Y a-t-il eu, entre l'antiquité et le XIXe, quelque chose équivalent au tag contemporain ?
Question d'origine :
Sait-on s'il y a eu, entre l'antiquité et le XIX eme siècle, des individus pratiquant quelque chose équivalent au tag contemporain ?
c'est à dire: activité anonyme (mais reconnaissance entre pairs) d'écriture de mot/nom avec un enjeu esthétique sur les murs de la ville ? Merci !
Réponse du Guichet
Depuis que les murs existent, des humains écrivent dessus de manière plus ou moins anarchique. Si parler de tags avant le XIXè siècle s'avère anachronique, des pratiques semblables sont attestées à toutes les époques, même si leur étude est encore balbutiante.
Bonjour,
L'histoire du tag au XXè siècle est assez bien établie, notamment dans sa seconde moitié : un ouvrage comme The history of american graffiti de Roger Gastman and Caleb Neelon évoque ainsi les intrigants "Kilroy was here" laissés en Europe et en Asie par un ou des GI dans les années 1940 et 1950, des noms inscrits sur les murs de la Nouvelle-Orléans par des membres de gangs vers la même époque, puis le développement des pseudonymes muraux d'adolescents de Philadelphie à la fin des années 1960, aux sonorités évoquant déjà le futur lien de cette contre-culture avec le mouvement hip-hop.
D'après cet ouvrage et quelques autres de notre collection consacrée au street art, votre définition du tag est assez pertinente. A un petit détail près : plutôt que d'anonymat, nous parlerions de pseudonymie, le secret n'étant pas toujours recherché malgré l'illégalité de la pratique : on se souvient que Jean-Michel Basquiat, qui signait ses graffitis "SAMO" sur les murs de New-York, n'en reniera pas la paternité une fois institutionnalisé.
Ceci étant dit, la réponse que nous vous donnons ci-dessous ne prétend pas à l'exhaustivité. D'une part parce que les bornes temporelles qui vous intéressent couvrent environ treize siècle, et d'autre part parce que lorsqu'on écrit sur les murs (même les noms de ceux qu'on aime) hors de tout cadre officiel, on joint rarement une notice explicative. Nous allons donc vous donner quelques exemples de pratiques pouvant s'apparenter au tag sans forcément correspondre point par point à sa définition.
Ajoutons que ce domaine d'étude reste balbutiant, comme l'indique Aymeric Gaubert dans sa thèse Introduction à la graffitologie : pour une archéologie de la trace et du geste. Les graffitis anciens de la forteresse royale de Loches (XIe-XVIIIe siècles) :
L'étude des graffitis demeure un domaine de recherches encore peu exploré. Dans les années 1970-1980, les premières études sont menées par des passionnés, essentiellement dans le cadre de sociétés érudites locales. Précurseur dans ce domaine, Serge Ramond a réalisé dans la région de très nombreux moulages réunis au Musée des graffitis de Verneuil-en-Halatte (Oise). Depuis les années 2010, les explorations graffitologiques tendent à se développer dans le cadre universitaire et patrimonial. La prise de conscience de l'intérêt de l'étude des graffitis anciens, de leur préservation et de leur médiation émerge sans qu'une réflexion sur l'approche technique et méthodologique ne soit toutefois approfondie. Pour comprendre cette source encore négligée, le chercheur doit non seulement s'interroger sur son contexte de production et sa réalisation technique mais aussi réfléchir à la mise en place d'un protocole d'étude, d'exploitation et de datation (bases de données, relevés photographiques, numérisations) tout en utilisant des outils de traitement d'images (Image J, DStretch). Un tel travail incite à élaborer des typologies (par catégories, supports, représentations, outils et techniques) et à suggérer une nouvelle définition élargie dudit phénomène graffiti : le graffiti n'est pas seulement une incision lapidaire légère et une expression spontanée condamnée à une durée de vie éphémère. [...] Une science des graffitis reste donc à construire, comme science interdisciplinaire qui étudie, authentifie et patrimonialise les graffitis, anciens ou non, répondant à une méthodologie propre. Cette authentification repose sur trois étapes : l'interprétation, la datation et l'essai d'attribution.
Malgré tout, le corpus étudié par l'auteur est particulièrement intéressant pour nous : outre qu'il couvre une bonne partie de notre période - du XIè au XVIIè siècle, mais surtout la Renaissance - il est suffisant pour inférer des préoccupations proches de notre définition du tag : "L'abondance de ces traces traduit un besoin et un réflexe graffitologiques forts. L'auteur de la marque ou de l'ornementation extériorise sur la pierre une émotion, un message, un souvenir, un état d'âme, une opinion ou une ferveur religieuse avec souvent la volonté (plus ou moins consciente) de laisser une empreinte pour la postérité." Empreintes parfois plus graphique que scripturaire - la généralisation de l'écriture étant un phénomène récent -, qui pourtant peuvent pallier la rareté des sources à la portée de l'historien :
À mi-chemin entre le document culturel et l'expression artistique, le graffiti tire sa forme graphique d'un support qui a ses caractéristiques morphologiques et topographiques spécifiques. Ce pourquoi il est à considérer in-situ. Il peut ainsi pallier l'absence de sources écrites comme à Loches, où les archives concernant le fonctionnement carcéral de la forteresse ont été détruites pendant la Révolution française. Le graffiti révèle enfin une sensibilité individuelle et reflète la culture visuelle de la société dans laquelle il s'inscrit. Cet objet carrefour, autant historique qu'anthropologique, contribue à l'étude des mentalités et des représentations. Il appelle une approche pluridisciplinaire mêlant histoire, histoire de l'art, anthropologie, archéologie, humanités numériques, science des techniques et des matériaux, épigraphie ou encore sémiologie. L'archive lapidaire devient alors une source historique à lire en plus d'un geste à saisir.
Ainsi, nous dit encore Gaubert dans son article L’archéologie verticale ou l’étude des graffiti anciens : du document iconographique à la source historique (xie‑xvie siècles), Frontière·s [En ligne], Supplément 2 | 2024, que nous vous invitons à consulter notamment pour ses illustrations :
Le Moyen Âge et la Renaissance ont produit un ensemble de signes, d’inscriptions et de graffiti qui fait sens dans une société de l’image. Un tel langage iconographique a donné lieu à des usages multiples du mur, révélant une pratique graffitologique qui semble normale, diversifiée, souvent dévotionnelle, mais largement méconnue. Cette tradition graphique, quasiment absente des sources écrites habituelles, reste à documenter en s’appuyant notamment sur le corpus conservé à la forteresse de Loches en Indre-et-Loire. En dépit des difficultés d’identification, d’attribution et de datation, il s’agit de montrer que le graffiti fournit une authentique voie/x aux sociétés anciennes, renvoyant à des perceptions, des croyances et des pratiques passées à éclaircir et à contextualiser au sein d’une véritable archéologie de la trace. À la fois patrimoine matériel (production graphique), patrimoine culturel (témoignage historique) et patrimoine immatériel (geste), le graffiti constitue une archive lapidaire digne d’intérêt faisant désormais l’objet d’une nouvelle science en construction : la graffitologie.
Même si les graffitis du Moyen Age et de la Renaissance sont souvent d'inspiration pieuse, et pas systématiquement contestataire, il nous semble qu'un parallèle est possible avec les contre-cultures d'aujourd'hui, étant souvent le fait de prisonniers et dessinant donc une culture de la marge :
Ces exemples démontrent à quel point la piété est une thématique constante parmi les graffiti du xie au xvie siècle, quels qu’en soient les auteurs. Le motif de la croix ou du crucifix y occupe une place importante à côté de scènes plus élaborées avec de véritables panneaux sculptés. Les résidents, les prisonniers ou les soldats de la forteresse ont donc laissé diverses traces dont le geste et son résultat n’ont pas pu passer inaperçus, certaines décorations ayant même nécessité du matériel technique et des moyens d’élévation voire d’éclairage. Il est possible qu’un certain type de graffiti carcéral, à portée politique, ait été ponctuellement combattu par les autorités75. Cependant, la quantité de graffiti conservés et l’absence de destructions, sauf en cas de réfections occasionnelles, suggèrent au moins une tolérance. Le graffiti carcéral semble être l’écho d’une pratique plus largement intégrée qui s’appuie sur un usage naturel du mur. Le corpus de Loches – mis en perspective avec d’autres corpus (de fidèles, de pèlerins, de prisonniers) – va ainsi dans le sens d’une pratique graffitologique dévotionnelle plutôt sociologiquement partagée.
Audrey Ségard, dans « Les graffiti figuratifs, moyen d’appréhender l’identité des prisonniers de la fin du Moyen Âge », Frontière·s [En ligne], Supplément 2 | 2024, s'appuyant sur un corpus comparable esquisse le portrait d'une véritable tradition d'artistes-bandits cambrésiens :
On notera que certains motifs iconographiques entrent en résonance avec d’autres formes d’art comme les enluminures ou la sculpture. Ainsi, le motif de la roue de Fortune se retrouve gravé sur les murs de la prison de l’officialité de Cambrai [...]. Quatre personnages, dont celui au sommet est un roi, prennent place sur le pourtour d’une roue actionnée par la déesse Fortune, qui se trouve elle-même à l’intérieur de la roue. Sont montrés les états successifs de ces personnages allant de leur ascension à leur chute. Ce motif, qui connut un réel succès à la fin du Moyen Âge, figurait dans nombre de manuscrits enluminés. On l’observe par exemple dans l’Hortus Deliciarum, dans l’Epistre Othea ou le Livre de la Mutacion de Fortune de Christine de Pizan, dans des Cité de Dieu, dans le Livre du Trésor de Brunet Latin, dans Des cas des Nocbles Hommes et Femmes de Boccace, etc. On peut se demander comment une image si familière dans les manuscrits enluminés se retrouva gravée sur les murs du château de Selles. On peut supposer que c’est la manifestation de la mémoire visuelle des auteurs des graffiti.
Ainsi, les résonances iconographiques entre les graffiti et les autres formes d’art témoignent que les prisonniers étaient non seulement concepteurs des graffiti, mais aussi utilisateurs d’autres supports artistiques avant leur incarcération. Ils ont certainement fait usage de manuscrits enluminés avant de commettre leur forfait et d’être emprisonnés. Il ne faut pas oublier que le diocèse de Cambrai s’inscrivait, aux xve‑xvie siècles, dans les territoires nord des États bourguignons, où fleurissaient peinture et enluminure. C’était en effet une terre riche d’officines locales pour les manuscrits enluminés et d’ateliers de peintres en vue – pour les portraits par exemple. Les graffiti, que l’on pourrait qualifier d’« art de la copie », se situant entre imitation, variation, imagination et inspiration, se révèlent être de véritables marqueurs culturels. Leurs auteurs étaient assurément dotés d’un savoir clérical et d’une culture visuelle. Ainsi, le poids de leur milieu rejaillit sur les sujets représentés, surtout quand ceux‑ci se révèlent élaborés.
Pour élargir la perspective, citons la thèse d'Anna Lagaron-Khalifa accessible en ligne, Les graffiti arabo-chrétiens d’Égypte et de Palestine à l’époque médiévale (VII-XIVe s.) : présentation et contextualisation d’un corpus d’étude.
Car la diversité des pratiques scripturaires sauvages et immense est loin de se limiter au monde carcéral : dans Graffitis [Livre] : inscrire son nom à Rome (XVIe-XIXe siècle), Charlotte Guichard évoque une curieuse tradition touristique dont les traces restent visible :
Vues de près, les peintures antiques de la villa Adriana à Tivoli, les fresques de Raphaël au palais du Vatican, mais aussi celles de la galerie des Carrache dans le palais Farnèse, et tant d'autres, offrent un spectacle étonnant. Ce sont des oeuvres striées de noms, de dates et même d'esquisses, très différentes des images lisses, intactes et éclatantes auxquelles les livres d'art nous ont habitués. Les graffitis y sont omniprésents. Ils furent réalisés par des artistes parfois célèbres, au cours de leur période de formation à Rome, par des amateurs lors du Grand Tour, par des soldats ou des touristes de passage à Rome entre les XVIe et XIXe siècles. (4è de couverture)
Un type d'inscriptions peut être considéré comme un cas-limite : les marques de tâcherons, ces incisions pratiquées par les tailleurs de pierres médiévaux dans les matériaux de construction et dont la fonction précise nous échappe - purement utilitaire, indications de montage, "marques" de maîtres, publicité ? - si leur pratique est en tout cas plus formelle, correspondant à une organisation corporatistes, il nous semble intéressant de les mentionner ici - après tout, de nombreux tagueurs ayant aujourd'hui pignon (Ernest) sur rue et proposant volontiers des services de décoration à des collectivités ou entreprises - éventuellement parallèlement à une pratique illégale. Voir à ce sujet le très bel ouvrage (R)évolutions du street art [Livre] / Éric Van Essche, dir. et ses évocateurs titres de chapitres "De la clandestinité à la consécration" ou "De la subversion à la subvention".
Bonne journée.
Le dernier debout : Jack Johnson, fils d’esclaves et...