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Jacques Derrida, illisible ?

par Viince, le 06/01/2021 à 07:26 - 182 visites

À lire J. Derrida, on dirait un vaste délire. Y a-t-il des entretiens de lui sur le Net accessibles et compréhensibles ? S'explique-t-il quelque part dans son œuvre sur son style alambiqué et inintelligible ?

Réponse du Guichet du savoir

par bml_civ, le 08/01/2021 à 15:16

Bonjour,

Derrida a en effet la réputation d’être un auteur difficile, et l’est assurément. De là à taxer son œuvre de vaste délire…

D'où, en préambule :
- De nombreux philosophes, y compris parmi les plus classiques, sont d’une lecture particulièrement exigeante :

« Car, il faut aussi le dire, une grande partie de la production philosophique est faite pour des initiés. Et même les spécialistes s’y cassent les dents. Ouvrez Kant, Leibniz, Heidegger, Husserl, Wittgenstein, on s’y cogne à une prose obscure, des démonstrations tortueuses, des développements sans fin, et les concepts se prêtent à mille interprétations différentes ». […]
« Sauf exception, la philosophie se consacre donc à des questions vastes, dans un vocabulaire difficile, apportant des réponses parfois obscures à des questions sans fin. »
«Qu’est-ce que la philosophie ? », Jean-François Dortier, Sciences Humaines, Hors-série N° 16 - Mai-juin 2012

- De nombreux textes de Derrida se confrontent à des lectures de Heidegger, Husserl, Kant, Nietzsche, Lacan, ou pour la littérature Blanchot, Genet, ou Artaud, qui ne sont pas particulièrement des auteurs faciles. Sans parler même de son appétence pour la phénoménologie, qui n'est pas immédiatement limpide.

- Même si son succès est à replacer dans le contexte des années 70 (sa définition de la déconstruction est en phase avec la critique du pouvoir et de son langage), il faut bien reconnaître qu’il a suscité bien autant d’admiration que de critique.
Dans la Revue de presse : Décès de Derrida, sur Œdipe.org, on peut constater qu’il bénéficiait d’une aura importante, notamment à l’étranger.
Dans Le point, à Franz-Olivier Giesbert qui lui dit : «Vous ne faites pas beaucoup d'efforts non plus. Vous êtes assez hermétique, par exemple.», Derrida répond d’ailleurs : «Si j'étais hermétique, ce serait encore plus vrai en japonais ou en anglais. Or on me lit beaucoup là-bas. Je récuse le reproche d'hermétisme, c'est un alibi de mauvaise foi. »

- Enfin, la difficulté d’un texte peut ne pas être la même pour chacun :

« Je n’ai jamais vraiment aimé Deleuze. Je ne le comprends pas. Logique du Sens est pour moi le livre le plus absolument illisible de toute l’histoire de la philosophie. Au moins de celle qui m’est connue. Qu’on ne me parle pas de la difficulté de Derrida ! Même L’introduction à l’origine de la géométrie, même les pires pages de La Dissémination, même sa lecture sidérée de Levinas lisant Heidegger lisant Hegel dans Violence et métaphysique me semblent infiniment plus simples, plus claires, plus immédiates, plus limpides, plus accessibles, plus élémentaires et plus univoques que les premiers paragraphes de la première série de Logique du sens. » nous dit Aurélien Barrau dans l’article Gilles Deleuze, l’insuffisant, Diacritik, 04/2016

Toujours au moment de la mort de Derrida, Daniel Bensaïd écrit sur son site :

« Jacques Derrida a la réputation d’un auteur difficile, voire élitiste. Curieusement, ses interventions orales, ses entretiens, et une large part de son œuvre laissent une impression de grande clarté.Ce qui passe souvent pour de l’obscurité, est plutôt un souci rigoureux de l’expression et du style, un respect scrupuleux de la nuance et de la complexité. »

Des entretiens sur le Net :

Nous vous laissons apprécier sur ces audios et vidéos si ses propos vous laisseront «une impression de grande clarté ».
Derrida-Fear of writing et Derrida On The "Truly Exceptional Moment" When Writing "Of Grammatology", en français.
Jacques Derrida – Entretien, (Le Cercle de Minuit) avec Laure Adler (1996) Rediffusion radiophonique d'une émission télévisé.
Entrevue de Jacques Derrida avec Alain Veinstein, 17 décembre 2001, France Culture, « Surpris par la nuit ».

Le style de Derrida :

Si l’on voit mal Derrida s’expliquer « sur son style alambiqué et inintelligible », de nombreux extraits de son œuvre montrent que son projet même, tendu vers la littérature, à la recherche d’une forme qui fasse échec à l’arbitraire du signe, le conduit à une forme d’écriture non linéaire, vers la dissémination, le «hors livre ».
De la grammatologie est en cela assez programmatique.

« Comme semble l’indiquer son titre, on lira d’abord dans De la grammatologie les prémisses d’un traité de l’écriture. S’y dessine un projet certes philosophique mais aussi culturel, et clairement politique ; il s’agit, dans le contexte particulier de la fin des années 1960, de mettre en question le structuralisme et son modèle linguistique porteur d’une philosophie implicite. L’« avertissement » et l’« exergue » du livre en précisent l’enjeu. De Platon à Husserl règne un modèle unique. L’écriture, pensée comme représentation de la parole vive, s’y révèle prisonnière d’un cortège d’oppositions et de présupposés implicites qui fondent la métaphysique occidentale : dehors/dedans, essence/apparence, originaire/dérivé, etc. Le projet apparent de Derrida va consister à réévaluer et élargir le concept d’écriture, à repenser le lien de soumission au sens, à la présence, à la conscience tel qu’il fut manifesté par toute cette tradition dite logo- ou phonocentrique qui, à travers la parole, affirme la proximité de la pensée à elle-même, là où l’écriture n’en serait jamais que la représentation « impure ».
Article De la grammatologie, Universalis.

Voir aussi Positions: entretiens avec Henri Ronse, Julia Kriteva, Jean-Louis Houdebine, Guy Scarpetta.

Dans l’article d’Evelyne Grossman. Roland Barthes, Jacques Derrida: au-delà de la différence sexuelle Colloque Traces de l’impensé: la déconstruction, la littérature (revenant sur Derrida), Université de BRASILIA (Brésil), on trouve de nombreuses citations de Derrida sur son travail :

- Sur ses rapports à la littérature dans l’extrait de Du droit à la philosophie, p. 2.
- Sa recherche d’une écriture qui soit trace dans l’extrait de Points de suspension : entretiens, p. 5.
- Sa colère contre la «littérature du salon de la république des lettres » dans un extrait de Circonfession et cet aveu : «j’écris en mettant le prix, j’affiche, non que le prix soit lisible au premier venu, car je suis pour une aristocratie sans distinction, donc sans vulgarité», p. 10.

Ce qui est ainsi analysé dans Lectures critiques, Raisons politiques 2006/4 (no 24) par Marc Crépon :

Je voudrais apprendre à vivre enfin. » S’il est vrai que cette phrase sur laquelle s’ouvrait Spectres de Marx (et qui sert aussi d’incipit à l’entretien) renvoie à ce que Derrida appelle « l’inquiétude de l’héritage et de la mort » et surtout à la possibilité d’une affirmation de la vie dans la tension même de cette inquiétude, celle-ci ne se laisse pas séparer d’un rapport déterminé à la langue et à l’écriture. C’est parce qu’on n’a jamais fini d’apprendre à vivre (ou à mourir), parce qu’on n’est jamais sûr de pouvoir répondre de sa vie et de son nom, dans le temps imparti, parce que rien, dans ce domaine ne saurait être appris ni retenu définitivement que notre rapport à la langue exige une invention singulière, incessamment renouvelée, à laquelle Derrida n’aura jamais dérogé. Toute la question de l’idiome est là, dans laquelle se décide notre survie. Elle renvoie à la nécessité d’inventer à même la langue une autre langue qui soit à la mesure de cet apprentissage singulier toujours désiré et à jamais impossible. Une telle exigence n’est pas aisée à tenir et elle prête à de multiples malentendus. Elle va à rebours des usages les plus convenus et sans doute aussi les moins libres de la langue. Elle cultive le paradoxe, l’aporie, elle use « des homonymies, de l’indécidable, des ruses de la langue » (p. 32) – là où l’opinion publique, les médias demandent des réponses univoques, définitives et immédiatement traductibles.Deux traits au moins distinguent alors l’idiome. D’abord, il se définit par son refus de céder à l’intimidation des simplifications et par la guerre contre la doxa que, de ce fait même, il se voit contraint de mener inlassablement. Derrida n’a pas de mots assez durs pour dire le peu de bien qu’il pense de ce prêt-à-penser philosophique qui, avec assurance et arrogance, prétend tenir lieu d’apprentissage de la vie – ce «discours général formaté par les pouvoirs médiatiques, eux-mêmes entre les mains des lobbies politico-économiques, souvent éditoriaux et académiques aussi […] Les productions de masse qui inondent la presse et l’édition ne forment pas les lecteurs, elles supposent de façon fantasmatique et primaire un lecteur déjà programmé » (p. 29-32). Pour de telles productions, il n’y a nulle place pour l’idiome et son inventivité, ses paradoxes et ses apories. La langue est conçue comme un instrument de communication transparent, dont l’usage ne doit jamais contrarier le dogme d’une réceptivité immédiate ».
(Voir Apprendre à vivre enfin : entretien avec Jean Birnbaum ).

La difficulté de son écriture tient donc aussi à un refus assumé de la simplification.
Il le formule dans un entretien avec Antoine Spire «Autrui est secret parce qu’il est autre », Le monde de l’Education, septembre 2000

« A. S. : En général, lorsqu’on parle de votre œuvre, on oublie ces aspects démocratiques et éthiques et l’on se centre sur le mot de déconstruction. Sur ce sujet, un certain nombre de gens disent que Jacques Derrida est trop compliqué pour eux. En fait, ceux qui vous trouvent illisible n’ont peut-être pas plongé au fond de vos écrits et leur cherchent surtout un commencement... Or vous expliquez dans De la grammatologie, comme dans Marges de la philosophie, qu’il n’y a pas de commencement absolu justifié. Pour vous lire, au lieu d’un commencement, il faut chercher une stratégie, c’est-à-dire s’immerger dans le texte et, à partir de là, tenter une manœuvre de compréhension avec des thèmes qui reviennent fréquemment et qui sont finalement au cœur de toute votre activité intellectuelle.
J. D. : Il y a deux catégories de "rejet" à cet égard, deux types de non lecteurs. D’abord ceux qui ne travaillent pas assez et se croient autorisés à le faire ; ceux-là s’essoufflent vite en supposant qu’un texte doit être immédiatement accessible, sans le travail qui consiste à lire et à lire ceux que je lis, par exemple. Puis il y a les non-lecteurs qui prennent prétexte de cette prétendue obscurité pour écarter, en vérité pour censurer quelque chose qui les menace ou les inquiète, les dérange. L’argument de la difficulté devient alors un détestable alibi. »
Voir aussi plus loin dans le même entretien ses scrupules voire sa souffrance à l'idée de simplifier : «A travers les simplifications, les caricatures, les distorsions, à travers la résistance acharnée que nous essayons d’y opposer, la silhouette d’une certaine "vérité" se fait jour. Le lecteur ou l’auditeur attentif, l’autre en général se trouvera par exemple, ici même, devant la vérité de quelqu’un (moi !) qui souffre et se débat sans fin pour résister en vain à la simplification ou à l’appauvrissement. »

Pour finir, quelques conseils de lecture par Benoît Peeters, auteur d’une belle biographie :

"Ecrire était pour Derrida une passion de chaque instant. Sa correspondance elle-même est immense et très belle. L'abondance grandissante des ouvrages peut déconcerter le lecteur, voire le détourner d'entrer dans son œuvre, qui est effectivement dense et souvent difficile. Je conseillerais d'entamer la lecture par le superbe entretien tardif avec Jean Birnbaum, «Apprendre à vivre enfin». Parmi les autres textes majeurs et accessibles, je conseillerais «Le monolinguisme de l'autre», et «Spectres de Marx», un livre qui reste d'une grande actualité. Parmi les ouvrages de sa première période, «L'écriture et la différence» reste un chef d'oeuvre."
Interview de Benoît Peeters dans Libération, 05/10/2010.

Pour aller plus loin et mesurer aussi l’engouement que Derrida peut susciter :

Enregistrement du Colloque Héritages et survivances de Jacques Derrida sur France Culture.
Derrida en quarantaine, un très beau texte de Jean-Clet Martin dans Diacritik.
Derrida et «le génie inconscient de la langue », un hommage de René Major
Un étrange amour. Sur le « style » philosophique de Jacques Derrida, Francis Guibal, Études théologiques et religieuses 2007/3.
Jacques Derrida, un numéro de la revue L’entretien auquel participent nombre de ses amis et admirateurs.
Série Les spectres de Derrida, Les nouveaux chemins de la connaissance.

Bonnes lectures !
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