Pourquoi le raffinement est associé aux personnes riches et le vulgaire aux pauvres ?
Question d'origine :
Pourquoi les bourgeois, les riches, les gens mondains sont-ils raffines, sophistiques etc alors que certaines personnes qui ne sont pas bourgeois ou riches se sentent presque grossiers, vulgaires quand ils sont parmi les bourgeois et les riches: comme moi, je connais pas les manieres sociales des bourgeois et des riches donc je me sens grossier et vulgaire quand je frequente les bourgeois et les riches?
Question d'origine :
Pourquoi certaines personnes semblent donner une image d'eux-memes tres raffinee, tres elegante, tres classe alors que d'autres personnes semblent plus grossiers, plus vulgaires, en tout cas beaucoup moins raffines et moins elegants et moins classe et sont donc moins admire et plus meprise? Je dis cela parce que je me sens beaucoup moins raffine etc que certaines personnes, je me sens beaucoup plus grossier et vulgaire que certaines personnes et donc je me sens souvent meprise
Réponse du Guichet
Pour les sociologues avec Bourdieu en tête, ce sont les classes dominantes qui historiquement ont transformé leurs pratiques en normes de référence et en “bon goût” légitime, afin de se distinguer des pratiques dites "vulgaires" et populaires du bas peuple. Le « bon goût » et le raffinement ne sont pas une aptitude innée ou naturelle, mais une faculté acquise et sociale qui résulte de relations de pouvoir.
Si les goûts et les pratiques culturelles demeurent liées à la position sociale des individus, on assiste à une montée de l’éclectisme des goûts et pratiques des classes dites supérieures qui sont qualifiées d'"omnivores" et à l’arrivée d’une société moins structurée par la culture de classe.
Bonjour,
Les codes sociaux peuvent effectivement être très différents d'une classe sociale à l'autre :
Le code social est un ensemble de signes, de formules de langage, de signaux corporels, qui sont émis les individus pour marquer leur appartenance à un groupe, à une communauté ou à une classe sociale et pour y être acceptés.
L'acquisition des codes sociaux est l'un des fondements de la socialisation des individus pour leur permettre de gérer les relations interpersonnelles (Cf. Socialisation primaire et socialisation secondaire). Ces codes évoluent avec la société et s'adaptent en permanence.
Les codes sociaux prennent différentes formes :
- Les émotions,
Exemples : expressions du visage, contrôle corporel.- Le langage, les formulations linguistiques :
Exemples : expressions codifiées, tutoiement / vouvoiement, tics verbaux, accent, usage du verlan ou de l'argot.- L'apparence.
Exemples : coiffure, barbe, mode vestimentaire, accessoires, tatouages.- Les pratiques, les conduites à avoir selon les circonstances.
Exemples : la politesse, la manière de saluer, la galanterie.
On distingue parfois les codes sociaux des conventions sociales (ou étiquette) qui peuvent être sujettes à contestation et servent à intégrer ceux qui les connaissent et à exclure ceux qui ne les connaissent pas ou ne les appliquent pas.
source : La toupie
Ils sont intégrés par la socialisation. Lire à ce sujet Comment la socialisation contribue-t-elle à expliquer les différences de comportement des individus ?
Ce document pédagogique du Collège de France explore comment la socialisation façonne les comportements, les goûts et les ambitions des individus tout au long de leur existence. Il distingue la socialisation primaire, ancrée dans l'enfance et la famille, de la socialisation secondaire, qui évolue à travers les expériences professionnelles ou conjugales. En s'appuyant sur des figures majeures comme Durkheim, Elias et Bourdieu, le texte analyse l'influence de l'origine sociale et du genre sur les parcours scolaires et les pratiques de loisirs. Les auteurs examinent également le concept d'habitus et la manière dont les interactions sociales produisent des trajectoires parfois inattendues. Enfin, l'étude souligne que les individus intériorisent des dispositions plurielles au sein de configurations familiales en constante mutation.
(résumé réalisé par IA LM Notebook)
Il montre ainsi que la socialisation est un processus continu et que vos habitus peuvent évoluer au gré des rencontres que vous faites tout au long de la vie. Rien n'est figé. Un individu peut alors chercher à s'adapter, devenir plus à l'aise avec une catégorie sociale supérieure à la sienne par le biais de la socialisation anticipatrice. Elle vise à favoriser les transfuges de classe, c'est-à-dire le passage d'une classe sociale à une autre.
Qu'est-ce qui fait que le raffinement est plutôt associé aux codes sociaux de personnes riches et le vulgaire à ceux des personnes plus modestes ?
Il s'agit d'une construction sociale qui n'a rien d'innée ou de biologique. Les bourgeois, les riches ou les gens mondains ne sont pas naturellement plus raffinés. Ils ont souvent davantage été exposés à des codes sociaux particuliers qui finissent par paraître naturels. Ces codes peuvent inclure : certaines façons de parler (ton plus posé, vocabulaire, accent) ; certaines références culturelles ; des règles implicites sur comment se tenir, s’habiller, recevoir, plaisanter ; une manière de montrer ou cacher ses émotions ; le rapport au temps, à l’argent, au conflit... Quand on grandit dans un milieu où ces codes circulent depuis l’enfance, on les absorbe sans même s’en rendre compte. Ensuite, ces codes sont parfois interprétés comme de « l’élégance » ou du « raffinement ».
Ce sont les classes dominantes qui ont historiquement défini le bon goût et le raffinement. Leurs pratiques sont devenues la norme, considérées comme légitimes. Ils entendaient ainsi se distinguer du reste de la population. C’est ce qu'on appelle le snobisme intellectuel.
Le néologisme "vulgaire" (inventé par Madame de Staël en 1802) vient d'ailleurs du latin vulgus, qui signifie simplement "le commun des hommes", "la foule", "le peuple". À l'origine, être vulgaire signifiait simplement faire comme tout le monde, comme le peuple. Dans ses premiers usages, il n’avait pas forcément de connotation péjorative.
Avec le temps, la classe dominante a teinté ce mot d'un mépris de classe, transformant une description statistique en un jugement moral négatif.
Ecouter : La vulgarité moderne / Jacques Munier, Le journal des idées, France Culture - 24 mai 2019
Et lire à ce propos :
- Histoire du snobisme / Frédéric Rouvillois
- Le passage à des goûts omnivores : notions, faits et perspectives / Richard A. Peterson - Sociologie et sociétés - Volume 36, numéro 1, printemps 200
Associer le raffinement aux riches et la vulgarité aux pauvres est un mécanisme de domination sociale. Cela permet de justifier les inégalités en faisant croire que la hiérarchie sociale est une hiérarchie de valeur humaine, de mérite et de bon goût, alors qu'elle dépend de toutes autres choses, du milieu où l'on naît, de son éducation, des choix et des rencontres que l'on fait tout au long de la vie, etc. L'association entre richesse et raffinement n'est pas automatique. L'argent seul ne suffit pas. Une personne qui gagne soudainement beaucoup d'argent mais conserve les codes esthétiques des classes populaires pourra être qualifiée de "vulgaire" par la bourgeoisie traditionnelle. Ce n'est pas une question d'argent, mais de maîtrise de codes culturels.
Mais force est de constater que cette disctinction tend à s'effacer. L'éclectisme se répand et le snob est devenu omnivore. Nous vous recommandons à ce sujet la lecture de l'article Les nouveaux codes de la distinction écrit par Xavier Molénat et publié dans le magazine Sciences Humaines en février 2011. Quelques extraits :
les choix que nous opérons, les jugements que nous portons sur le beau et le laid sont le produit de notre habitus, c’est-à-dire des manières de penser, d’agir et de sentir que nous avons incorporées à travers notre éducation et notre milieu familial, et qui guident nos choix de manière non consciente.
C’est ce qui fait l’avantage des dominants qui, réussissant à imposer leur style de vie comme étalon du bon goût, n’ont qu’à être ce qu’ils sont pour être ce qu’il faut être, l’intention même de distinction (ostentation, tape-à-l’œil et autres formes de bling-bling) étant à cette aune l’« une des formes les plus abhorrées du “vulgaire” en tout opposé à l’élégance et à la distinction que l’on dit naturelles, élégance sans recherche de l’élégance, distinction sans intention de distinction ».
[...]
Le fin du fin en matière de distinction contemporaine résiderait donc moins dans l’appropriation exclusive des pratiques nobles et/ou le rejet des pratiques « vulgaires » que dans la manifestation d’une certaine ouverture d’esprit et d’un éclectisme… qui se garde d’oublier les hiérarchies. [...]
en matière culturelle, les frontières entre groupes sociaux se sont complexifiées : l’homologie que pointait Bourdieu entre la hiérarchie de légitimité des pratiques et la hiérarchie des groupes sociaux n’a visiblement plus cours. Mais ces frontières ne se sont pas affaissées pour autant. Alors qu’un large pan de la culture contemporaine est partagé, les goûts et les dégoûts pourraient moins porter sur certains objets ou certaines pratiques que sur les manières de les consommer ou de les pratiquer. En la matière, les classes supérieures, qui sont parvenues à s’ouvrir aux pratiques peu légitimes tout en conservant un quasi-monopole sur la culture légitime, semblent donner encore le la en matière de distinction. Croire que tout se vaut, oublier les hiérarchies ou prendre la culture populaire trop au sérieux sont encore des hérésies qui vous mèneront droit… à la faute de goût.
A lire aussi : Classes sociales, pratiques culturelles et styles de vie Le modèle de la distinction est-il (vraiment) obsolète ? / Philippe Coulangeon - Sociologie et sociétés - Volume 36, numéro 1, printemps 2004
Bernard Lahire parle de "dissonance". Il se place à l'échelle individuelle et affirme que l'on peut avoir des goûts dits légitimes et illégitimes à la fois.
Lire à ce sujet : La culture des individus : dissonances culturelles et distinction de soi / Bernard Lahire (Ed. la Découverte, 2004) et cet article écrit par Olivier Moeschler
Bernard Lahire brosse, lui, un tableau infiniment plus nuancé. Pour ce faire, l’auteur reste fidèle à son approche aussi originale que féconde de « sociologie à l’échelle des individus ». Wittgenstein raffolait des histoires policières et Sartre préférait les westerns aux ouvrages de Wittgenstein. En partant de ce constat qui peut étonner, Lahire ose tout d’abord une relecture minutieuse de certains tableaux de Pierre Bourdieu, dont l’auteur se pose en héritier critique. Il parvient à démontrer que dans sa quête d’oppositions dichotmiques claires, le maître est parfois allé « un peu vite en besogne » (p. 146), allant jusqu’à « forcer le trait des différences » (p. 166).
La sociologie post-bourdieusienne parle de "transgression bourgeoise", l'appropriation de goûts associés à la culture populaire sans en subir les conséquences.
Un podcast à écouter : Y a-t-il de "bons" et des "mauvais" goûts ? La sociologie répond / Anouk Ampe, Philippine Quentin - Radio France - Jeudi 11 décembre 2025
Pour approfondir ce sujet, nous vous recommandons la lecture de ces ouvrages et documents :
- La Distinction : critique sociale du jugement / Pierre Bourdieu (Edition de Minuit, 1979)
Bourdieu y démontre par une enquête statistique et ethnologique comment les choix les plus intimes (goûts musicaux, culinaires, vestimentaires) traduisent la position sociale et servent d'armes de distinction pour rejeter le "choix du nécessaire" des classes populaires. Ouvrage central pour comprendre comment les goûts, les styles de vie et les jugements esthétiques se rattachent à la position sociale.
- La barrière et le niveau : étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne / Edmond Goblot (PUF, 1967)
Il explique comment la bourgeoisie du XIXe siècle a créé des "barrières" (comme le baccalauréat, la mode ou le piano) pour se distinguer du peuple tout en maintenant une égalité de mœurs ("le niveau") à l'intérieur de sa propre classe.
- Le dossier intitulé Goûts, pratiques culturelles et inégalités sociales : branchés et exclus / publié sous la direction de Viviana Fridman et Michèle Ollivier - Sociologie et sociétés - Volume 36, numéro 1, printemps 2004
Malgré leurs divergences, les textes de ce numéro s’inscrivent pour la plupart dans le prolongement critique des thèses de Bourdieu, en autant que les auteurs placent la socialité du goût, et particulièrement les questions liées à la légitimité et à la domination culturelles, au coeur de leur réflexion. C’est donc la pertinence même d’une sociologie du goût, au sens d’une réflexion sur les conditions sociales d’exercice du jugement esthétique, qui est réaffirmée dans ces textes. C’est cette même conviction d’une sociologie du goût à la fois possible et essentielle qui constitue le point de départ de La distinction. Au-delà du caractère fugace, voire frivole, de son objet d’étude, la sociologie du goût jette un éclairage tout à fait particulier sur les rapports de pouvoir et la constitution du lien social.
Pour conclure, un roman portant sur ce sujet pourra vous intéresser : La place de Annie Ernaux.
Bonne journée.
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