Parle-t-on peu de la décolonisation en France, le cas échéant pourquoi ?
Question d'origine :
Bonjour,
Pourquoi parle-t-on si peu de la décolonisation en France ?
Je vous remercie par avance.
Réponse du Guichet
La décolonisation est un épisode majeur de l’histoire contemporaine. Il est important d’en saisir la complexité à travers ses héritages et ses séquelles.
L’indépendance politique n’a pas signifié, ou que rarement, l’indépendance économique des nouveaux États et ce processus inachevé a pu dégénérer en de multiples tensions et conflits, sur lesquels se sont greffés des mémoires antagonistes qui sont autant de comptes mal soldés.
Bonjour,
Le terme « décolonisation » est employé en 1836 par Henry Fonfrède, économiste, journaliste et homme de lettres, dans son manifeste intitulé « Décolonisation d’Alger » où l’auteur, anticolonialiste convaincu, recommandait l’évacuation de l’Algérie. Ce terme fut ensuite repris par les « anticolonistes », mais la victoire de l’expansion coloniale l’a voué à l’oubli. Il réapparaît dans le vocabulaire des théoriciens communistes dans les années ’20 du XXe siècle, puis dans les années '30 en Allemagne, notamment par l’universitaire Julius Bonn, professeur d’économie qui annonçait l’effondrement des Empires coloniaux dans son ouvrage de 1939 « Crumbling of Empire ». Après 1918, au vu des évènements mondiaux - comme l’indépendance limitée de l’Egypte advenue en 1922 et celle de l’Irak, obtenue dix ans plus tard - de nombreux intellectuels allemands prévoyaient le déclin de l’Occident, pour reprendre le titre très connu du livre d’Oswald Spengler.
La décolonisation française a commencé pendant la Seconde Guerre mondiale, avec la fin des mandats de la Société des Nations sur les Etats du Levant, le Liban et la Syrie. Le processus de décolonisation se déroule sur le très long terme. Il ne faut pas oublier que c’est le fait d’être une puissance coloniale qui a, en grande partie, permis à la France d’être comptée parmi les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Quand le Général de Gaulle préside la conférence de Brazzaville en 1944, rassemblant la majorité des gouverneurs de l’Empire, à l’exception de l’Indochine dominée par le gouvernement de Vichy, il essaie d’anticiper sur un mouvement d’émancipation qui est déjà enclenché. En même temps, il reconstitue l’Etat français à Brazzaville, comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Dozon dans un entretien avec Nicolas Bancel. Avant même qu’il se recrée « républicainement » en métropole, l’Etat français se recrée à Brazzaville, avec l’Afrique. Naturellement, de Gaulle parle alors de « lien indéfectible » entre la France et l’Afrique.
Cependant, l’année 1945 voit apparaître l’Organisation des Nations Unies. La Charte de San Francisco qui définit ses buts, principes et pouvoirs, préconise le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Si le souffle des indépendances semble se déclencher, la violence coloniale s’impose au cours d’évènements tragiques comme les massacres en Algérie en mai-juin 1945, le bombardement de Haiphong en Indochine en novembre 1946 ou encore la répression de l’insurrection de Madagascar qui fait des dizaines de milliers de morts l’année suivante. Le terme « décolonisation », longtemps enfoui car toujours tabou, apparaît dans le titre d’un essai d’Henri Labouret "Colonisation, colonialisme, décolonisation", paru aux éditions Larose en 1952.
Jugé contraire aux fondements juridiques qui lient la France à l’Outre-mer, cette notion a été évitée par les politiques français. Le Général de Gaulle lui-même ne l’emploie qu’à partir d’une conférence de presse tenue en 1961.
Voulant perpétuer le culte de la grandeur impériale de la France, ces hommes politiques sous-estiment la naissance des nationalismes. L’instabilité du régime de la IVe République entrave toute réforme d’envergure et laisse le champ libre aux nombreux lobbies coloniaux puissants et très actifs. Cependant, des leaders politiques émergent dans les territoires de l’Empire colonial, comme Ho Chi Minh au Vietnam, Messali Hadj et Ferhat Abbas en Algérie ou encre Habib Bourguiba en Tunisie. Le Rassemblement démocratique africain (RDA) né à l’issue du congrès de Bamako en 1946 voit apparaître des personnages de premier plan, comme Léopold Sédar Senghor ou Félix Houphouët–Boigny, alors que la Martinique est marquée par Aimé Césaire.
Avec l’avènement de la guerre Froide, le communisme devient une préoccupation majeure des politiques français. Si la décolonisation n’est pas une question en elle-même, elle est néanmoins dépendante de l’expansion potentielle de l’URSS. Dans les années ‘50, elle va violemment faire irruption dans les consciences des Français. La défait française à Diên Biên Phu en 1954, la perte des comptoirs des Indes la même année ainsi que l’accélération de la guerre d’Algérie, l’équilibre de la division des blocs Est-Ouest vacille considérablement. L’Algérie, conquise en 1830 et rattachée administrativement à la métropole, reste à l’écart des négociations qui concernent, à différents moments, le reste de l’Afrique. Le retour au pouvoir du Général de Gaulle en 1958 parachève la séquence de décolonisation enclenchée sous la IVe République, avec l’indépendance des protectorats du Maghreb et des Etats de l’Indochine.
La page n’est pour autant pas tournée, les accusations de « néocolonialisme » se font entendre, dénonçant les liens de subordination politiques et économiques des anciennes colonies africaines de la France. Le gouvernement doit également répondre aux revendications autonomistes ou indépendantistes aux Antilles, à la Réunion, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie. En 1967, la France ne recule pas devant la répression en Guadeloupe et à Djibouti.
La décolonisation est un processus étalé sur le très long terme, elle ne se termine pas avec l’implantation d’un drapeau, elle ne s’est pas terminée avec la départementalisation des « anciennes colonies » en 1946, ni avec les indépendances formelles des années ‘60 et ’70. Il existe, dans tous ces pays, des structures plus ou moins fortes, issues de la domination européenne. Le colonialisme, et par conséquent aussi la décolonisation, ne sont pas qu’une affaire appartenant au passé. Des figures contemporaines et des luttes se nourrissent toujours de ce passé.
Dans un ouvrage publié par la Fédération de Associations de Solidarité avec toutes les immigrées (FASTI) aux éditions Syllepses, intitulé "C’est quoi le colonialisme aujourd’hui ?" , l’historienne Ludivine Bantigny et Patrice Garesio, co-président de l’association « Survie » (une association de lutte contre la Françafrique), nous éclairent sur la différence subtile entre les notions utilisées dans les positionnements actuels entre anticolonial et décolonial. La chercheuse précise que le terme « décolonial » contient l’idée d’inventorier toutes les traces, les restes et les relents de la domination coloniale pour les déconstruire. Son interlocuteur note que la notion « anticolonial » renvoie au combat contre toute forme de colonisation car tant qu’il existe des formes d’oppression sur les anciennes colonies, la lutte anticoloniale reste d’actualité (p. 62-63). Patrice Garesio explique aussi que le terme « décolonial » est porteur d’un projet politique de décolonisation des sociétés – de celles qui ont subi la colonisation comme celles qui les ont colonisées. Bien entendu, elles ne sont pas sorties indemnes de ce processus historique.
La colonisation imprègne toujours profondément les inconscients collectifs, les structures étatiques, les hiérarchies économiques. Elle génère des sentiments complexes de supériorité ou d’infériorité, que ce soit dans les anciennes métropoles ou les anciennes colonies.
Pour ce militant, l’imaginaire colonial imprègne les discours médiatiques et structure encore largement les relations qu’entretient la France avec ses anciennes colonies. Il observe que les mouvements sociaux aux Antilles, la lutte des Kanaks, la dénonciation du franc CFA en Afrique, etc., ont permis, avec l’émergence de l’antiracisme politique et du mouvement décolonial, de remettre la question coloniale sur le devant de la scène. Cependant, il détecte, au sein des milieux militants, un écart entre le principe de solidarité, les postures rhétoriques et la connaissance réelle de la colonisation et des effets qu’elle a produits sur les peuples. Une faiblesse qui n’est pas sans signification pour la qualité du débat sur la décolonisation.
Cette très ample et complexe thématique a été abordée par de nombreux chercheurs issus de différentes disciplines. Pour vous aiguiller dans vos recherches, nous vous indiquons une bibliographie sélective, sans, bien évidemment, prétendre à l’exhaustivité, les publications dans ce domaine étant très nombreuses et riches :
Décolonisations africaines, Pierre Haski, éd. Stock, 2025 ;
François Mitterrand, le dernier empereur : de la décolonisation à la Françafrique, sous la direction de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, éd. Philippe Rey, 2025 ;
Nationaliser le panafricanisme : la décolonisation au Sénégal, en Haute-Volta et au Ghana, 1954-1962, Sakiko Nakao, éd. Karthala, 2023 ;
Décolonisations : histoires situées d’Afrique et d’Asie, XIXe-XXie siècles, Guillaume Blanc, éd. Points, 2022 ;
Une décolonisation de la pensée : études de philosophie afrocentrique, Ernst-Marie Mbonda, Sorbonne Université Presses, 2021 ;
Une décolonisation au présent : notre passé, notre avenir / Mediapart ; sous la direction de Joseph Confavreux ; avec Lucie Delaporte, Carine Fouteau, Antoine Perraud et al.,, éd. La Découverte, 2020 ;
Décolonisations françaises : la chute d'un empire : 1943-1977, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire ; préface Benjamin Stora, postface Achille Mbembe, La Martinière, 2020 ;
Le postcolonialisme, Nicolas Bancel, Que sais-je ?, 2022 ;
Les miroirs vagabonds ou La décolonisation des savoirs : arts, littérature, philosophie, Seloua Luste Boulbina, Les Presses du réel, 2018 ;
Rencontres radicales : pour des dialogues féministes décoloniaux, sous la direction de Manal Altamimi, éd. Cambourakis, 2016 ;
Colonisations et décolonisations françaises depuis 1850, Bernard Phan, Armand Colin, 2016 ;
L'art de la décolonisation : Paris-Dakar, 1950-1970, Maureen Murphy, Les Presses du réel, 2023 ;
L'imposture décoloniale : science imaginaire et pseudo-antiracisme, Pierre-André Taguieff, Editions de l’Observatoire, 2020.
Nous vous souhaitons une bonne lecture !
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