Question d'origine :
On dit de quelqun qu''il est cultivé' quand il connaît beaucoup de livres, de films, de musique, de peintres etc qui sont en quelque sorte 'classiques' et qui servent un peu de références aux gens dits 'cultivés'...mais tout le monde se nourrit de choses comme des films, des séries, des lectures etc qui ne sont pas forcément considérés comme des références par les 'gens cultivés' ...or il peut y avoir des gens qui connaissent énormément de mangas et de jeux vidéo par exemple et on ne dira pas d'eux qu'ils sont cultivés...mais ces choses sont elles pas de la culture aussi, comme le rap ou les réseaux sociaux ou les séries ou les jeux vidéo? Tout le monde ne se nourrit il pas de 'culture' qui nous divertit et enrichit notre quotidien et nos discussions avec les autres etc?
Réponse du Guichet

La sociologie des années 60 s'est penchée sur l'usage élitiste du mot culture dont s'est emparé l'élite sociale à des fins de distinction et de légitimation sociale.
Pour autant, la culture populaire inspire les créateurs depuis le Moyen Âge et aujourd'hui se diversifie profondément avec l’émergence de nouvelles formes d'expression culturelles, notamment la culture web, qui brouillent les frontières entre "haute culture" et "basse culture" et deviennent en soi un patrimoine culturel à sauvegarder.
Enfin, la culture, au sens anthropologique du terme, renvoie à l'aptitude universelle des groupes humains à développer une culture sous toutes ses formes, et en ceci fait partie intégrante de la vie de tous en nous aidant à passer les épreuves, en suscitant joies, réflexions et émotions.
Bonjour,
Votre question permet d’interroger les notions de "culture légitime" et de "culture populaire".
La culture désigne-t-elle uniquement des œuvres d’art reconnues comme telles ? Que nous disent les sociologues sur la théorie de la légitimité culturelle ?
Il existe dans le langage courant un usage restreint de la notion de culture désignant des œuvres d’art reconnues comme telles. Dans les années 60, avec Pierre Bourdieu notamment, la sociologie de la culture se penche sur la théorie de la légitimité culturelle selon laquelle la culture et le goût renvoient à la reproduction et la légitimation des inégalités sociales.
Cette théorie met en évidence que la hiérarchie des productions culturelles (opéra versus musette par exemple) et les jugements de goûts (snob/vulgaire, recherché/commun etc.) entretiennent un rapport d'homologie avec la structure sociale au sein de laquelle se distinguent les classes (supérieures, moyennes, populaires).
La détention du capital culturel, associés à la position sociale, renvoie à l'acquisition des codes culturels qui permettent d'apprécier ou non les productions culturelles. Par une sorte d'effet multiplicateur, le capital culturel engendre des aspirations et des pratiques (lecture ou sorties culturelles) qui contribuent à l'augmenter.
Source : Sociologie de la culture de Vincent Dubois sur Encyclopédie Universalis
Plus récemment, la mise en relation entre groupes sociaux et formes culturelles a été questionnée par Richard Peterson et d'autres sociologues américains qui ont tenté de montrer que l'équation "élite sociale + stratégie de distinction = culture d'élite" n'avait rien d'évident, les pratiques culturelles de l'élite se caractérisant davantage par l'éclectisme, selon eux.
La culture populaire (séries, mangas, jeux vidéo, culture web, rap etc.) ne nous permet-elle pas de nous cultiver au même titre que les œuvres culturelles reconnues comme telles par une certaine élite sociale ?
En 2021, le gouvernement français mettait à disposition des jeunes de 18 ans un "pass culture" de 300€. Une polémique s’en suivit, puisque "le premier réflexe de la plupart des jeunes n’a pas été d’acheter les œuvres complètes de Proust ni de faire la queue pour une pièce de Molière. Les adolescents français se sont rués sur les mangas" (Les jeunes bénéficiant du Pass Culture préfèrent les mangas à Molière, Le Courrier International, Paris, 29 juillet 2021)
On le voit, tout le monde n’a définitivement pas une conception identique de ce qui relève de la culture. Le terme "populaire" n’est pas plus simple à définir : où se situerait une frontière entre le peuple et le reste de la population ? Combinés, culture" et "populaire" créent un troisième mot encore plus nébuleux.
La culture populaire désigne selon Larousse l’ensemble des œuvres et pratiques culturelles largement accessibles, partagées par le plus grand nombre, et généralement très influencées par les médias de masse.
La notion même d'art populaire n'apparaît qu'au XVIIIe siècle en Europe et est connotée négativement par les pouvoirs normatifs en place. Contre les arts et les traditions populaires, le combat des théologiens et des clercs précédait ainsi celui des philosophes et des esprits éclairés.
Au nom d'un ordre religieux ou rationnel, on incorpore ou on exclut du monde de la culture les productions populaires, qu'on appréhende, comme telles, sous leur aspect négatif seulement.
Toutefois dans le même temps, dès le Moyen Âge, certains lettrés comme Villon, Rabelais, Montaigne adoptent une attitude inverse. Ils cherchent dans la langue et dans l'art populaire une source d'inspiration, une force de sentiment et une capacité de création, dont ils se servent comme autant d'armes contre des genres scolastiquement réglés.
Source : Art populaire de Jean Cuisenier sur Encyclopédie Universalis
Pour Hubert Arthus, auteur de Pop Corner, la grande histoire de la pop culture,
La pop a irradié tous les champs de notre existence. À la manière des personnages de Pokemon qui ont investi nos vies, la pop culture est partout. Les super-héros sont désormais à l’affiche des blockbusters. La pop musique est omniprésente : dans les meetings politiques comme dans les grands magasins. Les comics ont laissé leur empreinte dans la manière dont on “construit” les téléfilms. Le succès des séries en témoigne. Même en journalisme, on s’amuse à feuilletonner.
Pour y voir plus clair dans la variété des grilles de lecture, nous nous appuierons sur l’ouvrage Cultural theory and popular culture, de John Storey qui identifie six définitions de la culture populaire.
1/ La culture populaire est la culture favorisée ou appréciée par de nombreuses personnes
2/ La culture populaire est la culture qui ne rentre pas dans ce que nous définissons comme la "haute culture" : Pour le sociologue Pierre Bourdieu, les distinctions culturelles de ce type sont souvent utilisées pour soutenir les distinctions de classe sociale.
3/ La pop culture est une "culture de masse"
4/ La culture populaire est la culture qui vient du "peuple" : Cette définition envisage la culture populaire en tant que culture folklorique, quelque chose qui émane du peuple plutôt que de lui être imposé. La culture populaire est une culture authentique créée par les gens pour les gens, par opposition à une culture qui leur est imposée par des entreprises commerciales.
5/ La culture populaire comme lieu de lutte politique. Cette approche envisage la culture populaire comme un terrain de lutte entre la "résistance" des groupes subordonnés et les forces opérant dans l’intérêt des groupes dominants.
6/ Une vision "post-moderniste" de la culture populaire. Dans la culture populaire (numérique), les utilisateurs s’approprient des contenus culturels manufacturés, les modifient pour leur propre usage ou le rejettent unilatéralement, les paraphrasent ou s’en détournent pour créer leurs propres formats. L’artistique, le commercial, le professionnel et l’amateur s’entremêlent volontiers et ces catégories s’influencent mutuellement.
Source : C’est quoi au fond ta pop culture ? de Cécile Goffard sur le site Média Animation
Aujourd’hui, la culture populaire tend donc à coexister avec la culture classique pour nourrir notre interrogation au monde. De nombreux sites se positionnent désormais comme des plateformes dédiées à ce domaine, couvrant les actualités cinéma, les actualités jeux vidéo et la culture web. Devant cette tendance, plusieurs médias en ligne ont créé une section spécifique pour la pop culture qui devient aussi un bien culturel à sauvegarder en soi.
Il est aujourd’hui stérile d’opposer Shakespeare et Game of Thrones… Chacune à leur manière, les œuvres classiques et populaires nous renseignent sur notre destin individuel et collectif… Pour nombre d’entre nous, la culture pop apparaît comme une source de mythe, à laquelle s’abreuver pour répondre à des questions existentielles, sur le sens de la vie, de la mort, de l’amour, de l’infini et au-delà…
La cérémonie d'ouverture des JO de Paris 2024 l'a parfaitement bien démontré : la culture populaire peut très bien s'entendre avec son pendant classique. La performance d'Aya Nakamura avec la Garde Républicaine est un exemple réussi de ce mélange, qui a pourtant suscité des critiques de la part de certains défenseurs d'une culture "classique".
Selon Anaïs Bordages, que nous recevons aujourd'hui, "il faut accepter que culture classique et pop culture puissent cohabiter".
Eloy Fernández Porta, récent lauréat du prix Anagrama de l’essai, tente de dépasser la dichotomie en proposant le concept d’afterpop dans le livre du même nom : Homo sampler, culture et consommation à l'ère afterpop. Pour autant selon lui, les hiérarchies culturelles n’ont pas disparu, elles se sont transformées.
Je dirais que la pop culture est liée à la démocratisation des subjectivités, avec un produit appelé vie intérieure, qui, jusqu’à la fin du XIXe siècle, avait été l’apanage de la classe dominante, voire de la frange la plus éclairée de cette caste. A partir de l’ère industrielle, ce produit s’étend et se démocratise grâce à la diffusion des œuvres et à l’influence grandissante des médias et des entreprises. Cela introduit l’idée que Proust n’était pas le seul à posséder un monde intérieur élaboré et digne d’intérêt, ce qui suscite des réactions ambivalentes, de joie mais aussi de suspicion.
Pour ma part, je reste convaincu que les hiérarchies continuent d’exister, que chacun doit élaborer ses propres valeurs, en toute responsabilité, pour ou contre ces différences hiérarchiques. On ne résoudra pas le problème en faisant comme si une chose qui existe bel et bien n’existait pas. Il n’y a qu’à voir les références culturelles qu’on utilise quand on drague. Comme se dépeint-on ? Comme consommateur de musique, d’art, de littérature… C’est là qu’on peut vérifier la disparition ou non des hiérarchies culturelles, parce que le portrait que l’on brosse de soi confirme publiquement l’existence de ces hiérarchies. Dans la mesure où les hiérarchies existent, je préfère dire qu’elles se sont renversées, qu’elles ne dépendent plus seulement des objets ou des formats artistiques.
Source : Peut-on encore distinguer haute et basse culture ? de Roverto Valencia dans Courrier international
Au delà du clivage "culture populaire" et "culture classique" qui tend à s'estomper, la culture n’est-elle pas pratiquée par tous ?
Il existe une acception universelle de culture opposée à la nature, comme l’explique Gisèle Sapiro dans son article Culture, vue d’ensemble de l’Encyclopédie Universalis.
La culture dans cette acception large désigne une activité propre à l’homme, faisant partie de la vie de tous.
Par définition, la culture désigne tout ce par quoi l’homme érige son propre monde, cette faculté transcendante qui l’empêche de se satisfaire du simple donné naturel. [...] La culture renvoie au processus de spiritualisation de la matière, à l’humanisation de la nature, en soi comme en dehors de soi.
Source : À quoi sert la culture ? dans la revue en ligne Diacritik
Le confinement suite au Covid a mis en évidence ce besoin de culture, qui sous toutes ses formes aide à passer les épreuves, provoque joies, réflexions et émotions.
Les conclusions d’une étude sur les pratiques culturelles des Français pendant le premier confinement montrent un accroissement du public ainsi qu’une augmentation des pratiques amateurs. Une autre vie culturelle a donc émergé sur le Net, témoin d’une nécessité de l’art sous toutes ses formes pour se divertir, trouver un sens à la situation, apprendre et échanger, partager avec les autres. L’art s’est déployé usant de tous les canaux possibles pour répondre aux attentes du public. Une façon de montrer que la culture donnerait à la vie la complétude nécessaire à son épanouissement.
L’étude menée par temps de confinement souligne également une assise plus universelle encore des pratiques culturelles. L’explosion des fréquentations des visites virtuelles de musées par les classes populaires, premières touchées par le chômage partiel, ainsi que l’intérêt inédit des seniors pour le spectacle vivant en ligne témoignent que la culture fait bien partie de la vie pour tous.
Source : Culture, notre besoin est immense. Dossier réalisé par Sylvaine Jeminet dans le site de la mairie de Vitry-sur-Seine
Aller plus loin à la BML
Culture populaire et culture des élites dans la France moderne [Livre] : XVe-XVIIIe siècle / Robert Muchembled
La culture et les sciences de l'homme [Livre] : un dialogue avec Marshall Sahlins / sous la direction d'Erwan Dianteill
L'invention de la culture [Livre] / Roy Wagner ; traduit de l'américain par Philippe Blanchard
La culture et les revolvers [Livre] / Alexis Nouss
Par-delà nature et culture [Livre] / Philippe Descola
Codes, corps et rituels dans la culture jeune [Livre] / sous la direction de Denis Jeffrey et Jocelyn Lachance
Philosophie de la culture [Livre] : formes de vie, valeurs, symboles / textes réunis, introduits et traduits par Matthieu Amat et Carole Maigné
La production des cultures [Livre] : ethnicité, médiations et coculturations / Bernard Formoso
La culture de masse en France [Livre] : de la Belle Epoque à nos jours / sous la dir. de Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli
Les origines de la culture [Livre] / René Girard ; entretiens avec Pierpaolo Antonello et João Cezar de Castro Rocha
Aller plus loin sur le Web
Que cache l’expression « culture populaire » ? Publié le jeudi 28 décembre 2023
Comment a évolué notre rapport à la culture ces dernières décennies ? Existe-t-il une culture populaire en opposition à une culture savante ? Et sommes-nous égaux face à cette matière culturelle ?
Le jeu vidéo, un patrimoine à sauvegarder (série : les jeux vidéo c’est la vie)
Séries et culture populaire sur Cairn.info
Les séries sont devenues un phénomène culturel incontournable qui génère un impact social majeur, en plus de parvenir à offrir un produit élaboré d’une grande pertinence artistique et académique. Tant par leurs thèmes que par leur développement temporel et argumentatif unique, les séries sont capables non seulement de dépeindre le monde et les vies qui l’habitent de manière authentique, mais également de donner lieu à des expériences individuelles et collectives pour le transformer.
Dans l'univers du manga : Une sélection de podcasts et d'entretiens consacrés à la culture manga, à l'occasion de la parution du 100e tome de "One Piece" et Nuit du Manga le 8 décembre.