Question d'origine :
Est on defini par rapport aux autres? Par exemple: quand on dit que quelqun est gentil, c'est souvent parce que compare a la plupart des gens il est plus gentil que la moyenne; de meme, quand on dit que quelqun est gros, c'est parce que quand on le compare a la plupart des gens, il est plus gros que la moyenne. Ainsi tout est il relatif, meme comment nous sommes definis - c'est a dire nous sommes definis par rapport aux autres? En meme temps on doit aussi se definir pour soi meme sans penser aux autres, se definir de maniere personnelle?
Réponse du Guichet
Toute la vie sociale est régie par des normes : sexuelles, alimentaires, vestimentaires, économiques, morales, esthétiques…, liées à des groupes et variant en fonction de la pluralité de ces groupes.
L'histoire de la philosophie, de Canguilhem à Foucault notamment jusqu'à des contemporains comme Guillaume Le Blanc, ont interrogé la légitimité et la place souvent invasive et contrôlante des normes sociales "majoritaires" dans nos vies. L'expérience d'être soi se heurte alors aux injonctions pour développer sa propre subjectivité au monde et légitimer des normes "minoritaires".
Vous trouverez ci-dessous, des références d'ouvrages d'études mais également des ouvrages de développement personnel et des récits littéraires donnant voix à la subjectivité et à l'agentivité, dans la revendication de la transgressions des normes et des assignations sociales et culturelles.
Bonjour,
Votre question pose la problématique des normes sociales et du caractère émancipateur de s'en affranchir pour re/nouer avec son moi authentique.
La psychologie sociale s’est depuis longtemps intéressée à la notion de normes, entre adhésion et contestation, et les nombreuses études dont elles ont fait l’objet révèlent à quel point elles influencent nos comportements sans même que nous en soyons pleinement conscients. Nous vous invitons à lire à ce sujet, les ouvrages suivants :
- Les normes sociales : Entre accords et désaccords aux Presses Universitaires de France, par Demeulenaere, P. (2003)
Toute la vie sociale est régie par des normes : sexuelles, alimentaires, vestimentaires, économiques, morales, esthétiques… Ces nolrmes sont liées à des groupes et tendent à varier et à s’opposer en fonction de la pluralité de ces groupes. Le respect des normes donne lieu à la manifestation de solidarités sociales. Mais ces normes peuvent aussi susciter la contestation [...]. Comment l’analyse sociologique permet-elle de rendre compte de l’émergence et de la variation des normes ? Ce livre se propose d’explorer les pistes théoriques qui permettent de comprendre aussi bien la mise en place de l’accord autour de certaines normes que les processus qui les conduisent aux désaccords et à l’opposition de celles-ci.
- Les influences sociales : Concepts, recherches et applications. (2e éd.). Dunod, par Nugier, A. et Chekroun, P. (2021) :
Parce qu’ils sont sociaux par nature, les êtres humains sont sensibles à l’influence sociale. Ils sont tout autant dépendants du contexte dans lequel surgissent les événements, qu’acteurs de la situation dans laquelle ils se trouvent.
Ils sont tout aussi influençables que capables d’influencer les autres et la structure sociale dans son ensemble. Les différentes approches de la psychologie sociale permettent de mieux comprendre les mécanismes psychologiques liés à la diversité des comportements des individus en société.
Cette deuxième édition, actualisée et complétée, dresse un panorama complet du concept de l’influence sociale en abordant les grands thèmes que sont :
• les normes sociales ;
• le conformisme ;
• les pressions à la conformité et les réactions à la déviance ;
• l’influence minoritaire ;
• la soumission à l’autorité.
Sur le rôle et le sens des normes sur le plan philosophique, il serait intéressant de consulter cet ouvrage, s'intéressant aux conceptions canguilhemienne et foucaldienne des normes sociales :
De Canguilhem à Foucault, la force des normes. La Fabrique Éditions, par Macherey, P. (2009) :
Qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui a passé de Canguilhem à Foucault ? La mise à jour d’une question dont ils ont été les premiers à reconnaître l’urgence : le rôle des normes dans la nature et dans la société. Les normes ne sont pas des lois, des règles d’obligation qui supposent une contrainte extérieure pour être obéies. Elles interviennent à même les comportements, qu’elles orientent de l’intérieur. D’où viennent ces normes ? D’où tirent-elles leur force ? De la vie, explique Canguilhem. De quelque chose qui, pour Foucault, pourrait s’appeler l’histoire .
Comment la vie et l’histoire en sont-elles venues à conjoindre en pratique leurs actions respectives ? Telle est la question autour de laquelle ont tourné ces deux auteurs-clés de la seconde moitié du XXe siècle, qui ont été constamment en dialogue.
Cinq études, composées entre 1963 et 1993, apportent un témoignage sur la façon dont Canguilhem et Foucault ont fait évoluer cette thématique des normes – une innovation dont l’importance est aujourd’hui universellement reconnue.
Foucault pense le pouvoir comme un ensemble de forces qui circulent dans la société, autant de « micro-pouvoirs » qui produisent des discours permettant de contrôler qui est ou non dans la norme. Foucault invente à ce titre la notion de « biopouvoir », et in extenso de « biopolitique », pour décrire l’invasion progressive des normes sociales dans la gestion du vivant. Les corps sont devenus des objets politiques à part entière, qu’il s’agit de discipliner à tous les niveaux (hygiène, reproduction, esthétique…). Échapper au pouvoir suppose pour Foucault de « promouvoir de nouvelles formes de subjectivité ». C'est là l'idée d'une archéologie du sujet, qu’il expose dans son Histoire de la sexualité (1976, 1984) et ses cours au Collège de France.
Foucault s’appuie sur les philosophes grecs pour envisager la philosophie comme une expérience de transformation de soi et une production d’un discours de vérité sur soi-même. Il faut forger sa personnalité comme une œuvre d’art et avoir « le courage de la vérité » pour se libérer de l’oppression. Une expérience qui suppose aussi une confrontation : « Le point le plus intense des vies, celui où se concentre leur énergie, est bien là où elles se heurtent au pouvoir. »
Source : Philosophie magazine
Le philosophe contemporain Guillaume Le Blanc interroge l’usage de soi fait dans les normes. Héritier de Georges Canguilhem et de Michel Foucault, il s’intéresse aux subjectivités déclassées, aux sans-voix, aux malades, aux précaires :
Auteur de la première thèse française sur Georges Canguilhem, La Vie humaine. Anthropologie et biologie chez Georges Canguilhem, ce philosophe né en 1966 est sensible aux allures de vie singulières, anonymes, minuscules, vagabondes. [...]
S’il y a des normes majoritaires et des normes minoritaires, aucune n’est plus normale qu’une autre. Ce qui compte, c’est l’usage de soi qui est fait dans la fréquence de tels comportements, avec une préférence avérée pour les mille et un écarts, résistances, « petites rébellions » faisant craquer ces normes stabilisées. L’originalité de cette réflexion consiste donc à questionner la normalité, à la mettre en crise sans la toiser, en se situant en son sein, dans l’articulation qu’elle féconde entre vital et social. [...]
Renouvelant ainsi la philosophie politique de façon originale, par le prisme des sciences humaines et sans en faire le lieu d’une refondation de la morale, Guillaume Le Blanc reste attentif aux « subjectivités encombrantes », l’homme malade, l’immigré, tous ceux qui sont en souffrance à l’égard des normes. Il prône la nécessité d’une philosophie du soin, qui se propose de prendre en compte la « vie psychique de la maladie », sans chercher à revenir à la normalité d’avant le soin.
Source : Philosophie magazine
La tyrannie de la norme peut en effet faire obstacle au "devenir soi". Dans un dossier de Philosophie magazine ("Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ?" février 2021), vous trouverez des témoignages de personnes qui ont dû rompre avec des cadres normatifs pour faire advenir ce qu’ils sont. La philosophe Catherine Malabou offre un regard philosophique sur ces vies en mutation : Je de construction.
Aujourd'hui, des témoignages, relevant du développement personnel, s'emparent du sujet d'être soi en dehors des normes de la société, et en se libérant du regard des autres :
- Fière d'être moi-même : [Livre] : s'accepter quand on n'entre pas dans les normes de la société / Gaëlle Prudencio, 2021 :
Blogueuse mode, l'auteure, qui inscrit sa démarche dans le mouvement body positive, explique comment elle est parvenue à se réconcilier avec son corps et à s'affirmer telle qu'elle est malgré le regard des autres. Elle raconte son parcours, de son enfance au Sénégal et en République démocratique du Congo jusqu'à son aventure entrepreneuriale en France, en passant par les régimes qu'elle a suivis. ©Electre 2021
- Se libérer enfin du regard de l'autre [Livre] : guérir de ses blessures et s'aimer soi-même / Muriel Mazet, 2019
La psychologue explique comment la qualité du premier regard posé peut enrichir ou au contraire écraser quelqu'un. Elle invite chacun à se dégager des jugements qui peuvent empêcher la pulsion de vie. (c) Electre
Enfin, la littérature et notamment la littérature contemporaine, interroge les assignations, et les injonctions sociales (genre, classe sociale, esthétique, etc.). Nous vous proposons des récits, en ce sens, émancipateurs :
Nom [Livre] / Constance Debré, 2022
En finir avec Eddy Bellegueule. Roman. [Livre] / Édouard Louis, 2020
Fille [Livre] : roman / Camille Laurens, 2020
Je suis un monstre qui vous parle : [Livre] : rapport pour une académie de psychanalystes / Paul B. Preciado, 2020
L'étude de Clara Zgola, « Récits de rupture et du dépassement » (in Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 27, 2023) analyse les enjeux des stratégies textuelles et discursives des textes littéraires, comme ceux suscités.
Bonnes lectures et bon début d'année à vous
French Theory