Comment le terme canut s'est-il popularisé et diffusé à travers le temps ?
Question d'origine :
Bonjour,
Je souhaiterai savoir comment le terme canut s'est il popularisé et diffusé à travers le temps ?
Je sais que ce terme a une connotation péjorative et que ces fameux canuts n'aimaient pas qu'on les appellent comme cela. Je me pose donc la question de pourquoi est-ce terme qui est resté et non pas le terme de tisseur (qui est surtout utilisé dans la région au profit du terme de tisserand).
Merci par avance !
Réponse du Guichet
Le terme de "canut" recouvre plusieurs réalités : celle d'un corps de métiers mais également celle d'une catégorie sociale avec son histoire douloureuse et miséreuse. C'est la mauvaise image de cette dernière qui a donné une connotation péjorative au mot canut et qui a poussé ceux-ci à vouloir changer de nom. En 1832, un concours fut lancé pour trouver une nouvelle appellation. Sans réel succès. Labory affirma que ce terme n'avait rien de fâcheux et que l'on s'accoutumerait. L'histoire lui a donné raison.
Bonjour,
L'origine du terme "canut" reste floue. Plusieurs étymologies se disputent la paternité de ce sobriquet.
Le littré de la Grand'Côte de Clair Tisseur nous donne l'origine la plus probable du terme canut : ce terme viendrait de "canne", auquel on a ajouté le suffixe "ut" pour "u", qui représente le latin "orem", français "eur". Le canut est donc celui qui use de la canne (dont a été faite la canette). La cannette désigne la petite bobine en bois qui contient le fil de soie, placée à l'intérieur de la navette.
Voir ces deux précédentes réponses du Guichet du Savoir pour en savoir plus : Quelle est l'origine du mot "canut" ? et Quelle est l'origine du terme : canut ?
L’appellation canut connaît son heure de gloire lors de la révolte de 1831, puis fait débat au sein de la corporation qui ne se reconnaît plus dans ce surnom transformé au fil du temps en injure. Au mois d'août 1832, L’Echo de la Fabrique, journal des ouvriers en soie, organise un concours pour remplacer ce sobriquet jugé péjoratif. Ce concours vise en réalité à préserver l’unité entre les compagnons (qui souhaitent désormais qu'on les nomme "Ferrandiniers") et les chefs d’atelier, au moment où la « classe générale des ouvriers en soie » combat contre les négociants, pour l’application du « tarif ».
Voici ce qu'explique Ludovic Frobert dans son livre intitulé Les canuts ou la démocratie turbulente : Lyon, 1831-1834 :
A la fin de l'été 1832 et dans les mois suivants, un débat passionné allait s'organiser dans les pages de l'Echo de la fabrique : journalistes et chefs d'atelier cherchèrent, de concert, un substitut au vocable "canut". Deux arguments furent avancés pour justifier cette recherche. En premier lieu, le terme "canut" apparaissait péjoratif, c'était une "épithète injurieuse" accolée aux travailleurs de la fabrique par leurs adversaires négociants. Le terme trahissait donc sa fonction qui était de désigner fidèlement une classe centrale du nouveau monde de l'industrie. Il fallait donc se réapproprier le terrain et y camper résolument. En second lieu, un précédent dangereux existait désormais en matière de remplacement du terme « canut ». Depuis février 1832, les compagnons, simples ouvriers en soie, avaient créé leur propre association et se baptisaient désormais les ferrandiniers. Initiative volontaire, potentiellement dangereuse, pour le chef d’atelier : « On afficha hautement la prétention de substituer le mot de ferrandinier à celui de canut » (28 octobre 1832, p. 3). Derrière la question des mots, il y avait là, pour les chefs d’atelier, un risque majeur d’affaiblissement de la solidarité des acteurs de la fabrique et une fragilisation de leur propre situation ; si au lieu d’une classe générale des ouvriers en soie, il y en avait deux, distinctes, la moins nombreuse numériquement pourrait n’être considérée que comme intermédiaire et plus ou moins parasite entre celle des négociants et celle des « authentiques » ouvriers.
C’est dans le numéro du 26 août 1832 que Berger annonça l’ouverture d’un concours (26 août 1832, p. 1-2). Significativement, c’était donc par le biais d’une consultation ouverte, démocratique, que les ouvriers en soie se proposaient de débattre et de décider. Le terme de ferrandinier fut jugé trop spécial, ne couvrant pas l’ensemble des métiers de la soie, taisant surtout le rôle des chefs d’atelier. Comme l’avait déjà précisé un correspondant précédent, F. Meziat, dans une « époque de régénération », alors que l’action s’organisait, on ne pouvait accepter de « dégénérer dans son langage » (19 août 1832, p. 2). Il était donc indispensable, comme le notait Berger, de s’entendre sur un « terme générique, à l’effet de désigner la classe générale des ouvriers en soie » (26 août 1832, p. 1). Le concours se déroula jusqu’au 15 octobre. Quelques jours plus tard, Chastaing en présenta le rapport. Là encore, l’enjeu était réaffirmé et associé au projet d’amélioration physique et morale des travailleurs. Le rédacteur de L’Écho de la fabrique soulignait qu’il aurait été anormal dans le nouvel état de société, alors même que les autres classes de la société possédaient un terme générique pour se nommer – prêtres, artistes, hommes de lettres, militaires, hommes de loi – que les seuls ouvriers en soient privés. Cela justifiait donc le concours : « On conçoit le désagrément de faire du néologisme, mais dans un ordre de choses nouveau, il faut des noms nouveaux » (28 octobre 1832, p. 3). Le concours fut une réussite, et les propositions se multiplièrent. L’Écho put donc en proposer le tableau complet (ibid., p. 3).
Mais il fallait désormais arbitrer. Chastaing proposa donc un premier tri en précisant les critères. Le mot sélectionné devait « 1° être simple ; 2° euphonique ; 3° complet : simple il doit n’être qu’un mot composé de peu de syllabes ; euphonique, il doit être agréable et facile à prononcer ; complet, il doit désigner suffisamment l’ouvrier en soie actuel qui tisse alternativement toutes sortes de matières » (4 novembre 1832, p. 3). Six propositions au final paraissaient remplir les trois conditions : polymithe, pamphilarien, arachnéen, tisseur, tissusier, omnisiseur. Toutefois, Chastaing estima les trois premiers trop abscons, n’en retenant donc au final que trois et avouant sa préférence pour le mot « tisseur ». Mais la sélection s’avérait trop complexe pour prétendre être arbitrée exactement avec ces critères objectifs. Il fallait discuter. Une commission fut formée, comprenant Bofferding, J. Marrel, Falconnet et Berthelier, appelée à recevoir les principaux concurrents et débattre de leurs propositions. Dès lors, le concours fut ré-ouvert et les propositions affluèrent à nouveau, alors que chaque semaine la rubrique « Au rédacteur » de L’Écho de la fabrique insérait lettres et commentaires sur le concours. La qualité des échanges retient l’attention et constitue un très bon indice du culte entretenu par certains canuts.
[...]
D'autres débats suivirent, qui furent très serrés.
Labory, un prud'homme chef d'atelier critiqua l'initiative du concours estimant que d'autres tâches étaient plus urgentes ; estimant surtout que le terme canut n'était pas si connoté.
Voici un extrait de la lettre de Labory issue du livre Canut, qui es-tu ? de Virginie Varenne, Philibert Varenne :
Au rédacteur,
J'ai cru, Monsieur, que c'était une plaisanterie que votre concours ouvert pour trouver un nom euphonique, dites-vous, à la classe générale des ouvriers en soie. Je vois avec peine que vous y persistez : pourquoi donc, enfants ingrats, rougirions-nous du nom que nos pères nous ont laissé ! Pourquoi cette susceptibilité, pour mieux dire, cette pruderie ? Qu'a donc de déshonnorant le nom de canut ? Qu'importe que ce soit par raillerie ou autrement qu'on nous le donne ? Par lui-même un mot n'a rien de fâcheux.
Appelons-nous CANUTS et soyons CITOYENS.
[...] Intitulez-vous hautement JOURNAL DES CANUTS, on en rira d'abord, ensuite on s'y accoutumera ; ce nom deviendra aussi noble que celui de banquier, médecin, avocat, etc. et vous aurez fait un acte de haute sagesse."
(Echo de la Fabrique n°54 du 4 novembre 1832)
L'histoire lui donnera raison.
Les débats s'éteignirent au premier trimestre 1833 et le terme de canut resta.
En janvier 1833, une autre réunion générale était prévue dans les bureaux de l'Echo de la Fabrique. La réunion incluant les membres de la commission et les divers concurrents eut lieu, mais le journal ne fit ensuite plus mention du concours avant une ultime note dans le numéro du 7 avril 1833. L'arbitrage s'était sans doute avéré impossible, et d'autres dimensions de la lutte pour l'émancipation allaient accaparer le journal lors du premier trimestre 1833. Néanmoins, l'enjeu demeurait présent et bien visible, comme le signala la lutte ultérieure autour du terme "fabricant" ; "les querelles de mots sont loin d'être aussi oiseuses que certains le prétendent, dans un but qu'il est facile de dévoiler", écrivit alors Chastaing (10 mars 1833, p.2).
source : Les canuts ou la démocratie turbulente : Lyon, 1831-1834 / Ludovic Frobert
Un article, que nous vous invitons à lire dans son intégralité, revient sur les raisons de la mauvaise image du terme de canut. Il indique :
Plus profondément, au sein même de la communauté, l’émergence de ferrandinier met en lumière le discrédit porté au mot canut par ceux qui sont ainsi désignés. L’Écho de la fabrique reste muet sur les raisons de ce discrédit – « je ne sais pourquoi » écrit Chastaing à propos de sa valeur injurieuse24 – mais mentionne d’autres journaux qui peuvent suggérer quelques pistes. Dans le numéro du 24 mars 1833, L’Écho cite Le Messager des chambres qui rappelle :
" …depuis un siècle, à des époques plus ou moins rapprochées, la misère des ouvriers a été poignante, extrême comme aujourd’hui. Les canuts mendiaient en chantant dans les rues ; des aumônes, distribuées par le clergé ou par le gouvernement calmaient la faim de quelques uns, la mort emportait les autres.25"
Il avait fait état auparavant d’un article du Courrier de Lyon qui expliquait la spécificité de la misère des « ouvriers en soie » et comment leurs conditions d’existence s’étaient profondément modifiées après la Révolution :
" Avant la révolution de 1789 et même plus tard, les ouvriers en soie formaient, dans l’immense famille des artisans, une famille particulière dont les caractères ne sont point encore oubliés. Ils avaient un accent, une physionomie et une allure a eux. On remarquait une singularité, souvent piquante, dans la trivialité de leur langage […]. Leur constitution physique avait des traits spéciaux ; on eût reconnu à son aspect un ouvrier en soie parmi vingt autres artisans. […] Depuis la révolution, tout ce qui distinguait et désignait si bien les professions a disparu par degré, et les ouvriers en soie, plus rapidement peut-être encore que les autres classes d’artisans, se sont avec avantage fondus dans la population générale. Ils ont été dès-lors mieux logés, mieux nourris, mieux vêtus, et il leur a fallu davantage.26"
Pendant longtemps, peut-être depuis son origine, le mot canut a probablement désigné à la fois et indissociablement l’ensemble des travailleurs de la soie et la misère stigmatisante attachée à leur condition.27 Même si cet état a connu des améliorations depuis la Révolution, l’humiliation subie est restée présente dans la valeur dépréciative du mot, et l’on peut penser qu’en constituant leur association, les compagnons lui ont préféré celui de ferrandiniers, conduisant ainsi les chefs d’atelier à vouloir mettre en usage un terme générique nouveau qui ne soit pas lesté par une mémoire douloureuse.
[...]
À l’époque de L’Écho, il semble donc que canut soit un mot du langage populaire se transmettant de génération en génération, un sobriquet marqué par l’histoire sociale de ceux qu’il désigne, qui peut facilement se transformer pour ces raisons en une injure30, sans cependant que cette dimension insultante lui soit inhérente et donc ressentie par tous.
source : Piguet, Marie-France. « Désignation et reconnaissance : le concours pour “chercher un terme appellatif qui remplace celui de canut” dans L’Écho de la fabrique ». L’Écho de la fabrique, édité par Ludovic Frobert, ENS Éditions, 2010.
A ce propos, voici ce qu'indiquent Virginie Varenne et Philibert Varenne dans Canut, qui es-tu ? :
Le célèbre "Chant des canuts" écrit par Aristid Bruant en 1894, a fortement contribué à donner une image misérabiliste de la corporation. Renforcée au XXe siècle par les propos de divers historiens engagés politiquement, cette image de l'ouvrier exploité a proliféré, éclipsant un peu trop souvent la réalité. Le canut est un artisan éduqué. Il mène une humble et défend ardemment son travail, mais n'a rien d'un va-nu-pieds. Son instruction poussée fait qu'il se passionne bien volontiers pour le théâtre ou la philosophie. Sa tenue est modeste, mais, malgé la difficulté de sa tâche, elle st aussi soignée que l'ouvrage noble auquel il consacre ses journées.
Si le sujet vous intéresse, lire aussi :
Renault, Emmanuel. « Mépris et souffrance dans L’Écho de la fabrique ». L’Écho de la fabrique, édité par Ludovic Frobert, ENS Éditions, 2010.
La Vie quotidienne des canuts, passementiers et moulinières au XIXe siècle / Bernard Plessy, Louis Challet
La soie à Lyon : de la Grande fabrique aux textiles du XXIe siècle / Bernard Tassinari
L'Echo de la fabrique : naissance de la presse ouvrière à Lyon, 1831-1834 / sous la direction de Ludovic Frobert
Nous n'avons malheureusement pas trouvé d'étude plus précise sur l'acceptation du terme "canut" au fil du temps par les principaux intéressés.
Bonne journée.

Le boom des retraductions