Au 18e La Gazette Noire était imprimée à "500 lieues des Cordons". Qu'étaient ces "Cordons" ?
Question d'origine :
Bonjour
La Gazette Noire, au XVIIIe siècle, était imprimée "à cent lieues de la Bastille, à trois cents lieues des Présides, à cinq cents lieues des Cordons, à mille lieues de la Sibérie". Que sont ces "Cordons" ? Merci !
Réponse du Guichet
Si les autres allusions de la formule de la Gazette noire nous évoquent des lieux précis, les "Cordons" pourraient ici renvoyer à quelque chose de plus allégorique. Dans la continuité des symboles d'emprisonnement et d'exil que sont la Bastille, les Présides et la Sibérie, ils pourraient désigner ici ces groupes de forçats enchaînés les uns aux autres et qui formaient ce qu'on appelait un "cordon". Mais Morande pourrait aussi parler des cordons des ordres honorifiques comme le cordon bleu du Saint‑Esprit, symboles du privilège et du pouvoir. Morande s’en disait "à cinq cent lieues " pour affirmer son indépendance.
Bonjour,
Au 18ème siècle avant la Révolution, la Gazette noire était un journal satirique et pamphlétaire virulent créé et dirigé par Charles Théveneau De Morande. Son titre complet est La Gazette noire par un homme qui n'est pas blanc ; ou œuvres posthumes du gazetier cuirassé et sa devise : «Nous autres Satyriques, / Propres à relever les sottises du tems, / Nous sommes un peu nés pour être mécontens». Elle succéda au Gazetier cuirassé.
Cet imprimé critiquait l'arbitraire du pouvoir royal, portait en dérision le monde de la cour, ou se moquait de la frivolité de Versailles et de Paris. Une notice du dictionnaire des journaux (1600-1789), cite l'historien R. Darnton qui la décrivait comme «L'un des plus violents et (des plus) virulents pamphlétaires» de la fin du XVIIIe siècle (R. Darnton, Bohème littéraire et révolution, Paris, Gallimard, 1983, p. 24). Nous pouvons y lire :
Par son titre et par sa présentation, la Gazette noire rappelle la forme périodique, Morande reprenant la formule qui fit le succès de son premier pamphlet : «nouvelles», anecdotes, historiettes, sont mises bout à bout dans un pastiche des journaux et des «nouvelles à la main» de l'époque.
«Chronique scandaleuse» de la cour et de la ville, la Gazette noire dénonce l'arbitraire, la corruption, la dépravation qui règnent alors, selon elle, en France, s'attaquant particulièrement à la noblesse («Coup d'œil historique sur la généalogie des principaux pairs modernes de France», p. 130-145) et aux fermiers et receveurs généraux («Notices curieuses sur quelques-uns des plus renommés Plutus de France, morts ou vivants», p. 146-158), et présentant Paris comme un «immense tripot» dont elle répertorie les «nymphes», les «délices» et les plaisirs («Dialogues pittoresques entre le comte de Lauraguais et un Mylord au sujet des catins les plus célèbres de la capitale», p. 169-203 ; «Les délices et les plaisirs des boulevards», p. 204-240 ; «Histoire des tripots, des tripoteurs, des tripoteuses de Paris, pour l'instruction de la jeunesse française et étrangère», p. 204-240) après avoir rappelé l'histoire de la «première Abbesse», «surintendante et Grande Maîtresse des plaisirs de la Cour et de la Ville», Mme Gourdan (p. 81-129).
Source : La Gazette Noire - Dictionnaire des journaux (1600-1789).
La formule «Imprimé à cent lieues de la Bastille, à trois cent lieues des Présides, à cinq cent lieues des Cordons, à mille lieues de la Sibérie» était effectivement publiée à chaque tirage. Ce ton ironique et énigmatique soulignait le côté clandestin du journal. Mais d'après le dictionnaire, son véritable lieu d'impression serait Londres, affichant "[Londres]" dans la notice à côté de la formule.
Mais alors que sont les Cordons ? Selon nous, ces points de repères font autant allusion a des lieux géographiques précis qu'à des allégories.
La Bastille est la célèbre prison parisienne, symbole de l'arbitraire de la monarchie absolue en France. Les Présides désignent probablement les Présides de Toscane, un ensemble de petites places fortes situées sur terre et en Méditerranée qui tiennent leur nom des "postes fortifiés établis par les Espagnols sur une côte étrangère (presidio)" d'après Wikipedia. Leur situation singulière au XVIIIème siècle nourrissait des enjeux diplomatiques et stratégiques entre plusieurs puissances européennes. Elles ont fait l'objet d'une thèse d'Antonio D'onofrio en 2018 : Un petit espace en Méditerranée : Les Présides de Toscane au XVIIIe siècle. Le dictionnaire de l'Académie Française indique les présides espagnoles pouvaient s'apparenter à des lieux d'enfermement et de punition : "Il se disait de Postes fortifiés occupés par les Espagnols, et spécialement de Ceux où ils envoyaient les condamnés aux galères, aux travaux forcés. Les présides d' Afrique". La Siberie renvoyait déjà à l'époque dans l'imaginaire collectif, à cet espace lointain et hostile utilisé par le pouvoir russe pour éloigner et punir les opposants ou toute personne indésirable. Cet article d'Alain Guyot de l'Université de Lorraine met en lumière ces cas de déportation de prisonniers de guerre en Sibérie dès le XVIIIème siècle.
Enfin les Cordons... Et là nous voyons deux possibilités. En restant dans la thématique de l'exil ou de l'emprisonnement, le journal peut se vanter d'échapper aux Cordons, à savoir le nom que l'on donnait à ces groupes composés d'une vingtaine de forçats enchaînés les uns aux autres par le cou entre leur jugement et leur arrivée au bagne. On peut lire sur Wikipedia : "Les prisonniers étaient attachés par un collier de fer et groupés en « cordons » de 24 à 26 hommes ; ils faisaient le trajet à pied, en charrette ou encore en bateau." (Chaîne (forçats)) L'article Chaîne des forçats. Le grand spectacle de Sylvain Rappaport sur Cairn en donne la définition suivante : "Le cordon est un être collectif qui ne sera dissous qu'à l'arrivée au bagne".
Seconde option, s'exprimer loin des Cordons pourrait signifier échapper aux honneurs et distinctions de l'Ancien Régime, en d'autres termes exprimer son indépendance du pouvoir. À l’époque, le terme "cordon" désignait notamment les rubans ou écharpes portés en sautoir ou en collier, caractéristiques des ordres de chevalerie. Au 18ème siècle en France, l'ordre le plus prestigieux était l'Ordre du Saint-Esprit, distinction suprême équivalente aujourd'hui à la légion d'honneur. Son signe distinctif était alors un cordon bleu. De cette décoration la Franc-maçonnerie se serait même directement inspirée pour composer ses propres attributs :
C’est en France que le port du sautoir et du cordon va vraiment se développer. Ici encore, il y a une référence claire à un Ordre honorifique: l’Ordre du Saint-Esprit, l’Ordre le plus prestigieux que conférait la monarchie française. Les francs-maçons français adoptèrent donc un cordon de la même couleur, c’est-à-dire bleu clair. L’usage même du nom cordon atteste de l’origine nobiliaire et non maçonnique de cet accessoire, car c’est le mot utilisé pour désigner les rubans permettant de porter le bijou distinctif des Ordres nobiliaires. Et comme le cordon de ces Ordres se portait en sautoir ou en écharpe, selon le rang de son porteur, la franc-maçonnerie française ajouta aux sautoirs des Officiers des cordons portés en écharpe par les simples Maîtres
Source : Nos colonnes, boutique de décors maçonniques - Les sautoirs et cordons maçonniques.
En ce sens, se signaler hors de portée des Cordons permettrait d'affirmer son indépendance vis à vis du pouvoir et des compromissions que ces honneurs pouvaient susciter. Cela pourrait aussi bien signifier ne pas vouloir être associé à la franc-maçonnerie, souvent assimilée à l’aristocratie et aux élites.
Bonne journée.
Katabasis