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L' "âne peintre" de R. Dorgelès

par Karolus, le 17/07/2007 à 11:17 - 21175 visites

J'ai toujours entendu parler d'une histoire assez farfelue, apparemment véridique où Roland Dorgelès aurait attaché un pinceau à la queue d'un âne, le pinceau barbouillant une toile et ça aurait donné une toile, vendue aux enchères. L'acquéreur savait-il qu'il achetait l'oeuvre d'un âne (une plaisanterie dans le cadre d'un vente aux enchères caritative par exemple, genre hospices de Beaune) ou s'est-il fait rouler dans la farine, croyant acheter l'oeuvre d'un peintre rarissime, et pour cause...

Comment s'appelle cette toile ? Est-elle exposée de façon permanente publiquement actuellement ? A-t-elle une histoire, je veux dire: Existe-t-il d'autres anecdotes cocasses et insolites à son sujet (Entre son premier acquéreur et le mur sur lequel elle est éventuellement exposée aujourd'hui) ?

Ce qui me fait penser à une autre question assez amusante: Existe-t-il des livres racontant les anecdotes cocasses et insolites des oeuvres d'art côtées ? Existe-t-il des sites web qui raconteraient ça également ?

Cordialement

Réponse du Guichet du savoir

par bml_art, le 19/07/2007 à 11:03

Réponse du département Arts et Loisirs

L’histoire dont vous nous rapportez quelques éléments est parfaitement exacte.

Elle a fait l’objet d’un article précis dans l’encyclopédie en ligne Wikipedia, consultable par une recherche au mot Boronali :

[i]« Au salon des Indépendants de 1910 figure la toile « Coucher de soleil sur l'Adriatique ». Le catalogue en donne pour auteur « JR. Boronali, peintre né à Gênes ». En raison du caractère abstrait de cette peinture, les critiques s'enthousiasment et l'affaire fait grand bruit, jusqu'au jour où le journal Le Matin reçoit la visite de l'écrivain Roland Dorgelès qui révèle, constat d'huissier à l'appui, que l'auteur se nomme en fait « Lolo », et qu'il est l'âne du patron du Lapin Agile, célèbre cabaret de la butte Montmartre. Boronali est l'anagramme d'Aliboron, le nom donné à l'âne par Jean de La Fontaine. Dorgelès, avec deux amis peintres, André Warnod et Jules Depaquit, avait attaché un pinceau à la queue de l'animal qui devint ainsi la vedette du Salon. Et la toile s'est vendue 400 francs (soit à peu près 1 257 euros actuels). Elle fait aujourd'hui partie de la collection permanente exposée à l'espace culturel Paul Bedu à Milly-la-Forêt»[/i]

Ajoutons que ce tableau a été également l’une des pièces remarquées de l’exposition « [i]Le faux dans l'art et dans l'histoire[/i]», qui eut lieu au Grand Palais en 1955.

Pour une approche approfondie du canular signé Boronali, vous vous reporterez à l’article [i]« L'âne qui peint avec sa queue / Daniel Grojnowski »[/i] du périodique [i]Actes de la recherche en sciences sociales[/i], n°88, juin 1991, p. 41-47. Cet article fait le point de façon scientifique, avec des reproductions en noir et blanc de documents d’époque (notamment [i]L’illustration[/i], 3501, 2 avril 1910), du déroulement, des tenants et des aboutissants de l’affaire :

[i]« Dorgelès… a voulu tourner en ridicule les artistes sans talent et battre le rappel des valeurs menacées… il s’agit de démontrer que le premier venu peut exposer aux Indépendants, causant un « préjudice aux œuvres voisines »… D’une part il constate que pour exposer un tableau il suffit de savoir placer dans un cadre, de préférence doré, une toile enduite de couleurs variées : il se trouvera toujours un public pour l’admirer et des critiques pour en discuter les mérites. D’autre part il fait le procès de la consécration des œuvres médiocres par voie d’exposition… »[/i]
Le même article signale aussi que : [i]« Dorgelès remet la somme acquise par la vente du « coucher de soleil » (vingt louis d’or, soit quatre cents francs) à l’orphelinat des Arts. »[/i]

L’affaire en question se retrouve encore actuellement dans de nombreux forums de discussion ou de blogs sur Internet. Depuis la seconde moitié du 19e siècle, la question de savoir si l’art moderne ou l’art contemporain c’est encore bien de l’art agite les esprits aussi bien du grand public que du milieu de l’art. Cézanne, Manet, Monet, Picasso, Miró, Warhol, les impressionnistes, les fauvistes, les abstraits, etc., ont été raillé en leur temps, aussi bien par le public, que par d’autres artistes, par les jurys de salon ou les critiques d’art. Le célèbre Sergueï Nikita Khrouchtchev, visitant une exposition d’art moderne pendant la déstalinisation, a lui-même déclaré : « on dirait que cela a été peint avec la queue d’un âne ! ».

La question cruciale sous-jacente de l’authenticité est très bien développée par Nathalie Heinich, dans son article d’un grand intérêt [i]Art contemporain et fabrication de l'inauthentique[/i], à lire en ligne dans son intégralité, issu de la revue [i]Terrain[/i], n° 33, 1999, p. 5-16 :

[i]« Mais parallèlement à cette construction moderne d’une authenticité de la personne de l’artiste, c’est à la déconstruction progressive des canons de la représentation picturale qu’on assiste dans le dernier tiers du XIXe siècle, à partir du mouvement impressionniste : déconstruction qui entraîna, on le sait, bien des réactions de rejet. Or celles-ci ne portèrent pas seulement sur les œuvres elles-mêmes, considérées comme inconvenantes ou mal exécutées, mais aussi sur la personnalité de leurs auteurs, stigmatisés comme insincères, provocateurs ou paresseux, autrement dit « fumistes ». C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’apparition des canulars artistiques : tel celui qu’organisa Roland Dorgelès avec la célèbre toile exposée au Salon des indépendants en 1910 sous la signature « Boronali » – anagramme d’« Aliboron », celui qui croit savoir tout faire –, et réalisée avec la queue d’un âne trempée dans un seau de peinture (Grojnowski 1991). »[/i]

Il faut également situer l’affaire dans les querelles entre les salons de l’époque : le Salon des Indépendants (1884) ou le Salon d’Automne qui s’opposent par exemple au Salon des impressionnistes (1874), à la Société des artistes français ou à la Société nationale des Beaux-Arts, le Salon des Refusés, en 1863, au Salon officiel de Paris. A noter, entre autres cocasseries, que le Salon des Indépendants (1884), qui se caractérisait par la suppression des jurys d’admission afin de permettre aux artistes de présenter librement leurs œuvres au jugement du public, et qui a accepté en 1910 le tableau en question, a fait pression en 1912 sur Marcel Duchamp, par deux de ses membres, pour retirer son tableau « Nu descendant un escalier n°2». Et également, le Salon de la Society of Independent Artists à New York, qui souhaitait pourtant mieux respecter le principe « Ni jury, ni récompense», a refusé à Marcel Duchamp en 1917 d’exposer à la vue du public sa « Fontaine », un urinoir posé à l’envers sur un socle et signé R. Mutt.

Pour en rester à Duchamp, et pour demeurer dans le même ordre d’idée, n’oublions pas que son sens aigu de la dérision s’appliqua au chef-d’œuvre absolue de la peinture « La Joconde », dont il fit un ready-made rectifié, célèbre et peu respectueux, en affublant le modèle d’une moustache et d’une barbiche et en lui donnant le titre, à épeler, L.H.O.O.Q.
Vous trouverez d’autres détournements de La Joconde dans le livre [i]L'Illustre incomprise[/i] / André Chastel.

Pour tout connaître de l’histoire des salons, vous pouvez vous reporter au livre [i]Les salons au XIXe siècle : Paris, capitale des arts[/i] / Dominique Lobstein

Enfin, un numéro spécial de la revue Esse vient d’être consacré aux canulars dans l’art.

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[i]Coucher de soleil sur l'Adriatique[/i]

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