l'orientalisme un caprice ornemental, une frivolité de flâneur. Pourtant, comme l'indique dès 1829 Victor Hugo dans la Préface des Orientales, le monde islamique apparaît alors « pour les intelligences autant que pour les imaginations, une sorte de préoccupation générale ». Les rebondissements de la « Question d'Orient », c'est-à-dire le démembrement progressif de l'Empire ottoman – dont l'insurrection grecque de 1821 est l'une des étapes essentielles – liés aux ambitions coloniales brutalement exprimées par la prise d'Alger en 1830, soulignent clairement les enjeux politiques. On a accusé les artistes d'en être les témoins impassibles ou, suivant le modèle impérialiste, de se conduire en prédateurs d'une culture qui leur restait étrangère. », écrit Christine Peltre dans l’article « Orientalisme – art et littérature » sur universalis-edu.com.

Cet article (que nous vous invitons à lire in extenso avec votre abonnement BmL) tend effectivement à montrer que si l’Orient fut un objet de rêverie et qu’il stimula les artistes pendant tout le XIXè siècle, le contexte colonial contribua à ce que l’orient reste un décor de convention, même pour les artistes-voyageurs…

Pour aller plus loin :

Histoire, géopolitique :

- Atlas du Moyen-Orient [Livre] : aux racines de la violence / Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud ; cartographie, Claire Levasseur

- Les orientalistes [Livre] / Christine Peltre

- Exotisme et intelligibilité : itinéraires d'Orient / François Pouillon

- Du haut de ces pyramides... [Livre] : l'expédition d'Egypte et la naissance de l'égyptologie, 1798-1850 : catalogue

- L'univers des orientalistes [Livre] / Gérard-Georges Lemaire ; préface Geneviève Lacambre

Orientalisme :

- Orientalisme [Livre] / Christine Peltre

- L'orientalisme des voyageurs français au XVIIIe siècle [Livre] : une iconographie de l'Orient méditerranéen / Irini Apostolou ; préface de François Moureau

- L'invention tragique du Moyen-Orient [Livre] / Jean-Paul Chagnollaud et Pierre Blanc ; illustrations, Claire Levasseur

- Les seuils du Moyen-Orient [Livre] : histoire des frontières et des territoires de l'Antiquité à nos jours / Olivier Hanne

- La question d'Orient [Livre] / Jacques Frémeaux

- Géopolitique de l'Afrique et du Moyen-Orient [Livre] / Brigitte Dumortier, Gérard Magrin, Georges Mutin, Roman Stadnicki [et al.] ; ouvrage coordonné par Vincent Thébault ; ouvrage dirigé par Rolan...

Articles :

- La revue Les Cahiers de l’Orient éditée par le Centre d'études et de recherches sur le Proche-Orient (consultable en bibliothèque sur cairn.info)

- Guillemette Crouzet, « Les Britanniques et l’invention du Moyen-Orient : essai sur des géographies plurielles » sur cairn.info.

- Maéva Bovio, Les voyages en Orient des écrivains français de 1919 à 1952 : l'Orient romantique à l'épreuve du nouveau siècle, sur tel.archives-ouvertes.fr

Vous pouvez consulter également notre réponse à la question « Appropriation culturelle » (sur le japonisme, l’exotisme…).

Bonne journée.
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