Je cherche des informations sur le repas des Armettes le jour de la Toussaint
Question d'origine :
Cher guichet,
Pourriez-vous me donner des détails sur la tradition provençale du repas funéraire des Armettes, le jour de la Toussaint ? Existe-t-elle encore en Provence et à quelle importance sociologique ou dans d'autres régions françaises, voire à l'étranger ?
Cordialement
Réponse du Guichet
Les Armettes (ou Petites Âmes) désignent en Provence les âmes des défunts encore au purgatoire, ou coincées entre le monde des vivants et des morts. Autrefois, à la Toussaint, on organisait en leur honneur un repas des âmes, lou soupa deis armetos, fait selon les récits de châtaignes et de vin cuit, durant lequel on évoquait les ancêtres. Cette coutume, décrite par Michel Vovelle ou le folkloriste Claude Seignolle, semble aujourd’hui disparue mais illustre l’ancien lien rituel entre les vivants et les morts, qui continue de s'exprimer lors de certaines fêtes comme la fête des morts au Mexique.
Bonjour,
"Les Armettes, ou Amettes, ou Petites-Ames, en Provence, sont les âmes des parents et amis trépassés qui ne sont point encore admises au séjour céleste, - en d'autres termes, ce sont les revenants provençaux."
Avec cette définition, vous pourrez lire "une retranscription de la "légende des Armettes" sur ce blog : La légende des Tombereaux d'Argens, des Armettes*, et de Saint Michel sous Terre, avec en prime quelques illustrations.
On trouve mention de ce repas consacré à ces pauvres âmes lors de la Toussaint dans ce petit passage rédigé par l'historien Michel Vovelle, extrait de son livre Les métamorphoses de la fête en Provence (Flammarion, 1976) :
On pourrait prendre d'ailleurs d'autres exemples que les deux rites majeurs, le mariage et les obsèques, auxquels nous nous sommes tenus : ainsi certaines formes du culte des morts qui ne sont point toutes domestiques. Nous rencontrerons par la suite tel village, dégringolé de son perchoir, qui remonte annuellement en procession au village abandonné pour se faire pardonner par une absoute à l'ancien cimetière d'avoir laissé ses morts... Mais d'autres exemples se découvrent : à la Toussaint, à côté du repas familial en faveur des pauvres âmes — les Armettes — des groupes de jeunes gens parcourent le village en quêtant à la nuit tombée (Cuges près de Marseille). Du baptême à la sépulture, les fêtes que Le Bras appelait « saisonnières » dans la vie du chrétien sont ainsi bien souvent autant d'ouvertures sur un cérémonial collectif à l'échelle de la communauté.
Source : Les métamorphoses de la fête en Provence et une petite version numérisée.
Mais les occurrences de ce rituel ne sont pas légions, ni en ligne ni dans nos collections. Voici toutefois ce que nous pouvons vous dire :
Ce "repas familial en faveur des pauvres âmes" et les déclinaisons de ces rituels de la Toussaint furent surtout décrits par le spécialiste du folklore provençal Claude Seignolle, dans l'ouvrage Traditions populaires de Provence. Il cite comme source, les notes d'origine indéfinie rencontrées dans un "dossier d'A.Van Gennep", qui était un grand ethnologue français principalement connu pour son travail sur les "rites de passage" et pour son monumental Manuel de folklore français contemporain, demeuré inachevé.
Les enfants, le soir de la Toussaint, devaient réserver une partie de leur dessert du soir. Cette part, les pitchoun devaient la mettre sous leur oreiller et, dans la nuit de la Toussaint au jour des morts, les armeto, les âmes des morts, venaient la chercher pour apaiser leur faim.
Le diner de famille de la Toussaint est encore de tradition. Personne n'y manquait, voici cent ans à peine. Ce diner était lou soupa deis armeto, âme en provençal s'écrit armo. Sans doute armeto, diminutif, veut-il dire malheureuse, petite âme qui souffre. On dit toujours en provençal "les pauvres morts" dans une intention de pitié. Armo ne vient pas du latin anima, mais du grec : premier signe de la vie donné par l'enfant au sein de la mère.
Les châtaignes et le vin cuit étaient de tradition au diner des armeto. Les anciens racontaient aux plus jeunes de la famille et aussi aux nouveaux venus dans la famille par les mariages, les qualités des ancêtres morts. La tradition de manger les premières châtaignes le soir de la Toussaint est toujours vivante en Haute Provence ici et là mais très scrupuleusement observée dans la vallée de Barcelonnette.
Source : Traditions populaires de Provence 1 : Du berceau à la tombe / Claude Seignolle ; présentation de Max Gallo (Paris : G.-P. Maisonneuve et Larose, réédition 1996) (p. 260)
Il faut dire que les Provençaux avaient une conception toute particulière de l'âme et de sa trajectoire vers l'au-delà. Un homme mort n'est pas encore arrivé devant Dieu, son âme peut même mettre des années à le rejoindre et même en profiter pour tourmenter les vivants :
La croyance que les morts viennent nous chercher à la suite de tel, ou de telle et telle chose, se retrouve dans cette imprécation que j'ai entendue de la bouche d'une femme qui disait à une autre : "Je ne suis ni traîtresse et ni flatteuse ! si je suis menteuse que les morts viennent me chercher" (Brignoles).
L'âme part avec le dernier souffle et reste à tourner partout dans la maison tant que le mort n'est pas enterré. Lorsque le cercueil est recouvert par la terre on est seulement certain qu'elle a rejoint l'Au delà.
L'âme met autant d'années avant d'arriver devant Dieu, qu'il y a eu des pelletées de terre rejetées sur le cercueil. Il ne faut pas faire de bruit dans la maison tant qu'un mort s'y trouve. Son âme pourrait se courroucer et vous jouer de mauvais tours (Basses-Alpes).
A Toulon lorsque l'on a mis l'eau seule à bouillir, les âmes du purgatoire s'y précipitent et souffrent tant qu'on y a pas jeté une allumette au préalable débarrassée de son soufre sinon leurs souffrances ne feraient qu'augmenter. Jeter dedans deux grains de sel soulage également les âmes punies qui s'y trouvent.
Source : Traditions populaires de Provence 1 : Du berceau à la tombe / Claude Seignolle ; présentation de Max Gallo (Paris : G.-P. Maisonneuve et Larose, réédition 1996) (p. 262-263)
Le journal Le Sémaphore de Marseille, à la Toussaint 1896, livrait un récit plus conventionnel de ce repas funéraire, décrivant un moment familial et convivial, propice à raconter l'histoire de ses aïeuls :
Le soir venu et au moment où le glas funèbre retentissait dans tous les clochers de la ville, annonçant aux chrétiens la commémoration des morts, avait lieu un repas que nos pères appelaient, "lou soupa deis armetos" et qui réunissait tous les membres de chaque famille. On s'entretenait dans ces réunions des vertus de ceux qu'on avait perdus, on retraçait les premiers pas de leurs existences. On donnait ainsi un souvenir aux êtres chers qu'on offrait en exemple aux jeunes. Dans le peuple les exhortations du chef de famille avaient un caractère tout particulier et se terminait presque toujours par ce dicton devenu populaire : Meis enfans, que ben fara, ben troubara".
Source : Le Sémaphore de Marseille, à la Toussaint 1896 - Sur RetroNews.
Pour d'autres détails sur ces festivités, voir cet exemplaire du Petit Marseillais (1er novembre 1879) qui relatait "les coutumes de nos pères" qui disparaissaient déjà, "lorsque les Marseillais se réunissaient en famille pour accorder un souvenir aux parents trépassés et prier pour le repos de leurs âmes.".
Nous pouvons en ce sens affirmer qu'il ne s'agit plus d'une pratique vivante et généralisée en Provence. Mais ces réunions et ces rituels qui servaient de point de contact entre le monde des morts et des vivants ne sont pas pour autant complètement éteints puisque la nourriture continue de servir de pont symbolique entre le terrestre et l'au-delà. On pense notamment au jour des morts au Mexique, traditionnellement célébré le 2 novembre mais dont les festivités débutent quelques jours plus tôt et pendant la Toussaint, avec un soin particulier accordé aux offrandes puisque l'on prépare en général les repas préférés des défunts.
En France, quelques traditions culinaires demeurent plus ou moins intensément selon les régions, ce petit article revenait notamment sur les spécialités locales dégustées lors du repas des morts en France : Les traditions culinaires de la Toussaint (La nouvelle République)
Bonne journée.
Meutes, swing & Pirates de l’Edelweiss : contre-cultures...