Peut-on domestiquer un animal sans lui imposer notre domination ?
Question d'origine :
Bonjour à tous,
Peut-on domestiquer un animal sans lui imposer notre domination ? ou Peut-on cohabiter sur Terre avec des animaux, et continuer de bénéficier de tout ce qu'ils nous apportent en termes de bien-être, sans les dominer ?
Un grand merci pour votre travail et tous mes profonds encouragements pour résister face à l'IA.
Réponse du Guichet
L’historienne des sciences françaises, Valérie Chansigaud, montre dans ses travaux que la domestication est un processus de sélection volontaire qui transforme génétiquement les espèces pour répondre a des besoins strictement humains. Ce rapport de domination peut néanmoins prendre des formes plus respectueuses dans certaines sociétés, comme le rappellent les travaux de Charles Stépanoff ou de Carlos Fausto. D'autres penseurs ont une vision plus radicale de la situation, estimant qu'aucun modèle pacifié entre l'Homme et les animaux n'a jamais existé...
Bonjour,
Le livre de l’historienne des sciences Valérie Chansigaud, Histoire de la domestication animale, retrace l’histoire complexe et ambivalente des relations entre les humains et les animaux. Elle y analyse les motivations (utilitaires, symboliques et affectives) qui ont conduit à la mise en élevage et à la domestication d’espèces diverses au cours de l'histoire.
Un article publié par La Vie des Idées (Élégie en faune mineure) résume les principaux arguments de l'autrice, et notamment la définition du mot "domestiquer" !
Chansigaud le distingue d'apprivoiser et dompter. La domestication est selon elle un processus de sélection délibérée, inscrit dans la durée, qui modifie génétiquement les espèces afin de répondre à des critères établis par l’humain (docilité, productivité, apparence, endurance etc.) :
Comment caractériser un processus qui, au cours de l’histoire, répond à des objectifs variés, prend des formes diverses et concerne des animaux extrêmement différents ? Selon la définition synthétique qu’en propose Valérie Chansigaud, la domestication se distingue de l’apprivoisement et du domptage parce qu’elle consiste en une sélection délibérée des individus à partir de critères comportementaux et physiques comme la docilité (essentielle), mais aussi la force ou la productivité. Par ailleurs, la domestication implique des transformations génétiques héréditaires. Pour cela, il faut contrôler un élément clé : la reproduction, en limitant les croisements entre les individus en voie de domestication et les individus restés sauvages. C’est donc à un procédé d’altération systématique et durable des espèces sauvages qu’on a affaire, tandis que l’apprivoisement et le domptage constituent des phénomènes ponctuels qui ne modifient pas en profondeur les individus concernés.
Malgré la variété des animaux sauvages domestiqués, les effets de la domestication sont relativement similaires d’une espèce à l’autre, en particulier chez les mammifères : réduction de la taille du cerveau (notamment chez le chien, le rat, et le cheval), diminution des hormones de stress et d’agressivité, allongement de la durée des comportements juvéniles, transformations corporelles. Dans le cas des animaux élevés pour leur chair, ces transformations incluent une augmentation de la masse graisseuse et une croissance plus rapide, dont on sait qu’elles entraînent de nombreuses souffrances physiques. Sur le plan comportemental, la domestication possède, chez presque toutes les espèces, le même effet : les individus deviennent plus dociles et passifs. Or, être docile ne signifie pas être plus heureux, souligne – à juste titre – l’autrice.
Source : Élégie en faune mineure par Alexia Renard (2021) pour La Vie des Idées.
Cette définition révèle une asymétrie forte dans le rapport homme/animal. L’humain décide en effet des conditions de vie, de la reproduction, parfois de la mort d'un animal, ce qui revient à instaurer un rapport de domination structurelle. Celui-ci s'applique même lorsque l’animal est bien traité. Car même dans des contextes de "bonne" domestication où l’animal est choyé ou respecté, le rapport reste inégalitaire par nature !
Toutefois certaines sociétés ont développé des formes de domestication raisonnée ou de cohabitation respectueuse. L’anthropologue Charles Stépanoff, dans Attachements, montre que les chasseurs-cueilleurs et les petites sociétés pastorales vivaient dans un rapport bien plus symbiotique avec le vivant. La frontière entre nature sauvage et nature humanisée y était poreuse :
Les chasseurs-cueilleurs pratiquaient la domestication sans en vivre, et les petites sociétés pastorales ne sont pas pour autant coupées de la nature sauvage, pas plus que leurs troupeaux. Mais contrairement à l’élevage, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ces domestications n’a pas entraîné l’exploitation des animaux et leur marchandisation. C’est l’insertion des hommes dans leur écosystème proche, la densité des liens tissés avec le vivant qui font la différence. Dans les mythes et les croyances des cultures traditionnelles, on trouve suffisamment de preuves que la domestication n’a pas mis fin aux rapports d’échange et de respect que ces sociétés entretiennent avec la nature sauvage.
Source : Domestiquer n'est pas dominer / Thierry Jobard - Sciences humaines - 19 septembre 2024
Nous vous invitons à écouter en complément ces podcasts qui présentent le travail de l'anthropologue : L'Homme a besoin de s'attacher au vivant et Charles Stépanoff : "Notre rapport au vivant détermine notre modèle d’organisation politique".
Pour l'anecdote, le premier animal domestiqué par l'Homme serait le loup, il y a plus de 15000 ans, transformant le loup, en chien... Le muséum national d'histoire naturelle relate la rencontre de l'Homme et du loup et leur rapprochement accéléré à cause de leur compétition pour les mêmes proies. Si le l'étude des espèces domestiques et en particulier la relation de l'Homme et du chien, nous vous conseillons la lecture de Donna J. Haraway, et notamment When Species Meet (2007).
Au sens strict, nous serions tenter de dire que domestiquer sans domination semble contradictoire, car la domestication telle que la définit Valérie Chansigaud est justement un dispositif de contrôle au profit des humains.
Pourtant, quelques contre-exemples existent. Dans certaines sociétés sibériennes, des rennes sont élevés dans le respect : les troupeaux évoluent en semi-liberté, et les éleveurs veillent à ne pas rompre le lien avec les espaces sauvages (Cf. Charles Stépanoff). De même en Amazonie, étudiée par l’ethnologue Carlos Fausto (dans la compilation d'essais d'anthropologie Le jaguar apprivoisé), où certaines communautés entretiennent avec les animaux un rapport d’alliance plutôt que de possession, considérant la domestication comme un acte d’attachement mutuel plus qu'une maîtrise de l'animal.
Vous trouverez un autre résumé de ces ouvrages sur Terrestres, une revue d'écologie radicale : Domestiquer et apprivoiser les animaux : comment hériter de cette longue histoire ?.
Pour une lecture positive de la relation animal, il existerait au Canada en Colombie britannique un territoire où les animaux, les habitants, la forêt et l’océan cohabiteraient dans une parfaite harmonie en territoire Gitga’at comme le montrent les clichés de Florent Nicolas.
À l’inverse, Florence Burgat, philosophe à l’ENS, estime dans son entretien avec Dominique Bourg et Jean-Philippe Pierron (pour la revue Sans Transition) que notre relation aux animaux a toujours comporté une part de violence.
Florence Burgat : Les travaux des paléoanthropologues nous permettent d’affirmer que notre rapport aux animaux a toujours été violent. Les modèles pacifiés n’ont jamais existé.
Durant la Préhistoire, les premiers hominidés étaient ce que les paléoanthropologues appellent des « opportunistes » : ils mangeaient ce qu’ils trouvaient, des plantes, racines, œufs, mollusques… Le « grand chasseur », thème quasi mythologique chez les préhistoriens de la première heure, n’est apparu qu’à des époques plus tardives. On peut penser que les hommes qui chassaient à des fins alimentaires n’avaient pas forcément de plaisir à le faire à l’époque. Mais notre rapport aux animaux aurait évolué lors du passage de cette chasse de subsistance à une chasse de loisir. Konrad Lorenz fait l’hypothèse que les armes à feu, en nous évitant de tuer à mains nues, ont entraîné un accroissement de la violence, car tout individu n’est pas prêt à tuer de ses propres mains ; il en va tout autrement lorsqu’il ne s’agit que d’appuyer sur une gâchette. L’inhibition naturelle que tout individu normal possède se trouve alors levée. Les humains ont pu s’en donner à cœur joie, si l’on peut dire, et notre relation aux animaux n’a alors cessé de se dégrader.
Le développement des sciences et techniques n’a émancipé les animaux que des tâches maintenant mieux accomplies par des machines. Elles les soumettent aujourd’hui à bien d’autres épreuves, notamment dans le domaine de la recherche expérimentale, ou encore les modifient sur le plan génétique pour les façonner en vue de tel ou tel usage ou performance. Nous n’avons jamais mutilé et tué autant d’animaux qu’aujourd’hui. Alors que n’avons jamais eu autant de connaissances sur eux ni autant conscience du mal que nous leur faisons.
Source : Définir notre relation à l’animal est un enjeu d’existence - Sans Transition.
Pour aller plus loin dans les collections de la BmL :
L'androsace et le cochon [Livre] : la plante, l'animal : pour une relation plus juste avec le vivant / Pierre Rigaux
La domestication [Livre] / Jean-Denis Vigne ; illustré par Mélodie Baschet
Le jaguar apprivoisé [Livre] : essais d'ethnologie amazonienne / Carlos Fausto ; présentation et traduction d'Emmanuel de Vienne
Des articles :
Philosophies de la domestication / Octave Larmagnac-Matheron - Philosophie magazine - le 26 avril 2021
L'histoire de la domestication est une histoire de domination » / Propos recueillis par Andreina De Bei - Sciences et Avenir - jeudi 17 décembre 2020 (à lire sur Europresse)
Bonne journée.
Pastorales