Qu'est-ce qu'un habit de pierrelatte ou piolatte ?
Question d'origine :
Dans un contrat de mariage de 1750 à Evian (https://archives.hautesavoie.fr/ark:/67033/a0114001415147Isjzu/daogrp/0/211 page 211/814) il est noté "deux habits l'un de pierlatte/piolatte l'autre de droguet". Je connais droguet mais l'autre est-il un habit de Pierrelatte ? qu'était ce tissu ?
Réponse du Guichet
Il s'agirait d'une étoffe de laine provenant de Pierrelatte dans la Drôme. Cependant nous ne sommes parvenu à trouver les spécificités qui valurent au tissu de serge qui y était fabriqué qu'on rappelle sa provenance précise.
La source que vous citez est ambigüe sur l'orthographe du mot. Vous suggérez "piolatte" comme possibilité, mais nous n'avons trouvé aucune trace d'un tel mot en cherchant dans Google Livres. Il nous parait donc probable que ce terme n'existe pas. Nous nous rabattrons donc sur « pierlatte », ou « pierrelatte », que nous trouvons quant à lui utilisé dans un contexte proche de celui de votre source.
On voit dans la chambre à coucher l’antique lit à colonnes et à pavillon avec son tour à falbalas ses six rideaux de cadi de Pierrelatte ou de serge Londres.
Source : La vie intime de Voltaire aux Delices et a Ferney, 1754-1778 Par Clara Adele Luce Herpin · 1885, pp. 28
Plagiat probable de :
Ameublement . La simplicité chez les gens du négoce, et même chez les « aisés » de la première condition, fut générale jusque vers l'année 1720, à l'exception peut-être de quelques maisons de réfugiés de qualité, mais dès cette époque où, comme on le sait, l'agiotage sur les actions du Mississipi, puis sur les rentes de l'Hôtel-de-Ville de Paris, fut pour quelques heureux la source de grands bénéfices, il est certain que le luxe s'introduisit peu à peu dans les familles. D'autre part, la prospérité croissante de la fabrique d'horlogerie, qui bénéficia même de la guerre pour la succession d'Espagne, le commerce de la commission, la banque, la rouennerie, la draperie, « la clinquaille, » contribuaient aussi à cet accroissement « des facultés » des gens du négoce, et cette assertion paraît incontestable quand on parcourt les nombreux inventaires après décès, qui nous apprennent à connaître dans leurs moindres détails les curieux intérieurs de nos ancêtres : L'antique lit à colonnes et à pavillon, avec son tour à 105 falbalas et ses six rideaux de cadi de Pierrelate ou de serge de Londres, se retrouve encore dans un très-grand nombre de familles, ainsi que le buffet à quatre portes, très-improprement nommé bahut par les connaisseurs de nos jours. Les chaises à capucines, soit à dossier droit et recouvertes de cuir noir, complètent cet ameublement légué par le dix-septième siècle, avec la table massive de noyer, l'arche banc, les escabeaux et le râtelier d'armes dans la chambre du poêle. Quelquefois « un miroir de grandeur honnête, » ainsi que s'expriment les notaires , orne, avec son cadre de racine, la chambre de compagnie, dont l'ameublement le plus précieux est toujours la vieille tapisserie de cuir doré ou de point de Hongrie. Aucune dorure dans ces maisons bourgeoises, austères et à la vieille mode, quelques livres de dévotion ou de controverse, la Bible in-folio, édition des frères De Tournes, très rarement une pendule « qui montre les heures et les minutes. Quant à la peinture, à l'exception de quelques méchants portraits, nous pensons qu'elle est ici comme inconnue, et, lorsqu'elle est signalée dans les ventes aux enchères, on peut se demander, - vu le prix qu'on en donne, - quel artiste était mort de faim la veille dans la République : « Item sept tableaux : l'un représentant l'histoire de Joseph, l'autre celle de Moyse, l'autre une bataille, l'autre des bohémiens, l'autre Adam et Ève, et les autres, deux têtes assez bonnes, expédiés à 21 florins. »
Inventaire de Jn-Pre C. , quand vivait avocat et citoyen de cette ville. 18 juin 1712. – « Item, quatre vieux tableaux de peu de valeur (!), expédiés à 4 florins ; plus un hasard de petits portraits encadrés, 2 florins . » - Inventaire après décès de Pre C., maître horloger et citoyen. 1721.
Source : Les mœurs genevoises de 1700 à 1760 Par Charles Du Bois-Melly · 1882
Ces deux articles étonnamment proche signale bien l'existence d'un tissu dit « de Pierrelatte. » (notez la majuscule) à l'époque où le contrat que vous signalez est signé.
Ces autres mentions nous confirment l'existence d'habits, ou de serge, de Pierrelatte :
1754, famille MUGNIER-DUBETTIER « un vêtement de Pierrelatte, un autre de Dauphiné, un couvert de mi-Londres et l’autre de droguet ; Quatre douzaines de coiffes grandes et petites, ces dernières garnies de dentelles, trois vêtement de ratine… »
Source : Folklore de France (Confederation Nationale Des Groupes Folkloriques Francais ), Numéros 231-242 (1992)
Parmi les serges, le bourrat, le cadis, le cordat, les serges de Auxerre et de Pierrelatte sont peu onéreuses (de 8 sols à 6 deniers à 22 sols 6 deniers) alors que celles de Nîmes, d'Aumale, Valence et Uzès le sont davantage (de 40 à 59 sous).
Source : De la fibre à la fripe, le textile dans la France méridionale et l'Europe méditerranéenne (XVIIe-XXe siècle) : actes du colloque du 21 et du 22 mars 1997, pp. 443
Pierrelatte est mentionné avec une majuscule - il s'agirait donc d'un nom propre -, et il est précisé qu'il s'agit de cadis bon marché (serge de laine à côtés obliques, assez épais, non peigné. Nom d’origine provençale. Source : Sommières et son histoire, n° 21, 2013, pp.93, ou Wikipedia : Le cadis est une étoffe de laine, proche de la serge, grossière mais solide, qui servait à la confection de vêtements populaires. Fabriqué principalement dans le Gévaudan, il était acheminé dans toute la France).
Il existe bien un village dans la Drôme portant ce nom-là, mais il est difficile de trouver des informations y attestant d'une activité particulière liée à la fabrication de tissu de laine, savoir-faire pourtant bien implanté dans la région (voir Mémoire du travail, Travail de mémoire, pp. 114). Sur une carte de Savoir-faire anciens en Drôme-Ardèche, pp. 6, en 1835 c'est même l'industrie de la tannerie qui domine à Pierrelatte.
Pourtant, l'ouvrage les Anciens Costumes des Alpes (1922) nous confirme qu'à la fin du XVIIe :
Les centres les plus importants de fabrication d'étoffes en Dauphiné étaient :
Le Vercors qui comptait 63 fabricants
Romans..... 60
Chateaudouble..... 58
Pierrelatte..... 56
Crest..... 55
Combovin.....52
Bourdeaux..... 50
Die.....49
Charpey..... 37
Vienne.....31
Et page 67, pour l'élection de Montélimar, on lit qu'à Pierrelatte, on fabriquait des cadis (tissu de laine étroit et léger) et des sergettes ou demi-ratines (laine des baronnies et de Provence).
Dans les élections de Romans, Valence et Montélimar (...) pour les étoffes grossières habituellement portées par les paysans, peu de fabriques importantes, mais la main d'œuvre était disséminée dans un certains nombre de communes, particulièrement dans celles des montagnes où la longueur des hivers suspendait longtemps les travaux de la campagne.
Il existait donc bien à l'époque qui vous intéresse un savoir-faire à Pierrelatte consacré au tissage d'étoffe de laine bon marché. En revanche, on ne sait pas ce qui valait à ces étoffes d'être qualifiée comme provenant spécifiquement de Pierrelatte, plutôt que simplement venant de la Drôme - est ce que le tissu fabriqué à Pierrelatte possédait des caractéristiques particulières ?
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