Quel fut le dernier repas de Jésus avant sa crucifixion ?
Question d'origine :
Bonjour,
quel fut le dernier repas de Jésus avant sa crucifixion ?
Réponse du Guichet
Bien que le récit de la Crucifixion dans l'Évangile selon Jean indique que la Cène ne pouvait pas avoir été un repas pascal, de nombreux exégètes acceptent le récit des Évangiles synoptiques.
Ainsi, le dernier repas du Christ, à la veille de sa crucifixion, est ce que la tradition chrétienne appelle « la Cène », un repas pris, lors de la Pâque juive, avec ses douze apôtres, au cours duquel Jésus institue l'Eucharistie (la transformation du pain et du vin) comme mémorial de son sacrifice. Les Évangiles ne précisent pas la nature des aliments servis durant la Cène, si l’on excepte le pain azyme et le vin auxquels s’ajoute l’agneau grillé. Dans l'iconographie chrétienne, la viande est parfois remplacée par le poisson par allusion au symbole antique du Christ et d'autres aliments peuvent être présents, tels que raisins, poires, oranges, poireaux, herbes à potage, concombres, cerises, ou écrevisses répartis sur la nappe.
Selon l'universitaire Olivier Bauer, qui rédige actuellement un ouvrage d’érudition sur les aliments figurant sur les images médiévales de la Cène, une lecture attentive des évangiles de Luc et de Jean montre que Jésus mange encore après sa mort : au moins du poisson, peut-être du pain et du miel. L'insistance sur une « dernière cène » où Jésus partage le pain et le vin a conduit l’Église chrétienne à survaloriser l’Eucharistie comme seul repas liturgique, alors que le christianisme primitif semble avoir fait de tous les repas l’occasion de rencontrer le Ressuscité.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir quel a été le dernier repas de Jésus avant sa crucifixion.
Le dernier repas du Christ avant sa crucifixion est ce que la tradition chrétienne appelle « la Cène » (du latin cena, repas du soir) un repas pris avec ses douze apôtres la veille de sa mort, lors de la Pâque juive durant laquelle les juifs célèbrent la sortie d'Égypte et la remise des tables de la loi à Moïse. Le récit de la Cène, la nuit précédant la crucifixion du Christ, est rapporté dans quatre livres du Nouveau Testament (Matthieu 26:17–29; Marc 14:12–25; Luc 22:7-38; et I Corinthiens 11:23-25) <source : encyclopédie Britannica>.
Il faut bien distinguer la Pâque juive, de la Pâque chrétienne :
Pessah, la Pâque juive, est la commémoration de la sortie d’Égypte du peuple d'Israël. Guidés par Moïse, les Hébreux se sont libérés du joug de l’esclavage. Pessah est la célébration d'une expérience radicale de libération collective.
[...]La fête des Pâques chrétiennes commémore le dernier repas du Christ, sa crucifixion et sa résurrection le surlendemain de sa mort. Les historiens s’accordent aujourd’hui à dire qu’il aurait été crucifié le vendredi 7 avril de l’an 30. Alors que la Pâque juive est la célébration d’une libération de tout un peuple, les Pâques chrétiennes célèbrent une autre forme de libération qui peut sembler assez paradoxale: le Messie qui meurt comme un esclave libère les humains de l’esclavage de la mort, car il ouvre un passage vers la vie, au-delà de la mort. [...]
La Pâque juive dure huit jours. Des repas très structurés ont lieu durant les deux premiers soirs ponctués par la lecture du récit de la sortie d’Égypte. On mange des mets qui rappellent l’esclavage des Juifs en Égypte : il y a des herbes amères pour symboliser la souffrance, de l’eau salée pour les larmes, une pâte brune souvent composée de dattes, de pommes, de noix et de figues qui représente le mortier utilisé pour la construction des pyramides. On mange aussi des aliments qui évoquent la fuite d’Égypte, comme du pain azyme, du pain qui n’a pas levé, en souvenir des Hébreux qui sont partis brusquement sans avoir eu le temps de faire lever leur pain. Enfin, c’est une fête qui célèbre la liberté retrouvée. Les convives sont ainsi invités à boire du vin, accoudés, comme dans les banquets gréco-romains.
Source : Pâques chrétiennes et Pâque juive: quelles ressemblances ? (Par Virginie Soffer, 8 avr. 2022, sur le site Université de Montréal)
Les célébrations de la Pâque chrétienne débutent donc lors du Jeudi Saint commémorant la Cène et l’institution de l’Eucharistie). La BnF donne à voir une peinture sur parchemin datée de 1463, intitulée La Cène, le Lavement des pieds, l'institution de l'eucharistie, qu'elle commente ainsi :
À la veille de sa mort, lors de la Pâque juive qu'il partage avec ses apôtres, Jésus institue l'eucharistie (la transformation du pain et du vin) comme mémorial de son sacrifice : « ceci est mon corps [...], ceci est mon sang, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés » (Matthieu 26, 26). L'eucharistie (littéralement « actions de grâces » en grec) marque le signe de la présence définitive de Dieu auprès des hommes et devient, dès les premiers siècles, le fondement de la liturgie chrétienne.
Lors du dernier repas qu'il va partager avec ses disciples, Jésus lave les pieds de ses amis, assumant ainsi le rôle de serviteur de Dieu et des hommes, et appelant ses disciples à le suivre dans cette voie. (Jean 13, 1-20)
Source : Images. La Cène, le lavement des pieds, l'institution de l'eucharistie (BnF. Les essentiels)
Le Musée départemental d'art religieux (Digne-les-Bains) a publié en 2015 : La Cène [Texte imprimé] : [exposition, Dignes-les-Bains, cathédrale Saint-Jérôme, 5 juillet-30 septembre 2015]. Voici des extraits évoquant l'Eucharistie institué par Jésus-Christ, à la veille de sa mort, après le repas de la Pâque, en distribuant du pain et du vin aux apôtres comme mémorial de son sacrifice :
Durant le repas, Jésus lave les pieds de ses disciples afin de leur donner un exemple et un commandement d’humilité et de charité :
« Il se lève de table, quitte son manteau, et prenant un linge, il s’en ceignit. Puis il verse de l’eau dans un bassin et il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. » (Jean 13, 4-5).
Jésus y annonce aussi la trahison de Judas qui quitte ensuite la pièce. C’est ce moment qui est immortalisé par la Cène de Léonard de Vinci :« En vérité je vous le dis, l’un de vous me livrera… Quelqu’un qui a plongé avec moi la main dans le plat, voilà l’homme qui va me livrer » (Matthieu 14, 21-25).
Jésus évoque encore le reniement de Pierre :
« En vérité je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois » (Matthieu 26, 34 ; Jean 13, 38).Après avoir mangé la Pâque dans la pièce où ils sont installés – le « cénacle » –, Jésus institue l’Eucharistie (du grec eukharistía « action de grâces »). Jésus prit du pain, prononça la bénédiction rituelle, puis il le rompit et le donna à ses apôtres en disant :
« Prenez et mangez, ceci est mon corps ». Puis il prit une coupe, rendit grâces et leur donna en disant : « Buvez en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être versé pour une multitude, pour le pardon des péchés » (Matthieu 26, 26-28).
Selon Luc et Paul, il ajouta : « Faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22, 19 ; Paul 1 Corinthiens 11, 23-25). Et, d’après Jean, Jésus délivra un commandement nouveau : « Aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres » (Jean 13, 34).
C’est à partir de la Renaissance que le thème de la Cène devient un thème iconographique majeur parmi les catholiques. Les tableaux représentant Jésus et les apôtres le Jeudi Saint ont des vertus pédagogiques et il faut y voir une conséquence des débats théologiques introduits par la Réforme protestante, sur la question de l'Eucharistie :
À partir du XVIe siècle en effet, la question de l’Eucharistie fut un point d’opposition fondamental entre les diverses églises protestantes et l’église catholique. Pour cette dernière s’applique la théorie de la « transsubstantiation » (définie comme dogme au Concile de Trente). Elle désigne le changement de toute la substance du pain et du vin et de toute la substance du corps et du sang du Christ après la consécration des hosties – auparavant du pain – et du vin contenu dans le calice. Les catholiques accordent une telle valeur à l’hostie que celle-ci peut être présentée à l’adoration des fidèles dans un ostensoir à la forme d’un soleil d’or.
Lors de la première réforme protestante, les Luthériens ont forgé un concept nouveau, celui de la théorie de la « consubstantiation » au sens de la présence réelle du corps et du sang du Christ dans le pain et le vin de l’Eucharistie, à la fois pain et vin mais aussi chair et sang du Christ.
Concernant le repas de la Cène, le catalogue d'exposition du Musée départemental d'art religieux (Digne-les-Bains), évoque la symbolique des mets mangés lors du repas de la Pâque juive, en l'occurence l'agneau pascal (en souvenir du sang des agneaux répandu sur les portes des maisons des Hébreux pour signaler à l'Ange de la Mort que ces maisons devaient être épargnées de la mort des premiers-nés, qui ne devait frapper que les Égyptiens) et le pain azyme (en souvenir des ancêtres qui se nourrirent de pain sans levain dans leur hâte à quitter l'Égypte, où ils étaient retenus en esclavage) :
Selon les Évangiles synoptiques, le repas se déroule dans une salle haute, le cénacle, « une grande pièce garnie de coussins » (Marc, 14, 15). Selon la tradition, le repas est accompagné de chants et de prières célébrant le retour à la terre promise et on y mange un jeune agneau (ou un chevreau) rôti, en souvenir de ceux dont le sang avait servi à peindre les encadrements de portes, afin d’éloigner l'ange exterminateur envoyé par Dieu pour tuer les enfants premiers-nés des Égyptiens. On le consomme avec du pain sans levain, azyme, réminiscence de la cuisine hâtivement préparée par les Hébreux, dans la fébrilité du départ.
La Cène étant à la fois un épisode de la vie du Christ et un symbole, deux thèmes iconographiques découlent des textes scripturaires et les artistes s’attacheront à privilégier l’un ou l’autre. La Cène narrative avec l'annonce de la trahison de Judas est traitée par les artistes occidentaux au Moyen Âge et à la Renaissance tandis que la Cène symbolique avec l’institution du sacrement de l'Eucharistie se généralisera au XVIIe siècle suite à la réforme tridentine.
En Occident, durant le Moyen Âge, l'iconographie de la Cène établi par les artistes traduira les textes évangéliques sur le thème de l’annonce et la trahison de Judas. Les variantes s’appliquent sur des détails tels que le nombre et la disposition des convives, la composition du repas ou la représentation de certains apôtres. Concernant la composition du repas :
Les Évangiles ne précisent pas la nature des aliments servis durant la Cène, si l’on excepte le pain et le vin auxquels s’ajoute l’agneau grillé, rituel du repas pascal juif. La viande peut être remplacée par le poisson par allusion au symbole antique du Christ désigné par l’acrostiche ἰχθύς, le « poisson » en grec ancien, condensant en cinq lettres les titres du Sauveur « Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur ». Sa présence est la règle dans l’Orient byzantin. On peut aussi observer d’autres aliments tels que raisins, poires, oranges, poireaux, herbes à potage, concombres et les interpréter symboliquement avec plus ou moins de vraisemblance. Pour les cerises, leur jus rouge est assimilé au sang du Christ. Quant aux écrevisses réparties sur la nappe, elles ont une réelle signification. Il en va autrement pour le sel qui revêt une résonance symbolique au même titre que le pain et le vin. Léonard de Vinci, ajoutera une salière renversée sous le coude de Judas qui, selon la superstition, présage un malheur ou dans un contexte religieux comme ici peut symboliser l’Alliance rompue.
L'encyclopédie Britannica souligne que :
Bien que le récit de la Crucifixion dans l' Évangile selon Jean indique que la Cène ne pouvait pas avoir été un repas pascal, de nombreux exégètes acceptent le récit des Évangiles synoptiques. [...]
Dans l'art paléochrétien, la présence d'un poisson sur la table symbolise l'institution de l'Eucharistie. Ce symbole apparaît dans les représentations occidentales de la communion des Apôtres jusqu'au XVe siècle, date à laquelle il est remplacé par un calice et une hostie. [Traduction Google]
Les études d'Olivier Bauer, professeur à la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Lausanne, pourraient vivement vous intéresser. Ses recherches portent notamment sur l’alimentation et la spiritualité (impact des religions sur les habitudes alimentaires, spiritualisation de l’alimentation). Il rédige actuellement un ouvrage d’érudition sur les aliments figurant sur les images médiévales de la Cène.
Vous pouvez lire de cet auteur :
- « Derniers repas. » Théologiques, volume 23, numéro 1, 2015, p. 7–13
En voici un extrait :
Le volume s’ouvre avec mon analyse littéraire des récits bibliques de la Cène. Une telle entrée en matière pourrait paraître normale, voire convenue, dans le cadre d’une thématique sur les derniers repas. Sauf que je montre que, contrairement à l’idée largement répandue, la Cène n’est pas le dernier repas de Jésus. Ressuscité, il donne encore à manger et même mort, il mange encore : du pain sur la route d’Emmaüs, du poisson, peut-être du miel au bord du lac de Tibériade. Ce pourrait être seulement anecdotique, mais les enjeux ecclésiologiques ne sont pas négligeables. Car on peut lire dans les récits de ces repas post mortem, l’indication que le mouvement de Jésus et le christianisme primitif faisaient de tous les repas et d’aliments très divers des actes de foi. L’analyse de la première lettre de Paul aux Corinthiens ainsi que la lecture des Actes des Apôtres et de la Didachê le confirme : « parce que la Cène n’est que l’avant-dernier repas de Jésus, l’eucharistie n’est que l’un des repas où il est possible de rencontrer le Ressuscité ». C’est seulement au milieu du IIe siècle que l’Église chrétienne confiera cette fonction à la seule eucharistie.
- « La Cène : l’avant-dernière, la dernière, la première. » Théologiques, volume 23, numéro 1, 2015, p. 15–37. En voici le résumé :
Il est d’usage de qualifier le repas que Jésus prend avec ses disciples la veille de son arrestation de « dernier repas ». Or, il n’en est rien. Une lecture attentive des évangiles de Luc et de Jean montre que Jésus mange encore après sa mort : au moins du poisson, peut-être du pain et du miel. Un tel constat pourrait relever de l’anecdote et le travail qui y conduit d’un pur souci d’érudition. Sauf qu’ils ont des conséquences pratiques et des impacts contemporains. Car l’insistance sur une « dernière cène » où Jésus partage le pain et le vin a conduit l’Église chrétienne à survaloriser l’eucharistie comme seul repas liturgique, alors que le christianisme primitif semble avoir fait de tous les repas l’occasion de rencontrer le Ressuscité.
Enfin, nous vous indiquons des pistes bibliographiques pour aller plus loin :
Symboles cultuels chrétiens : aliments et boissons / C. Vogel, 1980
Cullmann Oscar. La signification de la Sainte-Cène dans le christianisme primitif. In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 16e année n°1, Janvier-février 1936. pp. 1-22.
Manger en chrétien (BnF Les essentiels)
Le poisson : un des plus vieux signes religieux de l’ère chrétienne (France Inter, 2017)
Vin, poisson, pain… : quels sont les symboles chrétiens de Pâques (Le Point, 8 avril 2023)
Les documents suivants sont issus de nos collections :
Qu'est-ce que la sainte cène ? [Livre] / R. C. Sproul, 2021
La symbolique du repas dans les communautés [Livre] : de la cène au repas monastique / Jean-Claude Sagne ; préface du frère Étienne Ricaud,..., 2019
La Sainte Cène / Ernest Kevan, 2018
Histoire de Dieu [Livre] : iconographie chrétienne / Adolphe Napoléon Didron, 2021
Bien à vous