Question d'origine :
Bonjour,
Je fais des recherches sur le magicien Gaston Velle et sur son histoire. Je m'interesse également à sa relation avec Méliès. Im me semble qu'ils ont réalisés des films ensemble. Pouvez-vous m'aider ?
Merci d'avance.
Réponse du Guichet
Gaston Velle (1868-1953), prestidigitateur devenu réalisateur, est une figure encore mal documentée du cinéma des premiers temps, auteur d’une cinquantaine de films à trucages pour Pathé, les frères Lumière et la Cines. Mais sa biographie reste lacunaire et nécessite de croiser les sources, notamment pour ses dates et la fin de sa vie.
Proche de l’univers de Méliès pour son style fantasmagorique et leur passé de magicien, on peut juger que leur relation est plus concurrente que collaborative au vu des structures pour lesquelles ils travaillent. Les deux hommes ne semblent pas réaliser de films ensemble.
Bonjour,
Le magicien et réalisateur Gaston Velle est un personnage qui, hormis ses films, n'a pas laissé beaucoup de traces derrière lui. Il nous a fallu persévérer pour apprendre à la connaître. Même le Dictionnaire du cinéma de Jean Tulard est incapable de fournir des informations sur sa vie :
Velle, Gaston (1872-1942 (?))
Charmant auteur de films de trucages et de féeries qui travailla beaucoup pour Pathé mais dont la personnalité demeure un peu mystérieuse comme s'il était sorti lui-même d'un chapeau de prestidigitateur.
Source : Dictionnaire du cinéma. 01. Les réalisateurs de Jean Tulard (R. Laffont, 2007)
Heureusement, The Movie Database, site communautaire de référence sur le cinéma et son histoire, contient une notice, quelques éléments biographiques et sa filmographie. Il est crédité à la réalisation d'une cinquantaine de films, produits entre 1902 et 1911.
Né Gaston Balthazar Velle à Rome le 24 décembre 1868 et mort à Paris en 1948, est un réalisateur français de films ayant travaillé pour Louis et Auguste Lumière, Pathé puis pour la Cines italienne.
Prestidigitateur et fils du prestidigitateur Joseph Velle, Gaston Velle assurait la mise en scène de la plupart des films à fééries et à trucages lors du plein essor de la production Pathé. Il y a réalisé plus de 50 films sur une période allant de 1903 à 1911.
En 1906, il rejoint la société italienne Cines à Rome où il devient directeur artistique. Son retour (à la fin de 1907) à Vincennes chez Pathé déclencha une vive polémique entre les deux sociétés concurrentes, la Cines accusant Pathé de plagiat.
Source : Gaston Velle - TMDB
Mais comme souvent avec Gaston Velle, les informations doivent être recoupées, y compris ses dates de naissance et de décès, qui divergent ici sensiblement de celles indiquées dans le Dictionnaire des réalisateurs du cinéma. S’il est bien né à Rome le 24 décembre 1868, Velle serait décédé le 8 janvier 1953, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, comme l'indique son acte de décès numérisé par les Archives de Paris.
Comment Gaston Velle a-t-il occupé son existence et qu'en est-il de sa contribution à l'histoire du cinéma ?
Le site groupe de Reflexion sur l'image dans le monde hispannique (GRIMH) propose peut-être sa biographie la plus complète sur son site internet. Même si nous ne sommes pas en mesure de tout confirmer, celle-ci a la mérite de sourcer ses informations. Elle n'est pas reproductible, donc nous vous invitons à la parcourir sur leur site.
On sait qu'il est le fils de Joseph Velle, prestidigitateur d'origine hongroise installé à Paris et reconnu pour ses prestations au théâtre Robert Houdin, qui lui enseigna le métier d'illusionniste. Il réalise une série de "vues fantasmagoriques", comme La Marmite diabolique ou La Tentation de Saint-Antoine, pour les Frères Lumière entre 1902 et 1904. Il intègre Pathé vers 1904, avant un aller retour chez la Cinès entre 1906 et 1907. Il aurait repris ses activités de prestidigitateur à la veille de la Première guerre mondiale avant de travailler dans une société de gaz. On perd ensuite complètement sa trace jusqu'à sa mort en 1953.
Même si pour le GRIMH, les deux hommes se connaissaient, Gaston Velle et George Méliès ne semblent pas avoir travaillé ensemble à la réalisation d'un film. L'un exerçant pour les frères Lumière, puis Pathé et la firme italienne Cinés, le second à son compte avec sa société de production Star-film (première société de production de l'histoire du cinéma) ; ils étaient, factuellement, plus concurrents que collaborateurs :
A l'instar de Méliés qui devait l'essentiel de ses recherches filmiques à la pratique qu'il avait acquise et expérimentée au "Théâtre Robert Houdin" , Gaston Velle, avant d'être engagé chez Pathé en 1903 et de réaliser ces films à "trucs" destinés à concurrencer ce même Méliés, suivait, pour ainsi dire, la même voie.
La troupe qu'il dirigeait, fort de son titre de "professeur", se produisit deux semaines durant à Toulon. D'abord à l'"Eden-Cirque", du 29 mars au 6 avril 1902, puis "Salle Marchetti", du 8 au 13 avril 1902.
(...)
A y regarder de plus près, quand on connaît la brillante démonstration faite par J. Richard (55) , sur les éléments qui sont à l'origine du développement du spectacle cinématographique et qui y interviennent massivement, on ne peut s'empêcher de penser qu'en cette année 1902, la différence entre ce type de spectacle et le cinématographe était encore affaire de degré, plus que de nature.
Un spectateur qui eut quelques facilités à se souvenir, aurait trouvé dans les premiers films de Gaston Velle, présentés à Toulon en 1904, confirmation d'un tel propos et abouti à la même conclusion
Source : Vers la sédentarisation : du cinématographe au cinéma. Les premières tentatives ambulantes et urbaines du cinématographe à Toulon (1897-1905) de Guy Olivo (Persée) (1978)
D'autant plus à une époque où la concurrence était impitoyable, lorsque l'on sait qu'elle aboutira par l'absorption de Star-Fim par ses concurrents et à la chute de Méliès :
Malheureusement la reconnaissance du génie de Méliès provoquera paradoxalement sa perte : il est concurrencé, plagié, aux Etats-Unis d'abord puis en France même où Gaumont et Pathé, meilleurs industriels, commerçants et financiers que lui, le marginalisent et finalement l'absorberont pour mieux l'étouffer : aux Etats-Unis la Star-Film est incorporée au trust Edison, en France Méliès cesse même dix-huit mois son activité (entre 1909 et 1911) puis Pathé se fait distributeur de ses films mais en gageant les installations de Montreuil. Or le public se lasse des fantasmagories de Méliès comme, précédemment, des vues documentaires de Lumière au profit de fictions plus élaborées. Sa poésie naïve passe de mode, il demeure fidèle à ses trucs mais ses effets paraissent désormais ringards ; dès 1919, il ne tourne plus qu'un ou deux films par an, catastrophiques sur le plan commercial. Aussi Ferdinant Zecca, son vieux concurrent devenu maintenant son supérieur chez Pathé, essaye par tous les moyens de lui nuire. En 1912 ses derniers films sont A la conquête du pôle et Le voyage de la famille Bourrichon, pas indignes des précédents mais c'est le cinéma qui a changé. A ce moment Charles Pathé lui réclame le paiement de ses dettes et il doit vendre tous ses biens. La Grande guerre achève de le ruiner totalement. Il abandonne donc le cinéma pour finir pauvrement son existence (jusqu'en 1938).
Source : Histoire du cinéma français : des origines à nos jours / René Prédal (Nouveau monde, 2018) (pp. 25-26)
Malgré cela, il est néanmoins possible de faire des rapprochements entre les deux cinéastes.
Tous deux issus du monde de la magie, ils gagnèrent leur réputation grâce à leur maîtrise des trucages et à la production de films dans un registre magique/féérique comme Le Voyage dans la lune (1902) ou Le voyage autour d'une étoile (1906). Ils incarnent une forme de circulation des savoirs entre l'art magique et le cinématographe, sujet qui a fait l'objet d'une thèse et d'un livre par le chercheur Frédéric Tabet, actuellement emprunté à la BmL, que nous n'avons donc malheureusement pas pu consulter : Le cinématographe des magicien : 1896-1906, un cycle magique (PUR, 2018) et qui fait suite à une thèse soutenue en 2011 à l’Université Paris- Est, Circulations techniques entre l'art magique et le cinématographe avant 1906, sous la direction de Giusy Pisano. Un petit résumé du livre, écrit par Manon Billaut et lisible sur Open Edition, a été publié dans la revue Mille huit cent quatre-vingt-quinze en 2019.
Le catalogue panoramique L’Œuvre de Georges Méliès, publié à l’occasion de l’exposition organisée en avril 2008 à la Cinémathèque française, confirme, par l’absence de toute mention dans ce vaste répertoire, qu’aucune collaboration n’a jamais existé entre les deux hommes.
L'ouvrage Georges Méliès, l'illusionniste fin de siècle ? (actes du colloque de Cerisy-la-Salle, 13-22 août 1996), n'offre que de l'anecdotique lorsqu'il s'agit de mentionner Gaston Velle. La page 401 rapporte que des films tournés par G.Velle pour Pathé imitent Méliès, mais sans les mentionner.
Cet espionnage industriel est caractéristique des années 1906-1910. Passé de Pathé à la société italienne Cinés, avant de faire machine arrière en 1907, Gaston Velle incarne à lui seul ce débauchage des employés et de leurs secrets de tournage entre sociétés concurrentes. Le sous-chapitre "La carrière des employés, entre savoir et acquis" (à partir de la p. 177) du livre Pathé à la conquête du cinéma 1986-1929 de Stéphanie Salmon (Tallandier, 2014), en offre une bonne illustration. Extrait :
L'affaire fait grand bruit dans l'enceinte des ateliers, car elle implique différents corps de métiers, des employés aux ouvriers. Elle témoigne des tentatives de débauchages des salariés, un phénomène constaté depuis plusieurs mois à travers la presse et directement au théâtre avec le départ de Gaston Velleà la Cinès. Selon Georges Sadoul, la Compagnie prend la décision en août d'éditer l'ensemble des négatifs qu'elle a encore en stock, de manière à éviter les plagiats d'autres maisons. De même, Pathé n'hésite pas à se servir des compétences acquises chez les concurrents : Emmanuel Cheneau et Arthur Roussel, qui lancent Bound Brook, ont passé quelques années, l'un chez Eastman kodak, l'autre chez De Bets.
De nouveau confirmé pour Gaston Velle dans l'article de Stéphanie Salmon, Le Film d’Art et Pathé : une relation éphémère et fondatrice (paru dans 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 2008) et lisible sur Open Edition :
En 1906, Gaston Velle, débauché par la Cinès, reprenait des sujets tournés pour le coq, obligeant Pathé à éditer plus rapidement que prévu une partie de ses vues – voire celles qui n’étaient pas destinées à l’être. La même année, le danger était évité avec Charles Lépine quand ses malversations étaient démasquées. Les contrats d’auteurs, ainsi que l’exclusivité dont bénéficie Le Film d’Art auprès de Pathé, apportent à celle-ci des garanties. Ils la déchargent des revendications pouvant naître de l’utilisation d’une œuvre : en ne signant pas avec les auteurs, elle échappe aussi à la menace de procès tels que ceux déclenchés contre elle par Courteline, Wolff, Gavault, de Cottens et Varney.
Et si vous souhaitez aller plus loin :
Kessler, Frank, et Sabine Lenk.« Georges Méliès et la série culturelle de la féerie ». Méliès, carrefour des attractions (PUR, 2014)
Tabet, Frédéric. « Méliès et les artistes magiciens, éléments de lecture d’une écriture magique virtuose » (PUR, 2014)
Tabet, Frédéric. Entre art magique et cinématographe : un cas de circulation technique, le Théâtre Noir (2013).
Bonne journée.
Le grand livre de St Cyprien ou Le trésor de la sorcellerie