A partir de quand s'est démocratisé l'usage du canapé dans les classes moyennes ?
Question d'origine :
Bonjour,
Une amie me demande depuis quand le canapé existe, tel qu'on le connaît ? Plus précisément, quand s'est démocratisé l'usage du canapé au sein des classes populaires ?
En vous remerciant,
Réponse du Guichet
D’abord symbole de prestige réservé aux élites, le canapé s’est peu à peu imposé dans tous les foyers grâce à la transformation des modes de vie au XXᵉ siècle. L’influence du living room américain, la production de masse, les crédits à la consommation et l’essor de la télévision en ont fait à partir des années 1950 le cœur du séjour familial !
Bonjour,
Comme un meuble qui était autrefois réservé à une élite, est-il peu à peu devenu un objet de consommation courant, un indispensable de nos intérieurs ?
Le canapé est une invention ancienne, qui pris des formes variées au gré des siècles. Cette assise est d'abord née dans les beaux salons et les cours royales :
Le canapé est une invention de l'époque de Louis XIV. Au XVIIème siècle le canapé est une sorte de lit de repos, les nombreux inventaires en font foi ; il possède alors son matelas et son traversin. Vers le milieu du XVIIème siècle, il devient un siège pour plusieurs personnes et possède six ou huit pieds ; le dossier est assez haut et les accotoirs sont généralement pleins.
Il atteint son apogée à l'époque Louis XV. Les ébénistes lui donnent une variété de formes semblables à celles des fauteuils : les canapés sont "en gondole", "en corbeille", "à médaillon", "à joues", "à la Pommier" ; quant aux "confidents", ils sont pourvus de deux sièges en encoignure disposés en deux extrémités du canapé ; pour les galeries on imagine des canapés circulaires que l'on nomme "bornes". Les architectes du Consulat et de l'Empire les conçoivent "en bateau", comme les lits.
A la fin du XVIIIème siècle, les marchands-merciers, pour séduire leur clientèle, donnent aux canapés des noms exotiques : ottomanes, méridiennes,paphoses, turquoises, gondoles, sofas (ces derniers sont entièrement recouverts d'étoffe et la hauteur du siège est moindre que celle du canapé).
Source : Dictionnaire du meuble de Claude Bouzin (Charles Massin, 2000)
Il aura nécessité du temps, une transformation de nos modes de vie et une révolution dans les procédés de fabrication pour que les canapés trouvent leur place dans les foyers des classes moyennes et populaires.
Dans son étude sur la consommation à crédit des classes populaires à Paris, Anaïs Albert place encore le canapé et le divan dans la catégorie des objets de consommation bourgeois entre les années 1880 et 1920. Leur prix mais aussi leur volume important, et peut-être plus encore l'oisiveté et le confort qui se dégagent de ces meubles sont pour l"heure encore incompatibles avec le mode de vie des classes populaires parisiennes :
Enfin, la distinction se manifeste très nettement dans la possession d’un canapé ou d’un divan, apanage de la bourgeoisie (25 canapés et 6 divans sont mentionnés). Il s’agit de meubles de repos, moelleux et souples, généralement garnis de coussins, qui connotent l’oisiveté et qui supposent une hexis corporelle inconnue des classes populaires. Outre leur coût très important, ces meubles nécessitent des pièces spacieuses et occuperaient une trop grande place dans les logements populaires.
Source : La vie à crédit : La consommation des classes populaires à Paris de Anaïs Albert (Éditions de la Sorbonne, 2021)
La démocratisation du salon comme pièce de vie commune, inspirée du living room à l'américaine, était une condition préalable à la généralisation du canapé comme mobilier central des foyers français :
Après avoir diversifié leurs pièces et poussé leur spécialisation à l'extrême, les portes étaient toujours soigneusement fermées entre un espace et un autre, l'appartement et la maison semblent se simplifier. Ainsi, le fameux living room, venu des pays anglo-saxons, apparaît comme une résurgence de la salle commune d'autrefois. Le salon s'ouvre de plus en plus largement sur la salle à manger, pour finir par ne plus former qu'une seule et vaste pièce et se transmuer en "salle de séjour" moderne.
L'arrivée dans la maison du phonographe, puis de la radio en 1920 et finalement de la télévision à partir des années 1930 a contribué à faire de cet espace une sorte de théâtre domestique. Quant à l'écran du téléviseur, il focalise l'attention de la famille qui, tous les soirs, s'installe volontiers devant, comme autrefois elle se tenait rassemblée devant l'âtre.
Source : Nos maisons : du Moyen-Age au XXe siècle de Béatrice Fontanel (Seuil, 2010).
L’apparition du canapé dans la plupart des foyers français s’explique donc par ce nouveau mode de vie, importé des États-Unis à partir des années 1950. Il s'intègre dans une panoplie de nouveaux objets domestiques, associés à un réaménagement global de l'espace dans les maisons. La télévision joua notamment un rôle prépondérant dans cette transformation. On dénote finalement une adaptation progressive de la population aux pratiques bourgeoises, comme une continuité des salons de notables :
Car c’est bien d’un nouveau mode de vie quotidienne qu’il s’agit. Le nouvel aménagement de l’espace relègue la table familiale dans un coin à manger. Le temps des pénuries alimentaires s’efface, le repas n’est plus l’essentiel de la vie sociale familiale ; les enfants font leurs devoirs dans leur chambre. L’espace nouveau du séjour n’est plus, comme autrefois le salon, espace de pure représentation. Il accueille un mobilier spécifique, canapé, deux fauteuils, table basse, autour d’un tapis. La corbeille à ouvrage a été évacuée ailleurs. L’espace nouveau est en effet un espace de loisir, il est tout naturellement contemporain de la télévision autour de laquelle il se structure. Là se déroulent tous les rites sociaux, on y reçoit les amis, avec eux on boit l’apéritif, le whisky s’impose peu à peu, les réfrigérateurs permettent l’usage des glaçons, les biscuits salés sont indispensables.
(...)
Selon les milieux sociaux et les origines culturelles, ce décor peut se présenter sous différentes variantes, le canapé est en cuir ou recouvert d’un tissu bon marché. Mais la structure du décor est identique. Les sièges en particulier subissent une transformation radicale : autour de la table de la salle à manger des chaises sur lesquelles il fallait se tenir droit ; autour de la table basse de la salle de séjour des fauteuils ou des canapés profonds, bas, où l’on s’enfonce. L’espace du salon était l’espace de la sociabilité des notables. Les nouveaux espaces de séjour sont les espaces de la détente, les meubles sont déstructurés, les coussins s’accumulent. Il est vrai qu’à travers la télévision le spectacle pénètre dans le logement ; un espace où la famille puisse devenir spectatrice s’affirme indispensable.
Source : Modes de vie, niveaux de vie, écarts sociaux, par Dominique Borne (p.175 à 206).
Le XXème siècle, incarne ce passage à l'ère de société de consommation et de production de masse. Mais si le canapé s'est très largement démocratisé parmi les couches de la société, il reste un marqueur social fort.
D'après une étude réalisée par l'IFOP en 2023 : Sociologie du canapé, le miroir de nos modes de vie. Les plus pauvres et les plus jeunes font partie des groupes sociaux qui en possèdent le moins. La taille, la qualité, où le nombre de canapé que l'on possède, sont encore de puissants de marqueurs de distinctions sociales.
Bonne journée.
Homo criminalis :