Dans un de ses livres, je cherche le passage où Diderot s'exprime sur le rôle de l'éditeur
Question d'origine :
Bonjour
Denis Diderot, dans sa "Lettre sur le commerce de la librairie" (1763) estime que le rôle essentiel de l’éditeur est de maintenir sur le marché les titres de ses auteurs. Quels seraient les passages exacts où il le dit?
merci
Réponse du Guichet
Dans son texte Lettre sur le commerce de la librairie : la propriété littéraire au XVIIIe siècle, Diderot n'écrit pas explicitement que le rôle essentiel de l’éditeur est de maintenir sur le marché les titres de ses auteurs. Mais quelques passages abordent l’idée moderne selon laquelle l’éditeur doit assurer une rotation lente de certains ouvrages.
Bonjour,
La Lettre sur le commerce de librairie de Denis Diderot est un mémoire fait à la demande des libraires de Paris, pour défendre leurs droits menacés, lit-on dans la version numérisée par Gallica (bibliothèque numérique de la BnF) de cette Lettre sur le commerce de la librairie : la propriété littéraire au XVIIIe siècle publiée en 1861 :
Le droit des libraires s'y trouve donc placé au premier rang, celui des auteurs n'apparaît que subsidiairement. Il ne pouvait en être autrement pour Diderot, dans la situation qu'il avait acceptée. Les libraires sont ici ses clients, il est leur avocat, c'est leur cause qu'il plaide, c'est leur intérêt qu'il doit mettre en relief.
Dans Diderot, D. (1793). Lettre historique et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie, son état ancien et actuel, ses réglements, ses privilèges, les permissions tacites, les censeurs, les colporteurs, le passage des ponts et autres objets relatifs a la police littéraire, texte annoté par Christophe Paillard, 2002, ABU : la Bibliothèque Universelle, l'auteur écrit que Diderot ne revendique pas la reconnaissance du droit d'auteur mais il défend le système archaïque de la corporation des libraires.
Nous insistons sur cet aspect car on peut être surpris de cette conception du droit d'auteur qui protège moins l'auteur que le libraire. Sous l'Ancien Régime, l'auteur n'était pas le propriétaire de son œuvre qui appartenait au libraire. Le droit de propriété privée ou droit d'auteur ne sera reconnu qu'à la Révolution française (Paillard).
L'éditeur dont il s'agit dans cette lettre est le libraire. En effet, le métier d’éditeur, au sens contemporain du terme, apparut nettement à la fin du XVIIIe siècle :
Le libraire-éditeur
Le métier d’éditeur ne distinguait guère au départ les fonctions de mise en objet et de vente qui étaient étroitement mêlées. Le libraire était le véritable médiateur entre l’auteur et le lectorat. C’est lui qui prenait la décision de reproduire et de diffuser l’ouvrage qui lui était proposé. Mais cette fonction d’éditeur était encore embryonnaire en raison même de l’absence de statut d’auteur. En effet, une fois le manuscrit cédé au libraire, l’auteur n’avait plus aucun droit sur son œuvre car la notion de droit d’auteur n’existait pas. La propriété littéraire n’étant pas établie, le libraire pouvait tout à loisir et ceci sans l’assentiment de l’auteur, reproduire tout manuscrit dont il se procurait la copie. Le paiement de l’auteur intervenait avant la publication, dont nul ne pouvait augurer du succès. Outre la modicité des sommes versées, ce système forfaitaire, qui dura jusqu’au XVIIIe siècle, entraînait d’inévitables injustices.
Le métier d’éditeur, au sens contemporain du terme, apparut nettement à la fin du XVIIIe siècle seulement. Diderot fut en France sinon le premier, du moins le plus célèbre parmi les éditeurs à l’état pur. Ce sont tous les problèmes de la profession – certains sont encore très actuels – qu’il expose en 1767 dans sa « Lettre sur le commerce de la librairie » : « Un fonds de librairie est donc la possession d’un nombre plus ou moins considérable de livres propres à différents états de la société et assorti de manière que la vente sûre mais lente des uns, compensée avec avantage par la vente aussi sûre mais plus rapide des autres, favorise l’accroissement de la première possession. Lorsqu’un fonds ne remplit pas toutes les conditions, il est ruineux. » Diderot emploie les termes de libraire et de librairie ; le terme d’éditeur fut pour la première fois officiellement utilisé dans un texte de loi édicté sous le Premier Empire, stipulant que toute publication « eût un éditeur responsable ». C’est ce terme de responsabilité qui fonde en fait la spécificité du métier d’éditeur et le distingue aujourd’hui de celui d’imprimeur et de libraire.
Source : Viera, Lise. « Chapitre I – La notion d’édition et son évolution ». L’édition électronique, Presses Universitaires de Bordeaux, 2004
Dans son texte Diderot n'écrit pas explicitement que le rôle essentiel de l’éditeur, donc du libraire, est de maintenir sur le marché les titres de ses auteurs mais les passages les plus proches de l’idée moderne selon laquelle l’éditeur doit assurer une rotation lente de certains ouvrages sont les suivants :
Après ces essais de l'art le plus important qu'on pût imaginer pour la propagation et la durée des connaissances humaines, essais que cet art n'offrit au public que comme des gages de ce qu'on pouvait attendre un jour, qu'on ne dut pas rechercher longtemps, parce qu'ils étaient destinés à tomber dans le mépris à mesure qu'on s'éclairerait, et qui ne sont aujourd'hui précieusement recueillis que par la curiosité bizarre de quelques personnages singuliers qui préfèrent un livre rare à un bon livre, un bibliomane comme moi, un érudit qui s'occupe de l'histoire de la typographie, comme le professeur Chapfliny, ont entrepris des ouvrages d'une utilité générale et d'un usage journalier.
Mais ces ouvrages sont en petit nombre ; occupant presque toutes les presses de l'Europe à la fois, ils devinrent bientôt communs, et le débit n'en était plus fondé sur l'enthousiasme d'un art nouveau et justement admiré. Alors peu de personnes lisaient ; un traitant n'avait pas la fureur d'avoir une bibliothèque et n'enlevait pas à prix d'or et d'argent à un pauvre littérateur un livre utile à celui-ci. Que fit l'imprimeur? Enrichi par les premières tentatives et encouragé par quelques hommes éclairés, il appliqua ses travaux à des ouvrages estimés, mais d'un usage moins étendu. On goûta quelques-uns de ses ouvrages et ils furent enlevés avec une rapidité proportionnée à une infinité de circonstances diverses; d'autres furent négligés, et il y en eut dont l'édition se fit en pure perte pour l'imprimeur. Mais le débit de ceux qui réussirent et la vente courante des livres nécessaires et journaliers compensèrent sa perte par des rentrées continuelles, et ce fut la ressource toujours présente de ces rentrées qui inspira l'idée de se faire un fonds.
Un fonds de librairie est donc la possession d'un nombre plus ou moins considérable de livres propres à différents états de la société, et assorti de manière que la vente sûre mais lente des uns, compensée avec avantage par la vente aussi sûre mais plus rapide des autres, favorise l'accroissement de la première possession, Lorsqu'un fonds ne remplit pas toutes ces conditions, il est ruineux. A peine la nécessité des fonds fut-elle connue que les entreprises se multiplièrent à l'infini, et bientôt les savants, qui ont été pauvres dans tous les temps, purent se procurer à un prix modique les ouvrages principaux en chaque genre.
Tout est bien jusqu'ici et rien n'annonce le besoin d'un règlement ni de quoi que ce soit qui ressemble à un code de librairie.
Mais pour bien saisir ce qui suit, soyez persuadé, monsieur, que ces livres savants et d'un certain ordre n'ont eu, n'ont et n'auront jamais qu'un petit nombre d'acheteurs, et que sans le faste de notre siècle, qui s'est malheureusement répandu sur toutes sortes d'objets, trois ou quatre éditions même des œuvres de Corneille et de Voltaire suffiraient pour la France entière : combien en faudrait-il moins de Bayle, de Moréri, de Pline, de Newton et d'une infinité d'autres ouvrages! Avant ces jours d'une somptuosité qui s'épuise sur les choses d'apparat aux dépens des choses utiles, la plupart des livres étaient dans le cas de ces derniers, et c'était la rentrée continue des ouvrages communs et journaliers, jointe au débit d'un petit nombre d'exemplaires de quelques auteurs propres à certains états, qui soutenait le zèle des commerçants. Supposez les choses aujourd'hui où elles étaient alors; supposez cette espèce d'harmonie subsistante de compensation d'effets difficiles et d'effets courants, et brûlez le code de la librairie, il est inutile.
[...]
J'en appelle aux bénédictins, aux théologiens, aux gens de loi, aux antiquaires, à tous ceux qui travaillent à de longs ouvrages et à de volumineuses collections, et si nous voyons aujourd'hui tant d'ineptes rédacteurs de grands livres et de petits, tant de feuillistes, tant d'abréviateurs, tant d'esprits médiocres occupés, tant d'habiles gens oisifs, c'est autant l'effet de l'indigence du libraire privé par les contrefaçons et par une multitude d'autres abus de ses rentrées journalières, et réduit à l'impossibilité d'entreprendre un ouvrage important et d'une vente longue et difficile, que de la paresse et de l'esprit superficiel du siècle.
Diderot explique ici que les ventes régulières financent la conservation et le renouvellement du fonds, que les ventes lentes sont compensées par les ventes plus rapides, ce qui fonde l'intérêt de l’éditeur à garder des titres en circulation. Il aborde aussi le sujet de la contrefaçon qui empêche le libraire d’entreprendre un ouvrage important et d’une vente longue et difficile. Cela montre en creux que le rôle de l’éditeur est aussi de soutenir durablement des titres moins immédiatement profitables.
La version annotée de ce texte par Christophe Paillard (2002. ABU : la Bibliothèque Universelle) fournit également ce commentaire :
C'est que Diderot est conscient des méfaits du libéralisme en matière littéraire. Il revendique avec vigueur la spécificité du livre, qui n'est pas un produit manufacturé comme les autres et qui exige à ce titre un régime spécial de protection, voire de protectionnisme : "Une bévue que je vois commettre sans cesse à ceux qui se laissent mener par des maximes générales, c'est d'appliquer les principes d'une manufacture d'étoffe à l'édition d'un livre". Un livre n'est pas un morceau de chiffon ! Aux yeux de Diderot, la concurrence excessive entraîne la dégradation de la qualité des éditions et la spoliation des libraires ayant établi, à grands frais, le texte original : "sans doute la concurrence excite l'émulation ; mais dans les affaires de commerce et d'intérêt, pour une fois qu'elle excite l'émulation de bien faire, cent fois c'est celle de faire à moins de frais", et donc à moindre qualité.
Avant cette édition il y eut un manuscrit datant de 1764, remanié, envoyé à Antoine de Sartine, intitulé Représentations et observations en forme de mémoire sur l'état ancien et actuel de la librairie, ses règlements, ses privilèges et autres objets relatifs à son commerce et aux gens de lettres, présentées à M. de Sartine, maître des requêtes, maître général de la librairie et imprimerie, par les syndics et adjoints en charge au mois de mars 1764. Celui-ci est aussi consultable sur Gallica.
Nous n'avons pas eu le loisir de lire le texte dans sa totalité. Nous vous conseillons donc de prendre connaissance de son contenu afin de vous assurer que d'autres extraits n'abordent pas plus ou moins directement ce sujet.
Bonne journée
La main qui tremble