Peut-il y avoir autre chose que Dieu au-dessus d'une chapelle ?
Question d'origine :
Bonjour,
Je suis guide au château de Drée (71800) et lors de la visite, nous montrons une chambre dite de l'évêque située juste au-dessus de la chapelle. À plusieurs reprises, des visiteurs m'ont dit que ce n'était pas pensable pour un chrétien de dormir au-dessus d'une chapelle car il ne peut rien y avoir sauf Dieu, au-dessus d'une chapelle.
Qu'en est il d'après vous?
Réponse du Guichet
La proximité ou la superposition chapelle/chambre, telle qu'on la trouve au Château de Drée, construit au XVIIème siècle pour François de Bonne de Créquy, duc de Lesdiguières et gouverneur du Dauphiné, ne relève pas d'une curiosité mais d'une distribution architecturale connue de la demeure seigneuriale et épiscopale française depuis le Moyen Âge, où l'on voit la chapelle s'intégrait à un ensemble résidentiel et liturgique.
Les traités d'architecture du XVIIe siècle, comme celui de Pierre Le Muet, montrent que la chapelle est totalement intégrée au corps de logis, comme en témoignent les chambres des palais épiscopaux ou encore les dortoirs des moines surmontant les espaces ecclésiaux bas (chapelles orientées, sacristies, salles capitulaires).
Le texte doctrinal de Saint Charles Borromée de 1577 traduit en anglais, Instructiones fabricae et supellectilis ecclesiasticae [Instructions pour la construction et le mobilier des églises], autorise explicitement la construction des logements des sacristains au dessus de l'église ou de la sacristie.
Bonjour,
Vous êtes guide au Château de Drée (71800), situé sur la commune de Curbigny en Saône-et-Loire, et réferencé sur POP, Plateforme ouverte du patrimoine, avec plus de 200 photos.
Lors de la visite de la chambre dite de l'évêque, située juste au-dessus de la chapelle, des visiteurs vous font remarquer qu'un chrétien ne peut dormir au-dessus d'une chapelle. Qu'en est-il vraiment ?
Surnommé "Le Petit Versailles du Charolais ou du Brionnais", cette demeure somptueuse révèle des intérieurs remarquables et une chapelle insoupçonnée. [...] Construit au XVIIème siècle pour François de Bonne de Créquy, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France et gouverneur du Dauphiné, il est le premier grand château d'apparat construit en Charolais-Brionnais, reflétant l'importance de son propriétaire (Source : site de la Mission Tourisme du Département de Saône-et-Loire).
Selon, le site du Centre d'Etudes des Patrimoines Culturels en Charolais-Brionnais :
Le château de Drée, situé dans le Brionnais, au sud de la région Bourgogne, est construit au milieu des prairies d'élevage, sur la commune de Curbigny. Son histoire et son architecture permettent de comprendre l’évolution de cette demeure aristocratique, depuis l’époque médiévale jusqu’à l’époque moderne. En effet, le château de Drée, forteresse à l’origine, a laissé la place à une somptueuse demeure de plaisance. Racheté en 1995 par M. Ghislain Prouvost, le château, qui était alors dans un état déplorable, est entièrement restauré, de même que les jardins. Cet ensemble exceptionnel, ouvert à la visite dès 1997, mérite largement son surnom de « petit Versailles » du Brionnais. Les façades et toitures du château, des communs et des deux pavillons octogonaux à l’entrée du parc, ont été inscrits au titre des Monument historiques en 1959. Les jardins à la française, étagés en terrasses et agrémentés de magnifiques sculptures, ont reçu le label « jardin remarquable ».
La collection « Histoire et patrimoine rural », éditée par le Centre d’Études des Patrimoines compte un quinzième numéro, consacré au château de Drée, en Brionnais. Il s’agit de la 6e publication de Jean-Marie Jal, spécialiste des châteaux et sites castraux du Charolais-Brionnais, et membre très actif du Centre de Castellologie de Bourgogne (CECAB).
Que disent les traités d'architecture de l'époque ?
Dans le Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe de Viollet-le-Duc, accessible sur Wikisource, une notice est consacrée à la chapelle, et notamment aux Chapelles de chateaux, d’évêchés : les évêques possédaient souvent leur chapelle propre, généralement à deux étages. Les châteaux de grande importance pouvaient posséder deux chapelles, l'une située dans la basse-cour pour les gens de service, l'autre au milieu des habitations d'intérieur pour le Seigneur des lieux. On voit donc que la chapelle s'intègrait à un ensemble résidentiel et liturgique.
Chaque seigneur féodal voulait posséder, dans l’enceinte de son château, une chapelle, desservie par un chapelain ou même par un chapitre tout entier. Ces chapelles ne furent donc pas seulement de simples oratoires englobés dans l’ensemble des constructions, mais de petits monuments presque toujours isolés, ayant leurs dépendances particulières, ou se reliant aux bâtiments d’habitation par une galerie, un porche, un passage. Très fréquemment, ces chapelles sont à double étage, afin de placer l’oratoire du maître au niveau des appartements qui se trouvaient toujours au-dessus du rez-de-chaussée, de séparer le seigneur et sa famille des domestiques et gens à gages qui habitaient l’enceinte du château, et aussi par suite de cette tradition dont nous avons parlé au commencement de cet article. Il va sans dire que les évêques, dans l’enceinte du palais épiscopal, avaient leur chapelle. L’évêque Maurice de Sully en avait élevé une à Paris, à deux étages, du côté de la rivière, et qui existait encore avant le sac de l’archevêché en 1831. L’archevêché de Reims possède la sienne, qui est fort belle, à deux étages, et dont la construction remonte à 1230 environ.
[...]
Certains châteaux d’une grande importance possédaient deux chapelles ; l’une située dans la basse-cour pour les gens de service et la garnison, l’autre au milieu des bâtiments d’habitation intérieurs pour le seigneur du lieu. Cette disposition existait à Coucy, ainsi que le fait voir le plan de Ducerceau[18]. La chapelle de la basse-cour paraît être de l’époque romane ; celle du château, dont le rez-de-chaussée est encore visible, datait du commencement du XIIIe siècle ; elle communiquait directement, au premier étage, avec la grande salle ; c’était un admirable édifice, à en juger par les nombreux fragments qui jonchent le sol autour des piles ruinées du rez-de-chaussée, quoique d’une simplicité de plan peu ordinaire (voy. Château).
Source : Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe de Viollet-le-Duc
Guillaume, évêque du Mans entre 1145 et 1187, fit construire dans son palais une chambre basse de pierre, au-dessus de laquelle se trouvait la chambre à coucher de l'évêque, depuis laquelle il pouvait gagner sa chapelle. Dans cet exemple, soulignons la situation de la chambre épiscopale à l’étage, chambre qui vient s’insérer dans un ensemble présentant des relations étroites entre chambre et chapelle :
Depuis l’époque carolingienne le palais se structure autour d’un pôle constitué de trois ensembles majeurs, l’aula (la salle), la camera (chambre) et la capella (chapelle). Jusqu’à la fin du XIVe siècle (parfois au-delà dans certaines comptabilités), on conservera souvent une terminologie latine classique pour désigner les pièces constitutives de la demeure noble. Le terme de camera s’impose à partir du XIe siècle, et les qualificatifs qui la désignent (magna camera, camera principalis, camera ducis) attestent à la fois de sa place première dans la suite résidentielle comme d’une appropriation par le maître des lieux27. Aux qualificatifs qui renvoient aux dimensions de la chambre (magna, parva) s’en ajoutent d’autres qui se réfèrent à sa situation, au rez-de-chaussée ou à l’étage (alta, bassa ou inferior). Ainsi Guillaume, évêque du Mans entre 1145 et 1187, fit construire dans son palais une chambre basse (inferiorem) de pierre et une chapelle à deux niveaux située dans son prolongement (juxta positam). Au-dessus de cette chambre inférieure, se trouvait la chambre à coucher de l’évêque (fecit cameram…, ubi ipse jacebat) éclairée de chaque côté par des fenêtres projetant une clarté intense ; de sa chambre il pouvait gagner sa chapelle au riche décor peint28. Au-delà de cette relation privilégiée entre chambre et chapelle – ou salle et chapelle – qui se retrouve dans de très nombreux palais, on soulignera encore la situation de la chambre épiscopale à l’étage, chambre qui vient s’insérer dans un ensemble présentant des relations étroites avec la salle et la chapelle, parfois par l’intermédiaire d’une galerie.
Source : Salamagne, Alain. « La distribution des espaces dans le château français XIIe-XIVe siècle ». Châteaux et modes de vie au temps des ducs de Bretagne, édité par Gérard Danet et al., Presses universitaires François-Rabelais, 2012.
Concernant les palais épiscopaux, la superposition était fréquente car leurs palais, souvent construits dans des espaces urbains très serrés à côté des cathédrales, devaient optimiser la verticalité. Dans l'exemple patrimonial du Palais épiscopal de Mirepoix, l’appartement épiscopal et la chapelle font partie d’un même ensemble : la chapelle occupe deux étages du bâtiment, tandis que la chambre de l'évêque se trouve dans la pièce orientale du deuxième étage, avec un accès à la chapelle haute :
Le bâtiment est divisé longitudinalement par un mur épais (correspondant à la façade de la première construction ?) qui séparait galeries et escaliers au nord, de la partie sud. La partie orientale de celle-ci est occupée par la chapelle privée de l'évêque, à deux travées voûtées de croisées d'ogives à liernes et un choeur à nervures rayonnantes dont les pans coupés sont portés par des trompes appareillées en pierre de taille. La chapelle qui occupe deux niveaux a été agrandie d'une tribune vers l'ouest en empiétant sur la grande salle à deux travées voûtées d'ogives ; qui comprenait peut-être encore une troisième travée plus étroite formant aujourd'hui une pièce indépendante. Les clefs de voûte à large disque et les culots sur lesquels retombent les nervures surbaissées sont semblables à ceux de la chapelle. A chacun des deux étages, la pièce ouest est isolée par un mur de refend percé d'une porte dont la modénature de l'encadrement est proche de celle de l'escalier Renaissance. La chambre de l'évêque se trouvait dans la pièce orientale du deuxième étage ; elle était accompagnée d'un cabinet sur trompe. Depuis son appartement, l'évêque pouvait se rendre à la chapelle haute ménagée au-dessus du porche de la cathédrale par l'escalier Renaissance appuyé au contrefort de l'église. Il s'agit d'un escalier à l'italienne à mur-noyau, volées droites et repos à mi-étage dont les plafonds sont constitués de grandes dalles soutenues par des linteaux, à caissons ornés de fleurons, de médaillons et de petits nus à l'antique. Ces linteaux reposent eux-mêmes sur des supports de forme et de décor variés.
Source : Inventaire général du patrimoine culturel
Au XVIIe siècle, les architectes publient des manuels pour expliquer comment bâtir un château moderne et montrent que la superposition ou la proximité immédiate de la chambre et de la chapelle est tout à fait normale. Manière de bastir pour toutes sortes de personnes (1623) de Pierre Le Muet, est le grand traité du début du XVIIe siècle. Le Muet y dessine des plans types d'hôtels particuliers et de châteaux. On y voit très clairement des chapelles intégrées dans les ailes des bâtiments, surmontées de chambres pour optimiser l'espace. Vous pouvez le consulter en ligne sur Numelyo ou sur Gallica.
Dans L'architecture cistercienne en France [Livre] de 1947, Marcel Aubert, historien de l'art, démontre que le dortoir à l'étage surmontant les espaces ecclésiaux bas (chapelles orientées, sacristies, salles capitulaires) est la norme de l'architecture monastique médiévale et moderne. En témoignent les abbayes, telles que l'Abbaye de Fontenay où le dortoir des moines se trouvait à l'étage, directement au-dessus d'une partie de l'église (sacristie ou chapelles) ou du cloître :
Le dortoir occupe tout l'étage du bâtiment des moines, au-dessus des différents locaux de la galerie Est. Il est desservi par un escalier à chaque extrémité. Au nord, l'escalier de nuit permettait de descendre directement dans l'église pour l'Office de Matines.
Source : l'Abbaye de Fontenay (Wikipédia)
Et que dit le droit canonique ?
Au XVIIe siècle, le droit de l'Église n'est pas encore codifié (le Code de 1917 n'existe pas), mais le droit canonique en vigueur était fondé sur Le Décret de Gratien (vers 1140), les Décrétales de Grégoire IX en 1234, et le Corpus juris canonici entre 1532 et 1917.
Pierre-Toussaint Durand de Maillane est l'auteur du Dictionnaire de droit canonique et de pratique bénéficiale conféré avec les maximes et la jurisprudence de France, considéré comme une synthèse du droit canonique gallican à la fin de l'Ancien Régime. Bien que publié en 1761 (donc postérieur au château), ce dictionnaire synthétise la pratique du XVIIe siècle et est directement accessible sur Numelyo et Gallica. La notice "chapelle" de la page 263 à la page 268, traite des règles d'usage de la chapelle, sans mention d'une interdiction d'habitation au dessus de celle-ci.
Une autre source doctrinale et religieuse est le texte de Saint Charles Borromée de 1577 traduit en anglais, Instructiones fabricae et supellectilis ecclesiasticae [Instructions pour la construction et le mobilier des églises], qui autorise explicitement la construction des logements des sacristains au dessus de l'église ou de la sacristie :
The living quarters of the ministers called custodians or sacristans can be built in a place adjacent to the church or the sacristy, or above the sacristy itself (as can be seen in some churches) so that the ecclesiastical furnishings entrusted to these ministers will be better protected from danger of sacrilege, theft or fire. However in building this residence, care must be taken above all that the structure does not obstruct or disfigure the façade of the church or block windows or openings or furnish impediments of any kind.
TraductionLes logements des ministres appelés sacristains peuvent être construits à proximité de l'église ou de la sacristie, voire au-dessus de celle-ci (comme on peut le voir dans certaines églises), afin de mieux protéger le mobilier liturgique qui leur est confié contre les risques de sacrilège, de vol ou d'incendie. Toutefois, lors de la construction de ces logements, il convient de veiller avant tout à ce que la structure n'obstrue ni ne défigure la façade de l'église, ne bloque pas les fenêtres ou les ouvertures et ne constitue aucun obstacle.
Pour aller plus loin avec les collections de la BmL :
Le Château en France [Livre] / sous la dir. de Jean-Pierre Babelon, 1986 ;
Au service du château [Livre] : l'architecture des communs en Ile de France au XVIIIe siècle / Christophe Morin, 2008 ;
Histoire du droit public français. 1 [Livre] : XVe-XVIIIe siècle : la genèse de l'État contemporain / Philippe Sueur,..., 1989 ;
Le sacré et son inscription dans l'espace à Byzance et en Occident [Livre] : études comparées / sous la dir. de Michel Kaplan ; éd. Centre de recherches d'histoire et de civilisation byzantines, 2001.
Métropoles et périphéries : qui les habitent ?