Des soldats républicains ont-ils pu épargner des royalistes lors des guerres de Vendée ?
Question d'origine :
Bonjour,
Je suis en train de lire à haute voix "Quatre-vingt-treize", le roman de Victor Hugo, aux résidents d'un établissement pour personnes âgées. En Vendée. Le thème est toujours sensible et je ne veux pas faire de commentaires sans fondement historique solidement établi.
Au début du roman, figure une courte "quasi-nouvelle" qui raconte l'histoire de Michelle Fléchard, une paysanne, prise au piège dans un bois avec ses 3 enfants et qui se trouve soudain à la merci d'un bataillon de républicains. Les soldats sont prêts à faire feu mais se ravisent, émus par le récit des malheurs de cette pauvre femme. Sur quoi, le sergent décide que le bataillon du Bonnet-Rouge va adopter les enfants. Cette histoire, bien dans l'esprit généreux de Victor Hugo, a amené un commentaire formel chez un de mes auditeurs: " C'est pas possible, ils les auraient tous massacrés"
Et voilà donc ce que j'aimerais savoir: est-il totalement irréaliste de penser que de tels événements aient pu se produire? A-t-on des exemples que quelques individus, pris dans cette épouvantable tourmente, ont réussi à se conduire d'une manière compatible avec des valeurs d'humanité?
J'aimerais pouvoir répondre oui à cette question. Pour respecter la vérité de l'Histoire et pour ne pas désespérer du genre humain, hier comme aujourd'hui...
Un grand merci à vous par avance!
Réponse du Guichet
La légende est aussi fausse et aussi vraie que l’histoire. C’est la légende que j’écris, Victor Hugo.
C'est le pouvoir de l'imaginaire, de l'art, de la représentation poétique que de pouvoir transgresser la réalité qui peut elle-même les dépasser, aussi incroyable que cela puisse être. Vous pourriez peut-être expliquer cela à ce monsieur, lui dire qu'historiquement, il existe quelques cas de clémence durant ces guerres de Vendée et lui rappeler aussi qui sont les justes parmi les nations.
Bonjour,
Le roman de Victor Hugo Quatre-vingt-treize retrace la guerre de Vendée au moment de ses plus terribles années dites de la Terreur. Dans le roman, le personnage de Michelle Fléchard apparaît dans le chapitre Pas de grâce (mot d’ordre de la Commune). — Pas de quartier (mot d’ordre des princes) au livre quatrième de la première partie. Elle a été fusillée avec des soldats républicains par le marquis de Lantenac qui doit prendre le commandement du mouvement contre-révolutionnaire vendéen, mais en a réchappé. Elle avait trois enfants qui ont été adoptés par le bataillon républicain du Bonnet Rouge puis emmenés par Lantenac. Dans le livre deuxième de la troisième partie, les enfants, Georgette, Gros-Alain et René-Jean, sont sauvés du feu par le même marquis de Lantenac alors capturé par les républicains.
Dans cette œuvre littéraire, comme l'indique Wikipédia dans Quatrevingt-treize,
on assiste à la confrontation de deux modèles, de deux visions de l'Histoire, de deux systèmes de Valeurs. Le marquis de Lantenac incarne l'Ancien Régime, celui de la Tradition et de l'absolutisme monarchique et clérical, tandis que son petit-neveu incarne le modernisme et l'idéalisme révolutionnaire et républicain.
Mais, si Hugo a concentré un récit autour du personnage de Michelle Fléchard dans une nouvelle, c'est dire son importance au cœur de son roman Quatre-vingt-treize. Oriane Pinaud confirme cela dans son mémoire La figure du héros dans Quatrevingt-treize, Le Docteur Faustus et La Revanche des Sith : entre réactualisation des mythes occidentaux et exemplarité de l’individu, Mémoire de M2 en Littérature générale et comparée, Université Rennes 2, année universitaire 2020/2021, et donne un éclairage sur cette fatalité historique qui aurait dû conduire ces enfants à la mort et dont Hugo s'est libéré :
Hugo préfère se concentrer sur les « inconnus », sur les détails apparemment insignifiants : il accorde une grande importance au petit, souvent négligé par le prisme macroscopique des historiens. Il fait de Michelle Fléchard, simple paysanne ignorante, un personnage important de son roman, afin de donner une voix et un visage au « peuple des ténèbres », naïf et souvent oublié. Il laisse de côté les grandes lignes de l’Histoire, que tout le monde connaît déjà, pour raconter son propre récit dans les zones aveugles du passé. De cette manière, Hugo ne se laisse pas submerger par la fatalité historique, et affirme au contraire son pouvoir d’écrivain en développant sa propre conception de l’histoire, qu’il oppose à la légende. Il explique lui-même cette différence, dans le chapitre « Les forêts » : L’histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est d’une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c’est l’invention ayant pour résultat la réalité. […] [L]’histoire et la légende ont le même but, peindre sous l’homme momentané l’homme éternel. La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l’histoire ; il faut l’histoire pour l’ensemble et la légende pour le détail. Grâce à cette dichotomie, Hugo prend ses distances avec les impératifs de l’exactitude. Si la légende est distincte de l’histoire, alors il peut se permettre de prendre des libertés avec notre passé. Mais il n’affirme pas que la légende et l’histoire sont totalement séparées : au contraire, elles se complètent, et se nourrissent l’une de l’autre. Le réel peut devenir mythe, et le mythe peut devenir réel. L’idée que la réalité peut être le résultat d’une invention est surprenante, et semble même incompatible avec le concept même de « réalité ». Néanmoins, dans le cas d’un passé si lointain que personne n’en a été directement témoin, comment être sûrs que ce que nous pensons être l’Histoire correspond bien à la réalité ? Selon Hugo, cela n’a finalement pas grande importance, car « l’histoire et la légende ont le même but ». Le concept de « l’homme éternel » rejoint « l’absolu humain » dont parlait Gauvain, et que l’écrivain veut faire surgir dans Quatrevingt-treize. La réflexion de Victor Hugo sur l’histoire et la légende vient servir la portée symbolique et philosophique de son roman, et lui permet de s’affranchir de la fatalité historique pour privilégier sa propre recherche de l’absolu.
Victor Hugo lui-même a écrit dans Pour la préface :
Comme je l’ai dit quelque part : l’histoire est une chose, la légende en est une autre.
La légende est aussi fausse et aussi vraie que l’histoire. C’est la légende que j’écris.
Le pouvoir de l'écrivain, celui de la littérature, de la représentation poétique, c'est aussi celui de pouvoir sauver des victimes écrit Ludmila Charles-Wurtz dans Nous sommes des gens qui nous sauvons. Colloque international organisé à Paris (2002) par l'université Paris 7 sous la direction de Cl. Millet (éditions Maisonneuve et Larose) :
si Michelle Fléchard perd son mari pendant l'insurrection vendéenne, si ses enfants manquent de périr dans l'incendie de la bibliothèque de la Tourgue, si elle-même passe devant le peloton d'exécution, le combat pour la Révolution n'en est pas moins un combat pour la vérité. Hugo est toujours explicite à cet égard ; il faut, parfois, se résigner à faire la guerre : "Une dernière guerre ! hélas, il la faut ! oui.", s'exclame l'énonciateur de L'Année terrible. La figuration des victimes de la guerre n'a pas non plus pour seule fonction de créer du pathétique. On verra qu'au contraire la Commune a pour effet direct le refus, par Hugo, de l'esthétisation de la souffrance des victimes. La représentation poétique et romanesque des victimes a, en définitive, pour fonction d'engager la question du salut : les victimes peuvent en effet être sauvées. Il importe dès lors de se demander qui sont les sauveurs : celui qui accorde la vie sauve se sauve en effet moralement, et, à cet égard encore, à cet égard surtout, la Commune opère un partage dans l'œuvre : le salut ne peut plus être représenté, après la guerre civile de 1871 et la répression sanglante des Communards, comme une transfiguration définitive. Le tyran et le grand-père, personnages distincts jusqu'alors, ne font plus qu'un, et les victimes ont en cela un rôle de révélateur : elles éveillent le grand-père dans le tyran, garantissant ainsi la possibilité même du progrès historique.
Ajoutons que, dans cette fresque romanesque, la paysanne Michelle Fléchard, personnage central du roman comme nous le disions plus haut, incarne la sagesse maternelle et incite le chef des républicains à retrouver son rôle social :
1. Les leçons de la maternité
En temps de guerre, la femme, déjà bien souvent reléguée dans les coulisses en temps de paix à l’époque où Hugo vit, quitte tout bonnement le théâtre de l’Histoire. Cependant, elle oppose à la guerre la persévérance de sa volonté de donner et d’entretenir la vie. Indifférente à l’avenir, aux dangers que l’esprit belliqueux des hommes pourra un jour mettre sur la route de son enfant, elle continue de lui donner le sein, répondant à une impérieuse nécessité biologique. Elle offre l’exemple d’un sain respect de la vie, qu’elle perpétue, en un temps où les hommes ne pensent qu’à s’entre-tuer. Quand la guerre fait rage et que le désespoir gagne le soldat, la mère, c’est la sécurité de l’abri, de la chaleur, de la tendresse et de la nourriture. C’est avant tout à elle que le soldat écrit lors de l’attente.
1.1. Humanité et nature
C’est le personnage de Michelle Fléchard qui incarne le mieux cette sagesse maternelle. La rencontre entre le bataillon révolutionnaire et celle-ci éclaire cet univers hugolien dans un des ses moments de plus grande noirceur. Le bataillon s’est engouffré dans la forêt de Saudraie pour déloger des rebelles. Prenant une apparence fantastique, la forêt devient une nouvelle résurgence dans l’œuvre de Hugo de cette bouche d’enfer prête à engloutir les soldats. Ce lieu sans horizon, parfait pour les embuscades ou pour surgir de refuge aux fuyards, rappelle aux soldats angoissés que le pays est empli de dissensions, et donc de menaces :
Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne ; raison de plus pour redouter quelqu’un. […] Une embuscade était probable. […] On avait entendu comme un souffle au centre d’un fourré, et il semblait qu’on venait de voir un mouvement dans les feuilles. [….] En moins d’une minute le point où l’on avait remué fut cerné ; un cercle de fusils braqués l’entoura ; le centre obscur du hallier fut couché en joue de tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l’œil sur le lieu suspect, n’attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent. Cependant la vivandière s’était hasardée à regarder à travers les broussailles, et au moment où le sergent allait crier : Feu ! cette femme cria : Halte ! [….] Il y avait quelqu’un là en effet. Au plus épais du fourré, au bord d’une de ces petites clairières rondes que font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, entrouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de deux enfants endormis. C’était là l’embuscade (Hugo, 2014 : 47-48).
La logique des événements, jusqu’alors guerrière, est soudain brisée par l’apparition de la mère : à l’ordre de faire « Feu » succède celui de faire « Halte », puis de se pénétrer de cette vision maternelle. Le mot « Halte » est une invitation au répit, une sorte de trêve latente issue d’une analyse de situation et d’une réflexion. Ce coup de théâtre « confère à la guerre sa face humaine, ouvre une brèche dans les combats, propose d’autres horizons, d’autres possibles. Ainsi, il peut sauver des vies innocentes » (Évrard, 2002 : 109). Cette « Halte » montre que « la guerre civile n’annule pas la paix : elle la métamorphose. Ni les enfants ni la mère ne sont fusillés comme ils auraient pu ou dû l’être » (Fort, 2002 : 11). Les personnages eux-mêmes changent alors d’identité, ou plutôt en retrouvent une, en même temps qu’ils reprennent leur nom. Les enfants se distinguent, une fois qu’ils sont désignés par leur nom de RenéJean, Gros-Alain, Georgette. Le sergent se présente, il se nomme Radoub,... Et la rencontre se déroule alors avec des mots simples, mettant un moment de côté les convictions politiques.
Michelle est une sorte de louve, son instinct l’a poussée dans ces bois afin de préserver la vie de sa portée. Le chef du bataillon, retrouvant son rôle social, la soumet alors à l’interrogatoire :
- Quelle est ta patrie ?
- Je ne sais pas, dit-elle. [….]
- Pourquoi n’es-tu pas dans ta maison ?
- Parce qu’on l’a brûlée.
- Qui ça ?
- Je ne sais pas. Une bataille.
- D’où viens-tu ?
- De là.
- Où vas-tu ?
- Je ne sais pas.
- Arrive au fait. Qui es-tu ?
- Je ne sais pas.
- Tu ne sais pas qui tu es ?
- Nous sommes des gens qui nous sauvons.
- De quel parti es-tu ?
- Je ne sais pas.
- Es-tu des bleus ?
- Es-tu des blancs ?
- Avec qui es-tu ?
- Je suis avec mes enfants (Hugo, 2014 : 51-52 ).
Cette femme égarée incarne la nature humaine intacte et primitive : « Elle ne voit que sa situation présente et ne perçoit les événements que dans leur brutalité, et non dans l’entrelacs complexe de leurs causes et de leurs conséquences » (Fort, 2002 : 8). Et malgré sa pauvreté conceptuelle et langagière, cet argument de son sein découvert opposé à ces hommes en tenue de soldats, tous identiques, l’emporte dans la confrontation : « Cet amour semble défier en permanence la logique strictement historique du roman » (Fort, 2002 : 101). Les Républicains abandonnent leur détermination militaire et adoptent Michelle et ses enfants. La scène paraît presque miraculeuse.
Source : Matarneh, Mohammed. 2019. Lorsque Le Bien éclot Dans Le Terreau Du Mal: Figures D’espoir Dans Le Roman Quatrevingt-Treize. Çédille, Revista De Estudios Franceses, n.º 15 (abril), 375-98.
Au lendemain de la Commune, Hugo éprouva la nécessité de délivrer un grand message de paix : ce fut Quatrevingt-Treize, écrit Philippe Dulac dans l'article de l'Encyclopédie Universalis, QUATREVINGT-TREIZE, Victor Hugo.
C'est là toute la puissance de l'imaginaire et de l'art qui peuvent parfois être dépassés par la réalité.
Dans les faits historiques, Bonchamps, chef vendéen royaliste, fit gracier plusieurs milliers de prisonniers républicains juste avant de mourir à Cholet en octobre 1793 (source : Le pardon de Bonchamps, Histoire pour tous). Les prisonniers des vendéens n'ont pas tous connu le même sort, certains ont été épargnés. Les exactions commises par les républicains semblent plus importantes. Hoche demande et obtient de la Convention la grâce des prisonniers chouans. Lire à ce propos, Massacres de la guerre de Vendée et de la Chouannerie, Wikipédia.
Quant à ce monsieur qui doute de conduites humaines dans le pire des chaos, vous pourriez lui rappeler les justes parmi les nations.
Bonne journée
De notre monde emporté