Cette citation attribuée à Karl Marx est-elle réelle ?
Question d'origine :
Un fact checking qui attend depuis 125 ans : lors d'un débat avec Jules Guesde en 1900, Jean Jaurès attribue cette citation à Karl Marx "Nous, socialistes révolutionnaires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoisie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les prêtres".
La source de cette phrase peut-elle être retrouvée ? Ou, à défaut, reflète-t-elle quand même la pensée qu'a pu avoir Marx sur la question ?
Merci !
Réponse du Guichet
Il ne s'agit pas d'une citation littérale de Karl Marx mais reflète toutefois sa pensée exprimée dans "Le Manifeste du parti communiste" écrit par Karl Marx et Friedrich Engels en 1848.
Bonjour,
Revenons rapidement sur le contexte et la nature de l'échange entre Jean Jaurès et Jules Guesde :
Le 26 novembre 1900, cinq ans avant l’unification du congrès du Globe, quelque huit mille socialistes des différents partis alors existants en France, assistent, à l’hippodrome de Lille, à une réunion contradictoire entre Jaurès et Guesde. Les deux dirigeants s’expliquent à propos de leur attitude pendant l’Affaire Dreyfus ; donnent leur point de vue sur la participation à des « gouvernements bourgeois », sur le socialisme municipal. Mais on retiendra surtout la controverse doctrinale : réforme ou révolution ? Ces deux discours ont été plusieurs fois publiés [...]
Au cours de son discours, Jean Jaurès indique :
Jaurès - [...] Je suis étonné, vraiment, d’avoir à rappeler ces vérités élémentaires qui devraient être le patrimoine et la règle, de tous les socialistes. C’est Marx lui-même qui a écrit cette parole admirable de netteté : « Nous socialistes révolutionnaires, nous sommes avec le prolétariat contre la bourgeoisie et avec la bourgeoisie contre les hobereaux et les prêtres. » (Vifs applaudissements)
Un citoyen - Ce n’est pas vrai.
Delory - Citoyens, il est regrettable qu’une pareille interruption se soit produite, pour les raisons que j’ai indiquées tout à l’heure.
Jaurès - Citoyens, j’ai reconnu le camarade qui m’a adressé cette interruption désobligeante, et je me borne à lui dire ceci : vous vérifierez avec vos amis, nous vérifierons l’exactitude de la citation que j’ai faite et, si elle est exacte, je ne vous demanderai qu’une chose comme réparation : c’est, dans une de nos prochaines réunions, de venir en témoigner loyalement à la tribune. (Bravos)
source : Discours de Jean Jaurès - Discours de Jean Jaurès. Nouvelles FondationS, (2006). 1(1), 47-56.
S'agit-il d'une vraie citation de Karl Marx ?
Cette phrase semble être une citation très approximative de Marx. Elle en reflète en tous cas l'idée.
Dans l'article intitulé Les Deux Méthodes : entre interdiscours et interlocution rédigé par Émilie Goin et François Provenzano, on trouve la note suivante relative à la citation de Jean Jaurès :
Selon ce qu’indiquent les éditeurs des œuvres de Jaurès, « Jaurès cite de mémoire, de façon approximative, une phrase de l’avant dernière page du Manifeste : “En Allemagne, le parti communiste luttera aux côtés de la bourgeoisie dans toutes les occasions où la bourgeoisie reprendra son rôle révolutionnaire ; avec elle, il combattra la monarchie absolue, la propriété foncière féodale, la petite bourgeoisie” (K. Marx et F. Engels, Le Manifeste communiste, trad. de Ch. Andler, [Société nouvelle de librairie et d’édition, Librairie Georges Bellais, 1901], p. 73.) » (Jean Jaurès, Œuvres, tome VIII, « Défense républicaine et participation ministérielle (1899-1902) », édition établie par Maurice Agulhon et Jean-François Chanet, Paris, Fayard, 2013, note 3, p. 323.)
source : Note 42
On retrouve effectivement cette citation dans cet ouvrage numérisé : Le Manifeste communiste écrit par Karl Marx et Friedrich Engels (page 73, chapitre IV : Attitude des communistes devant les divers partis d’opposition).
Lire aussi : Le manifeste du parti communiste / Karl Marx, Friedrich Engels - Traduction par Charles Andler. Georges Bellais, 1901 (tome 1, p. 19-74).
A la bibliothèque : Manifeste du parti communiste / Karl Marx, Friedrich Engels
En allemand :
" In Deutschland kämpft die Kommunistische Partei, sobald die Bourgeoisie revolutionär auftritt, gemeinsam mit der Bourgeoisie gegen die absolute Monarchie, das feudale Grundeigentum und die Kleinbürgerei. "
source : Marx, Karl; Engels, Friedrich: Manifest der Kommunistischen Partei. London, 1848.
Si cela vous intéresse, Jean Jaurès développe sa pensée dans L'armée nouvelle, chapitre X (Le ressort moral et social L'armée, la patrie et le prolétariat), en page 398. En voici un court extrait :
Marx croyait en 1847 que l'Allemagne allait donner le signal du mouvement révolutionnaire européen. Il se trompait aussi et c'est de Paris, c'est France que vint l'ébranlement.
Mais où Marx ne se trompait pas, c'est quand il annonçait que la révolution européenne ne serait pas essentiellement et immédiatement une révolution communiste, qu'elle serait d'abord une révolution démocratique et bourgeoise, qui débarrasserait les sociétés modernes des restes d'absolutisme et de féodalisme et que le prolétariat pousserait ensuite vers ses fins. [...]
Pour que les peuples puissent se gouverner eux-mêmes démocratiquement, encore faut-il qu'ils soient constitués, qu'ils ne pas morcelés et assujettis par un reste de régime féodal, qu'ils ne soient pas écrasés par la domination brutale de l'étranger. Qu'importe de chasser les tyrans, les nobles et les prêtres, si les despotes du dehors peuvent, du dehors, les ramener et resserrer de nouveau les poitrines qui respiraient à peine ?
Nous vous laissons le consulter dans son intégralité.
Bonne journée.
L’écho des savantes