Durant le Moyen-Age, comment considérait-on la momie en Égypte ?
Question d'origine :
Bonjour,
Durant le moyen âge, comment les chrétiens et les musulmans considéraient la momie en Égypte. Et la nommaient-ils 'momie' ?
Il y a-t-il une documentation sur ce sujet quelque part ?
En vous remerciant par avance de l'excellent travail que vous effectuer pour le bien commun
Cordialement
Réponse du Guichet

L'Occident et l'Orient ont partagé au Moyen-Age, et bien au delà, un attrait pour les momies en raison leurs de vertus médicales supposées. Une poudre aux pouvoirs miraculeux fabriquée à partir des corps des sépultures égyptiennes se vendait de part et d'autre de la Méditerranée, appuyée sur un trafic de tombeaux orchestré depuis la Perse. Le mot "momie" vient du nom perse "mummia" qui désigne le "bitume". Une erreur de traduction a reporté les propriétés de ce produit sur ces mausolées antiques, déclenchant un véritable engouement en Europe.
Bonjour,
Nous avons eu toutes les peines à repérer des sources abordant le sujet de la représentation des momies égyptiennes chez les Chrétiens et Musulmans à l'époque médiévale. En revanche, une curieuse anecdote rencontrée lors de nos investigations vient recouper plusieurs aspects de votre question.
L'essai Momies de Catherine Delestre (Éditions du Murmure, 2021), juriste et historienne du droit, retrace l'histoire de la rencontre entre l'Occident et les momies égyptiennes, ouvrant son livre sur un chapitre au titre énigmatique : "Chapitre 1 - La momie du Moyen-Age à la Renaissance : un incontournable dans la pharmacopée".
Diantre, mais comment des momies égyptiennes ont-elles pu trouver leur place sur les étagères des apothicaires européens, sur une période allant du Moyen-Age à la Renaissance et parfois même jusqu'au 18ème siècle ? C'est une histoire fascinante qui se fonde sur une erreur de traduction, transformant la momie en médicament indispensable, que l'on s'arrachait grâce à l'excavation et au commerce à grande échelle des sépultures égyptiennes.
Explications :
Sous les conseils du célèbre médecin et philosophe perse Avicienne (980 - 1037), se serait propagée la nouvelle d'un remède universel faisant autorité contre toutes variétés d'affections : "abcès et éruptions, fractures, paralysies, migraines, épilepsie, hémoptisie, maux de gorge, toux, palpitations, nausées, ulcères etc." (p. 9) : la "momie" ! Peu à peu, de nombreux savants arabes prennent le relai et se font écho de la parole d'Avicienne, prônant les vertus miraculeuses de ce traitement.
En peu de temps ces textes parviennent jusqu'aux Européens, par l'intermédiaire notamment de l'école de médecine de Salerne en Italie, qui avait la particularité de s'appuyer sur de nombreux livres et documents médicaux extra-européens, et le plus souvent arabes, renommés pour leurs traductions précoces des auteurs grecs et romains.
De fil en anguille, le remède "mumie" ou "mummia", selon les traductions, est popularisé grâce à de nombreux succès d'édition réédités et retraduits à multiples reprises en Europe. Jusqu'à provoquer la colère du naturaliste Pierre Belon, qui met en garde ses contemporains :
Je mets l'exemple de ce que l'on nomme maintenant mumie, de laquelle quelques uns ont prononcé qu'elle est faite de corps humains submergés dans les sables mouvants dans les déserts d'Afrique ou d'Arabie. Mais quand je spécifierai les choses que j'ai observées en Égypte, je prouverai que la mumie est bien autre chose que ce que le vulgaire pense et que les Grecs et Latins ne l'ont pas ignorée.
Source : Momies de Catherine Delestre (p. 12)
Mais malgré cette charge, les arguments de Belon se heurtent aux ripostes de ses contemporains qui gagnent la bataille des idées et font de la momie une véritable panacée. Tous les bienfaits lui sont prêtées et tout lui est pardonnée :
Elle guérit tout. Elle peut tout. Quand le remède échoue c'est parce qu'il n'a pas été appliqué assez tôt ! Par précaution et peur d'en manquer en cas de blessure, on prétend que François 1er ne se séparait jamais d'une petite pochette en contenant une dose d'urgence. Toute bonne pharmacie se doit d'en avoir et une grande partie des préparations pharmaceutiques en contiennent.
Source : p. 13
Mais alors d’où vient la confusion dont parle Belon ? Le terme "momie" vient du persan "mumia" qui signifie "bitume", un produit qui avait la réputation de guérir énormément de maux. La demande fut telle qu'en quelques siècles les affleurements naturels ont fini par se tarir sans que la demande ne baisse. Afin de ne pas endiguer un commerce extrêmement lucratif les commerçants perses ont tenté de trouver de nouvelles sources de cette précieuse matière première :
Et ils l’ont trouvée dans les corps embaumés qui, pendant 3 000 ans, avaient été produits sur les rives du Nil. Quand ils séchaient, les résines, les huiles et les produits aromatiques dont on recouvrait, voire inondait, les cadavres lors de la momification avaient non seulement la même consistance et la même couleur que la mumia d’origine, mais une odeur plus parfumée et plus agréable encore. C’est ainsi que ce que les anciens Égyptiens appelaient sah a fini par recevoir le nom d’un exotique médicament originaire de Perse.
Il n’était pas toujours facile d’obtenir une momie, de sorte que les marchands orientaux les moins scrupuleux ont décidé de fabriquer leurs propres « momies », ce qui a provoqué une baisse de qualité qu’ont perçue les apothicaires occidentaux. Une distinction a alors été faite entre la mumia primaire, la mumia vera (ou secondaire) et la fausse mumia. Le problème est que, comme l’a dénoncé Guy de La Fontaine en 1564 après son voyage à Alexandrie pour se procurer le produit, les mumias n’étaient, dans de nombreux cas que des cadavres modernes traités pour leur donner l’aspect de momies antiques.
Source : Le trafic de momies : pour le spectacle et pour la science (National Geographic, 2021).
N'hésitez pas à parcourir ce très bel article pour en apprendre davantage. Si vous avez l'estomac bien accroché, le passage sur la fabrication de momies de contrebande vaut le détour. Pour rappel, le produit se vend sous la forme de poudre....
Laissons Catherine Delestre compléter et conclure pour la période médiévale :
Il semblerait donc qu'historiquement, la mumia ait d'abord désignée l'asphalte ou pissasphate, une matière minérale rare et réputée très efficace notamment contre les fractures. On constate que les médecins arabes finissent par appeler du même nom ce produit minéral précieux et la matière qu'ils trouvaient dans les corps embaumés des tombeaux égyptiens. Le bitume de Judée utilisé pour les embaumements prend également ce nom. Ainsi, dès 1240, dans son Recueil des Médicaments simples, un médecin arabe désigne par "moumia" autant le pissasphalte que le bitume de Judée et la momie des tombeaux. Il confirme que toutes ces variétés sont employées pour la "consolidation des fractures".
Source : p. 15
Si la distinction se faisait très bien à l'Antiquité, elle n'est plus du tout aussi claire au Moyen-Age ou à la Renaissance. Pourtant d'après Delestre, la consommation de corps humains embaumés ne semble pas particulièrement choquer les Européens. La demande est telle que de véritables entreprises de fausses momies voient le jour, profitant des esclaves ou du corps des condamnés à mort (Delestre p. 20) pour continuer d'apprivoiser l'Europe et l'Orient lorsque les tombeaux se raréfiaient. D'ailleurs jusqu'au 16ème siècle au moins, Lyon et Venise sont les deux centres névralgiques de ce négoce en Europe (p. 19)
Mais rassurez vous, il aura fallu certes attendre plusieurs siècles avant que l'inefficacité et la dangerosité de ce produit soient attestés, et ce commerce fut stoppé. Pourtant, dès le 16ème siècle des médecins comme Ambroise paré alertaient déjà leurs contemporains et faisaient ce constat :
Dès 1582, le médecin Ambroise Paré écrit dans son Discours de la momie et de la licorne : « Le fait est tel de cette méchante drogue que non seulement elle ne profite de rien aux malades, comme j’en ai plusieurs fois eu l’expérience par ceux auxquels on en avait fait prendre, aussi leur cause grande douleur à l’estomac, avec puanteur de bouche, grand vomissement, qui est plutôt cause d’émouvoir le sang, et le faire sortir davantage hors des vaisseaux, que de l’arrêter. "
Source :Le trafic de momies : pour le spectacle et pour la science (National Geographic, 2021).
C'est donc le médical qui a servi de point de rencontre entre les Occidentaux et les momies, transformant les restes de corps humains parfois millénaires en objets de consommation médicale. Pour cela il s'appuyaient sur un trafic de sépultures méthodiquement organisé depuis la Perse. De la "mumia" perse à la momie égyptienne, une erreur de traduction pour deux produits aux propriétés....distinctes.
Bonne journée,