Comment étaient traités les nombreux chevaux de l'agglomération lyonnaise au XIXe ?
Question d'origine :
Cher guichet,
Comment étaient traités (vétérinaire, maréchaux-ferrants, etc.) les nombreux chevaux de l'agglomération lyonnaise au XIXe siècle à partir de 1850-1860 jusque à leur disparition progressive ?
Cordialement
Réponse du Guichet
Dans sa thèse consacrée aux chevaux à Lyon, Jean-Pierre Aguerre consacre une section au logement et aux soins des chevaux et donne quelques exemples de soins apportés à ceux de la société Cep Vermeil, spécialisée dans le commerce du vin en gros.
Bonjour,
Dans sa thèse accessible en ligne Au fil des attelages : Hommes, chevaux et voitures à Lyon et dans la région lyonnaise (1880-1939) : Essai d'histoire sociale, Jean-Pierre Aguerre liste l'ensemble des professions liées au cheval dont "la fonction essentielle est d’assurer en milieu rural et urbain la pérennité de la force de traction animale" (voir page 535 et suivantes) :
Au bourrelier des campagnes s’ajoutent les selliers, les harnacheurs sont au service des entreprises de camionnage, les maréchaux soignent des équidés dont les pieds sont soumis à un usage plus intense, mais ce sont surtout les modalités du transport urbain qui ajoutent à la diversité avec l’apparition des carrossiers, des menuisiers ou des peintres en voiture, des loueurs de voitures, de chevaux, de cochers, des entraîneurs de chevaux de courses, des marchands spécialisés, des bouchers chevalins, des garçons d’écurie et des palefreniers en tout genre.
Il nous éclaire sur les soins apportés à la cavalerie du commerce.
Les fiches du Cep Vermeil (une société spécialisée dans le commerce du vin en gros disposant d'une cavalerie évoluant entre 6 et 20 chevaux autour des années 1920) détaillent particulièrement bien les soins apportés aux chevaux. Nous reproduisons un extrait de la thèse de Jean-Pierre Aguerre :
Les soins constituent de loin l’ensemble le plus étoffé et celui qui semble le plus présent dans l’esprit des rédacteurs successifs des fichiers. La fiche centrale fournit d’emblée quelques entrées : «vétérinaires», «chevaux soins», «maréchalerie» ou «onguent pour sabots de chevaux». D’autres entrées comme les fiches fers à cheval, colliers pour chevaux ou tondage chevaux peuvent être rattachées à cet ensemble. Pour comprendre les préoccupations des dirigeants de l’entreprise et l’intérêt qu’ils portent à l’état de santé des chevaux, il faut mesurer l’intensité du travail qu’ils fournissent. Cette cavalerie d’une vingtaine de chevaux parcourt chaque année plus de 120 000 km sur les pavés de la ville à raison de 6 000 km par cheval. Les chevaux du Cep Vermeil, en majorité des percherons mais aussi quelques boulonnais et ardennais, sont des travailleurs de force. Ils travaillent six jours sur sept. Les tournées de livraison peuvent être longues et les chargements sont toujours lourds, surtout au départ du dépôt. Les 150 paniers de dix litres qui constituent le chargement commun représentent plus que le poids du seul vin transporté. Il faut y ajouter le poids des bouteilles et des paniers. Le chargement et la voiture forment ensemble une masse de plusieurs tonnes à tracter. Toutes les tournées ne se valent pas, mais le cheval effectue ses vingt kilomètres quotidiens et souvent davantage, à raison de deux tournées par jour. Jean Amiet, ancien livreur du Cep Vermeil, se souvient de certaines tournées particulièrement longues : «aux Brotteaux ou aux Charpennes, il fallait cinq ou six heures parce qu’il y avait plus de clients (…) On pouvait faire une fois quinze kilomètres et une fois douze. Ce n’était pas rare»2210.
La majeure partie des pathologies répertoriées sur les fiches sont en relation avec cette utilisation intensive des chevaux. Un soin tout particulier est porté aux membres des chevaux et singulièrement aux pieds. Les fiches «claquage de tendon», «formes», «échauffement de la fourchette et crapaud», «seime», «bleime», «onguent pour sabots» passent en revue tout l’appareil locomoteur du cheval. La plupart des fiches renvoient malheureusement à des dossiers qui n’ont pas été conservés. Toutefois certaines fiches relatives aux problèmes les plus courants et les plus graves donnent des indications précises et la marche à suivre. A titre d’exemple voici comment est rédigée la fiche «bleime» :
«La bleime se produit dans le sabot du cheval, elle fait boiter fortement le cheval. C’est une lésion qui se produit naturellement sous l’action du pavé avec hémorragie interne. Cela correspond chez l’homme à un mal à la base de l’ongle.
Elle se forme habituellement à l’arrière du pied dessous là ou le fer se termine. La corne repousse par dessus et la recouvre de deux ou trois centimètres.
On peut faire des bains par trempage dans l’eau chaude avec une cuillère de grésyl par seau après que le vétérinaire a dégagé la corne qui a repoussé. Faire ces bains pendant ¼ d’heure cinq fois par jour.
Après le ferrer avec un pansement, cinq jours de pansement il peut travailler. Mais le cheval continuera à reprendre de la bleime, il est décoté de 40% ;
Conclusion : il faut le réserver à la campagne où il peut rendre des services ou le vendre à la boucherie.
Ce pansement auquel il est fait allusion précédemment : il est mis de l’huile de cade et du goudron de Norvège en partie égale.
En février 1960 le cheval Marquis a eu de la bleime, nous l’avons vendu de suite».
L’attention portée à la bonne conservation des sabots est particulièrement visible dans la fiche «chevaux-tondage des poils des pattes». Elle précise «que l’on peut tondre les poils des pattes mais [qu’il faut] toujours laisser la touffe de poils du bas du pied au-dessus de l’arrière du sabot». L’expérience montre en effet le rôle protecteur de ces phanères contre le développement de certaines pathologies comme les crevasses du pli du paturon. Dans son manuel Hygiène et médecine vétérinaire à la ferme, Henri Cottier écrit à ce propos :
«préservez la peau du paturon des causes irritantes en évitant de faire la toilette des extrémités des membres, surtout pendant les saisons pluvieuses ou froides ; car les crins sur toute leur longueur jouent un rôle protecteur efficace»2211.
Les traumatismes du pied et du sabot en particulier, qu’il s’agisse de complications comme la seime, l’échauffement de la fourchette ou d’atteintes plus graves, comme le crapaud, voisinent avec l’extrême difficulté de ferrer certains chevaux. En milieu urbain la maréchalerie se pratique dans des conditions qui n’ont pas grand rapport avec ce que l’on rencontre usuellement à la campagne. Albert Cottarel, le dernier des maréchaux de Vaise,
durant 36 ans président du syndicat de la maréchalerie du Rhône, confirme la délicatesse des interventions :
«En principe on [changeait les fers tous les] 22 jours (…) mais on avait une jument à Vaise qui faisait le trajet Vaise-Limonest, tous les huit jours elle était à l’atelier. C’était complètement râpé. Ah c’était râpé ! Ca dépend de la marche du cheval. Vous aviez des chevaux qui tenaient les pieds arrière comme ça en marchant. Alors ça les limait à mesure et puis, il y avait le pavé et le pavé mouillé, ça fait comme une meule, hein ! On leur mettait un kilo, un kilo et demi de fer par pied. Alors le travail était très difficile à ce moment-là parce que la corne n’avait pas le temps de repousser. On travaillait sur un millimètre de corne !
Alors les gros fers veulent de gros clous, c’était proportionnel. On changeait chaque fois l’étampure de place mais la corne ne se renouvelle qu’en sept mois. Eh ben oui, c’était extrêmement difficile. Moi j’ai vu des chevaux qu’on pouvait pas déferrer des quatre pieds, ils ne tenaient pas debout, ça leur faisait mal sans fers. Parce que la corne n’avait pas le temps de repousser. Alors voyez la difficulté du métier : si votre fer est un petit peu trop large , vos clous sont un peu trop à l’extérieur - c’est l’histoire de la planche, si vous mettez un clou au bord, elle éclate - votre sabot éclatait ; si votre fer était trop juste votre étampure rentrait trop dedans alors vous risquiez de piquer ou même d’accrocher une veine ; Il y a un inconvénient parce qu’il y a tout autour du sabot la veine péri plantaire».2212
Les chevaux du Cep Vermeil étaient ferrés tous les quinze jours, le lundi «parce que le lundi c’était une petite journée, il y avait beaucoup d’épiciers fermés» se souvient Jean Amiet. Il confirme absolument les propos d’Albert Cottarel :
« Ce n’étaient pas des fers d’occasion à ce moment-là, sur le pavé ça usait. Il [le maréchal] n’enlevait pas beaucoup de corne, hein. Il y a des fois, il s’en voyait pour trouver de la corne pour mettre les clous. C’était même des fois que ça saignait !»
La fonction de trait ne sollicite pas seulement les membres du cheval mais aussi son encolure. Cette région du tronc comprise entre le garrot et la pointe de l’épaule est soumise en permanence à la pression qu’exerce le collier. C’est en effet principalement cette pièce du harnachement qui imprime la force musculaire du cheval au véhicule. Cette zone est susceptible d’irritations, d’échauffements et de blessures que l’on désigne selon les cas, mal d’encolure et mal de garrot. Ces blessures engendrées par la friction du collier sont des affections qui peuvent compromettre l’exploitation normale du cheval. «L’intervention la mieux conduite, les soins les plus assidus ne donnent souvent la guérison qu’après plusieurs mois et encore persiste-t-il, pendant longtemps quelquefois, dans la région traitée, une ou plusieurs fistules rebelles à la cicatrisation»2213. Les chevaux du Cep Vermeil connaissent ces pathologies engendrées par le camionnage. Une fiche «chevaux soins-blessures au collier» le confirme. Elle renvoie au dossier «chevaux et poulains-soins divers qui comporte une chemise spécifique «blessures au collier». La fiche comporte quelques annotations : «recette ancienne : tous les jours badigeonner avec solution 12 gr acide picrique, 80 gr d’eau, 200 gr d’alcool». Elle renvoie également à une ordonnance établie par le vétérinaire et conservée dans la chemise précitée. D’autres fiches signalent un certain nombre d’affections : «chevaux soins-furoncles ou abcès», «chevaux soins-contre les vers». Cette dernière fiche recoupe peut-être celle qui est relative aux «plaies d’été». Une annotation de la fiche «chevaux soins» précise que «les chevaux qui y sont sujets reprennent ces plaies chaque été. Voir traitement dans D. chevaux et poulains-soins divers». Ces plaies saisonnières sont une affection provoquée par les larves d’un ver nématode qui se fixent sur les blessures après y avoir été transportées par les mouches qui en sont les vecteurs. Pour supprimer les vers qui parasitent l’estomac du cheval et qui enclenchent le cycle de l’infection, il convient d’administrer des vermifuges.
Des divers traumatismes et blessures qui affectent la cavalerie découlent un certain nombre de fiches qui encadrent et organisent les soins nécessaires. Outre la fiche relative à l’organisation du travail du garçon d’écurie, il existe deux fiches intitulées «chevaux surveillance» et «chevaux-surveillance des jours d’arrêt». La surveillance est particulièrement indispensable dans le cas des coliques. Il faut non seulement mettre le cheval à la diète mais aussi, comme le précise la fiche «chevaux-soins coliques», «absolument éviter que [le cheval] se couche et se roule par terre, car dans ces mouvements, il peut créer une occlusion intestinale fatale». Ces chevaux doivent être promenés de longues heures. On imagine l’astreinte que cela suppose de nuit pour le garçon d’écurie. Par ailleurs, les traitements prescrits supposent l’existence d’une véritable pharmacie vétérinaire. La fiche «chevaux médicaments» comporte des renvois à toute une série de fiches intitulées : Ficosol, lotion antigaleuse, pommades d’aluminium, pommades plaies harnachement, gentiane en poudre, granulé d’arnica, bickmorine. La fiche « onguent pour sabot » comporte la liste des commandes depuis 1934. Si les marques changent, «onguent d’Alfort», «Epsom», la périodicité reste identique : une ou deux commandes annuelles de grosses boites d’un kilo.Les chevaux dont le traitement nécessite un certain repos sont envoyés à Vancia. La propriété de l’Ain comme plus tard celle de Loché en Saône-et-Loire, jouent un rôle absolument essentiel. Elles ne fournissent pas seulement le fourrage mais elles servent aussi d’infirmerie où la convalescence des chevaux est hâtée. C’est sous l’appellation «mettre les chevaux au vert» la pratique la plus économe dans les cas où la blessure empêche l’exploitation du cheval sur les pavés de la ville.
pp. 839 - 841
Au chapitre XI - La présence du cheptel équin en milieu urbain, Section II – Loger et soigner les chevaux est abordé Le monde des écuries :
3 – Le monde des écuries
Les écuries où s’affairent palefreniers, cochers de garde ou garçons bruissent d’activité tôt le matin et le soir. Le pansage des chevaux sous l’auvent, le bruit de crémaillère de la concasseuse d’avoine, les bottes de foin qui tombent par la trémie du fenil, les seaux d’avoine et de son qui sont puisés dans les coffres, l’eau qu’il faut charrier en abondance constituent les faits et gestes qui scandent le temps de l’écurie. Les employés doivent aussi prendre en charge le harnachement de la cavalerie, nettoyer, sécher et graisser sangles et grosses pièces et les accrocher dans la sellerie. Au-delà d’une dizaine de chevaux, l’écurie est en général confiée à un palefrenier qui veille à sa bonne marche. Dès que les effectifs s’accroissent, les fonctions se diversifient : un chef palefrenier dirige le travail, une hiérarchie voit le jour.
L’écurie est le seul service de l’entreprise qui ne connaît ni pause ni jour chômé. Ce lieu, où les chevaux urbains passent le tiers de leur existence, est hautement stratégique pour les entreprises dont l’activité dépend de la force de traction de la cavalerie.
L’importance de la cavalerie détermine la nature de la présence humaine dans l’écurie. Elle peut se limiter au temps nécessaire pour assurer les soins. Ce cas de figure se retrouve fréquemment pour les petites cavaleries urbaines lorsque l’écurie et l’habitat du propriétaire des chevaux sont proches l’un de l’autre. Une part non négligeable du cheptel est gardée de cette manière indirecte. Dans ce cas de figure, l’artisan, le commerçant ou le petit industriel a tout loisir d’effectuer une ou plusieurs inspections. Lorsqu’il est possible d’établir une pièce séparée, un locataire y trouve un logement bon marché en échange d’un coup de main : les faits-divers que rapporte la presse quotidienne ou les rapports d’incendies montrent qu’il y a souvent une présence humaine dans les petites écuries. L’homme n’est jamais loin des animaux. Cette présence plus ou moins affirmée dans les petites écuries est la règle dès que les effectifs deviennent plus importants. Elle est de rigueur lorsqu’il y a dissociation entre l’habitat et l’écurie. La cavalerie représente alors un capital qu’il n’est guère possible de laisser sans surveillance : chevaux, fenil et sellerie sont placés sous la garde d’un palefrenier qui vit à demeure dans l’écurie2535. Il dispose d’un logement que les plans désignent sous le nom de chambre du garçon d’écurie. L’homme veille sur le repos des animaux. Même au coeur de la nuit, dans la pénombre de l’écurie faiblement éclairée par un ou plusieurs becs de gaz, alors que la cavalerie est plongée dans un profond sommeil, il y a toujours un cheval qui s’ébroue, qui frappe du pied ou qui renâcle. Ce bruit de fond amorti par la litière constitue l’environnement sonore qui enveloppe le sommeil léger du palefrenier. Il doit être attentif aux bruits que font ses pensionnaires. Il sait d’instinct quels sont les signes avant-coureurs de l’incident. La surveillance peut être active quand un cheval est sujet à des coliques. Il faut le frictionner, l’empêcher de se coucher et le faire marcher autant que possible. Dans les écuries d’une certaine importance, le logement du chef palefrenier est toujours immédiatement contigu à l’écurie. Tout incident grave lui est immédiatement notifié. Dans les très grandes écuries, comme celles de l’OTL, qui hébergent des centaines de chevaux, la présence des hommes est organisée de manière très hiérarchisée. Le chef de dépôt vit sur place et il est secondé par des piqueurs qui dirigent le travail des palefreniers et des botteleurs. Les équipes de nuit doivent être assez nombreuses pour pouvoir évacuer les chevaux en cas d’incendie.
Le ou les responsables de l’écurie, simple garçon, palefrenier chef, chef de dépôt de l’OTL ou responsable de la cavalerie dans les entreprises qui emploient plusieurs dizaines de chevaux constituent une véritable interface entre le lieu de récupération, de régénération du cheptel et l’extérieur. Leur importance est primordiale puisqu’ils sont comptables des chevaux qui leur sont confiés. Ils doivent évaluer l’état de chaque animal en début et en fin de service.
Deux aspects focalisent l’attention des responsables : le régime alimentaire de la cavalerie et l’état général du cheval. En ce qui concerne le premier point, la situation varie d’une entreprise à l’autre et il n’est guère possible de dégager des lignes de conduite : le régime alimentaire, l’horaire des repas, la composition des rations sont déterminés par le chef d’entreprise. Toutefois, le garçon d’écurie expérimenté peut gagner une certaine autonomie lorsque son jugement s’avère perspicace. Le garçon d’écurie des Bernard, marchands de chevaux, avec ses quarante ans de maison, n’a plus de conseils à recevoir. Chez les Girard, marchands de charbon quai Rembaud, le garçon d’écurie, le « père Laurent », a la main haute sur la douzaine de chevaux que compte l’entreprise. Il a laissé un souvenir tenace au jeune Jean Girard qui, avant la Grande Guerre, côtoyait le commis de son père dès qu’il en avait le loisir :
« Laurent Turcos, c’était un Espagnol (…), il avait travaillé pour un type qui faisait des tunnels et des voies ferrées »2536. Il était chargé d’acheter les chevaux nécessaires aux travaux. « Un homme extraordinaire, il connaissait vraiment les chevaux. Ce bonhomme qui aurait dû être riche laissait son argent chez son patron. Et son patron a été déclaré en faillite, son argent était foutu et il s’est retrouvé autour de 70 ans avec ses deux mains. Et il est venu demander l’embauche à mon père : écoutez Monsieur Girard, vous avez des chevaux, je pourrais soigner vos chevaux ». Embauché pour de menus travaux, il remarque vite l’état de la cavalerie : « Vos chevaux ne sont pas soignés par rapport à ce qui devrait être donné comme alimentation : il faudrait donner l’avoine concassée au lieu de donner de l’avoine pure qui les brûle et puis moins leur en donner, les faire boire blanc. Bon, mon père l’a embauché et à partir de ce jour-là, on n’a plus entendu parler de coliques dans l’entrepôt Girard. Pendant ce temps, chez Charvet qui était à côté, il crevait dix chevaux par an de coliques ! Parce que lui quand un cheval arrivait, il était attaché. Il lui donnait, l’été, un fond de seau d’eau, si vous voulez un litre et demi, pour lui donner un tout petit peu à boire mais pas trop. Chez Charvet on lâchait les chevaux à l’abreuvoir comme au régiment, ils s’en foutaient plein. Là-dessus, on leur foutait de l’avoine et puis après ils avaient le foin, on redonnait la deuxième avoine et là, on faisait du sang, du sang et les chevaux prenaient des attaques ou des coliques ». L’alimentation des chevaux était entièrement de sa compétence : « lui s’il y avait un voiturier qui venait donner à manger à son cheval, il prenait la fourche et il le sortait…Ah ! c’était vite fait ! Personne n’avait le droit de donner à manger aux chevaux que lui ».
La situation qui prévaut dans la cavalerie plus nombreuse des grandes entreprises n’est pas laissée à l’appréciation des palefreniers. Elle est scientifiquement déterminée par les vétérinaires et l’administration. C’est vrai pour les chevaux de la cavalerie municipale comme pour ceux de l’OTL. Lamy, directeur de l’OTL, donne d’utiles précisions :
« Pour être certain qu’une cavalerie organisée avec soin se conserve dans les meilleures conditions possibles et ne soit jamais inférieure, sauf en cas de maladie, au travail qu’on lui demande et pour lequel elle a été dressée, il faut qu’elle soit parfaitement entretenue sous tous les rapports, mais spécialement au point de vue de la nourriture, qui doit être saine, abondante, et donnée d’après les résultats pratiques observés (…)
De nombreuses expériences sur l’alimentation des chevaux ont été faites, soit par la Cie des omnibus de Lyon, qui a précédé la Cie des Tramways, soit par cette dernière. La ration journalière a été composée de différentes manières en variant les proportions de foin, d’avoine, maïs, orge, etc., et en observant les effets qui en résultaient sur la santé générale des chevaux, leur force, leur aspect, leur entrain au travail, etc., toutes choses qui sont en relation directe avec leur durée. Après plusieurs années d’observations et d‘expériences, on a établi d’une façon incontestable que la ration qui remplissait le mieux le but devait être composée de 8 kg de foin, 8 kg d’avoine et 1/2 à 3/4 kg de son par jour »2537.
Le directeur de la Cie des Tramways et Omnibus de Lyon détaille la qualité du foin donné
aux chevaux :
« Le foin qui convenait le mieux, sans comparaison avec celui de toute autre provenance, était le foin dit de Bourgogne, que l’on récolte dans le département de la Côte-d’Or, principalement dans les parties traversées par la Saône. Ce foin, qui est d’une supériorité indiscutable au point de vue des qualités nutritives, par rapport à tous les autres foins dits de pays, récoltés dans le département du Rhône et des départements voisins, arrive ordinairement à Lyon par bateaux, sur la Saône. (…) Il est naturellement d’un prix plus élevé que le foin de pays, mais son emploi, pour les chevaux dont le travail ordinaire se produit au trot, donne des résultats si avantageux qu’il devrait toujours être préféré, malgré son excédent de prix ».
Ce recours au foin de Bourgogne n’est pas le seul fait des grosses entreprises. Avant la Grande Guerre, les Girard y recourent à l’occasion lorsque les foins de la région lyonnaise sont trop mauvais : « Ça c’est très vieux, c’était avant 1914 – des années pluvieuses, mauvaises où c’étaient des mauvais foins, où les chevaux crevaient. On s’est mis à acheter des foins qui venaient de Sorre, vous voyez Dijon…la plaine de Sorre. Et là, au lieu de faire du foin comme nous faisions nous dans nos régions (…), ils avaient un autre système qui était le système parisien pour les luzernes. C’est-à-dire qu’ils mettaient tout de suite coupé le foin, ils le mettaient en meule (…). Ce foin devenait tout jaune, il sentait comme du tabac. Il était sarné ».
Les chevaux de l’OTL ne consomment pas de paille. Cette dernière est exclusivement destinée à la litière. C’est une particularité vraisemblablement due à l’exploitation intensive de la cavalerie attelée aux tramways.
L’alimentation des chevaux revêt une importance décisive dans la conservation du cheptel municipal, elle en détermine la durée d’exploitation. Deux responsables sont directement chargés de cette question : le vétérinaire et le chef palefrenier. Le premier élabore les rations qui doivent être distribuées et le second assure l’exacte exécution des prescriptions. Le règlement des cochers palefreniers du service des transports précise que le chef palfrenier possède la clé du coffre à avoine et qu’il «remettra lui-même au cocher palefrenier de service la ration de chaque cheval.»pp. 925 -928
L'ouvrage de Jean-Pierre Aguerre intitulé Les hommes et les chevaux à Lyon : 1880-1939 sera prochainement accessible à la Bibliothèque municipale de Lyon.
Pour en savoir plus sur les soins des chevaux au XIXe siècle de manière plus générale, vous pourriez lire :
La médecine des chevaux : Comment furent soignés les chevaux, si importants dans le monde médiéval ? / Anne-Marie Doyen-Higuet, Pour la science, 2002 (sur abonnement)
Vallat François. La pathologie oubliée des chevaux de labeur, 1800-1918 Apport des sources écrites et des collections anatomiques de l’École vétérinaire d’Alfort. In: Bulletin de la Société Française d'Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, vol. 14, 2014. pp. 49-75.
Degueurce, C. (2015). La question de la ferrure des chevaux de travail Paris au XVIIIe et XIXe siècles. Histoire urbaine, 44(3), 41-60. https://doi.org/10.3917/rhu.044.0041.
Bien-être du cheval, Wikipédia
Dans nos collections
Histoire des animaux domestiques : XIXe-XXe siècle / Damien Baldin, 2014
Voitures, chevaux et attelages, XVIe-XIXe siècle ; dir. Daniel Roche, 2000
Ce portail proposé sur le site de Gallica pourra également vous intéresser : Equitation et élevage.
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