Quand le pouvoir s'est-il dissocié de la religion en Occident ?
Question d'origine :
Par moments dans l'histoire le pouvoir de la religion pesait beaucoup sur la societe occidentale...a quel moment est-on vraiment devenu libre de choisir nos propres valeurs et notre propre philosophie et notre propre vie en Occident? Car nous ne sommes plus soumis a la religion en Occident...Qu'est-ce qui a declenche ce changement vers la liberte individuelle en Occident? Sommes nous bien libres maintenant en Occident de choisir nos propres valeurs, notre propre philosophie, nos propres vies etc?
Réponse du Guichet
Il n’y a pas une date unique et précise où la religion aurait cessé d'imposer ses valeurs. En Occident, la prise de distance avec l’autorité religieuse commence dès la Renaissance et surtout la Réforme au XVIe siècle, mais la sécularisation profonde des sociétés s’accélère surtout à partir des Lumières puis la rupture massive et visible date surtout de la seconde moitié du XXe siècle. La libre-pensée existe depuis l’Antiquité. Au Moyen Âge, la pensée reste largement encadrée par la religion, mais à partir de la Renaissance et surtout du XVIe siècle, une prise de distance s’amorce avec les transformations politiques, scientifiques et religieuses. Ce mouvement s’intensifie avec les Lumières, qui valorisent l’autonomie de l’individu, la liberté de conscience et la critique des autorités traditionnelles. Les révolutions modernes renforcent cette évolution en séparant progressivement les institutions religieuses et l’État, tandis que la sécularisation s’accélère encore au XXe siècle, marquant un recul durable de l’influence religieuse dans la société.
Bonjour,
C'est à une histoire de la libre-pensée que nous renvoie votre question.
La libre-pensée, apparue pour la première fois dans un discours de Victor Hugo de 1850, désigne un mode de pensée et d'action débarrassé des postulats religieux, philosophiques, idéologiques ou politiques, mais qui se fierait principalement aux propres expériences existentielles du libre-penseur, à la logique et à la raison (rationalisme, empirisme pour se faire une opinion, doute pour éviter tout dogme).
Source : Libre-pensée, Wikipédia
Voici aussi la définition du mot LIBRE-PENSÉE de l'Encyclopédie anarchiste :
Cependant il y eut toujours des libres-penseurs, selon le sens qu’on attribue généralement à ce mot, mais on leur donnait des noms divers. On les appelait incrédules, incroyants, infidèles, païens, athées, même quand ils croyaient en un Dieu créateur. Au XVIIIe siècle, les libres-penseurs étaient dénommés philosophes, déistes, théistes, voltairiens, esprits forts, sceptiques.
Les origines de la libre-pensée se situent dès l’Antiquité, quand certains penseurs cherchent à expliquer le monde par la raison plutôt que par les schémas religieux.
Dès l’Antiquité se dégage une volonté de penser l’origine, l’organisation du monde et l’homme lui-même en dehors de la contrainte des schémas religieux. Rationaliste, la libre pensée se construit au cours des siècles dans un combat incessant contre les Églises et les dogmes, pour le respect de l’autonomie de l’individu. Elle est conquête et affirmation prométhéenne d’indépendance. Raymond Trousson en retrace l’histoire, depuis son émergence en Ionie, au VIe siècle avant notre ère, jusqu’au seuil de la Révolution française, de Thalès ou Héraclite à d’Holbach et Diderot. C’est l’histoire d’une pensée d’opposition et d’une déviance féconde. © site de l'éditeur
Ajoutons Platon, Aristote et d'autres philosophes antiques qui s'intéressaient vivement aux aspects psychologiques du contrôle de l'action et de la maîtrise de soi, car ils étaient essentiels à leur conception de la « vie bonne », (Free Will / Aku Visala, St Andrews Encyclopaedia of Theology, University of St Andrews).
Au Moyen-Age une tradition intellectuelle domine les universités médiévales entre le XIIe et le XVIIe siècle. Il s'agit de la scolastique. Celle-ci vise à concilier l'apport de la philosophie grecque (particulièrement l'enseignement d'Aristote et des péripatéticiens) avec la théologie chrétienne héritée des Pères de l'Église et d'Anselme (Qu'ont apporté les scolastiques ?, Les manuels libres). D'après De Wulf Maurice. La décadence de la scolastique à la fin du Moyen Âge. In: Revue néo-scolastique. 10ᵉ année, n°40, 1903. pp. 359-371, elle est remise en cause à partir du XVe siècle. En France, l'enseignement de la scolastique perdura aux XVIIe et XVIIIe siècles jusqu'à la suppression des universités sous la Révolution, en septembre 1793 (Scolastique, Wikipédia). Lire aussi Moyen Âge central (1000-1300), Philosophie, Histoire du monde occidental sur Wikipédia.
C'est dès la Renaissance et surtout depuis la Réforme au XVIe siècle qu'en Occident, la prise de distance avec l’autorité religieuse commence :
1516 : Signature du Concordat de Bologne entre François Ier et le pape Léon X ; cet accord diplomatique fixe les droits respectifs de l'Église catholique et de l'État monarchique. Tout en limitant l'intervention du pape dans l'Église de France, le régime du concordat remplace la Pragmatique Sanction de Bourges, promulguée en 1438, qui proclamait la supériorité du concile oecuménique sur le pape et affirmait la liberté d'élection des évêques par les chapitres, alors que le pape devait confirmer ces nominations et donner aux élus l'investiture canonique.
1550 : protection et sécurité des Juifs dits Portugais ou nouveaux chrétiens par des lettres patentes d'Henri II sans mention de leur religion et, en 1565, reconnaissance du droit de résidence de juifs dans le royaume de France.
1598 : l'Édit de Nantes fait du roi, catholique, le protecteur des Églises protestantes. Il est révoqué en 1685 mais, en 1787, l'édit de tolérance rend aux réformés un statut civil, sans liberté du culte et sans accès aux charges.
1682 : Extension par l'Assemblée extraordinaire du clergé de France du droit de régale (perception royale du revenu ecclésiastique des évêchés et abbayes) à l'ensemble du royaume et vote de la déclaration des Quatre Articles, véritable charte de l'Église gallicane (indépendance temporelle du roi, limitation de l'autorité du pape par celle des conciles généraux, limitation de l'autorité du pape par les lois et coutumes du roi et de l'Église de France, possibilité de remise en cause des décisions du pape par un concile général).
Source : La séparation des Églises et de l'État, Assemblée Nationale
Le XVIe siècle a vu l'éclosion de la Renaissance dans le reste de l'Occident. Au royaume de Pologne-Lituanie, l’astronome Nicolas Copernic a démontré que le modèle géocentrique de l'univers était erroné et qu'en fait les planètes tournaient autour du soleil. L'astronome italien Galilée a développé la technologie du télescope. Les progrès de la médecine et la compréhension de l’anatomie humaine ont également progressé à cette époque. En Angleterre, Sir Isaac Newton a été le pionnier de la physique. Ces événements ont conduit à ce qu'on appelle la révolution scientifique qui a mis l’accent sur l'expérimentation...
Un autre grand mouvement en Occident au XVIe siècle fut celui de la Réforme qui changera profondément l'Occident et mettra fin à son unité religieuse. La Réforme a commencé en 1517 lorsqu'un moine catholique Martin Luther écrivit ses 95 thèses qui dénonçaient la richesse et la corruption de l'église et remettaient en cause de nombreuses traditions catholiques, y compris la légitimité de la papauté et la croyance selon laquelle, en plus de la foi en Jésus-Christ, les « bonnes œuvres » étaient également nécessaires pour obtenir le salut.
Source : Renaissance et Réforme (1500-1650), Histoire du monde occidental, Wikipédia
Cependant, soulignons que l'année 1600 est souvent considérée comme fondatrice de la libre-pensée moderne. Le 17 février 1600, à l'instigation du pape Clément VIII, l'ancien moine dominicain Giordano Bruno est brûlé vif pour hérésie. Par cruauté et afin de le réduire au silence, on lui a cloué la langue... Mais avant et après lui, dans toute l'Europe chrétienne, maints individus meurent sur un bûcher pour avoir soutenu une opinion qui s'oppose au dogme, rapporte l'article sur la libre pensée de Wikipédia qui cite les noms de ces condamné·es parmi lesquels manque celui de Giulio Cesare Vanini, philosophe et naturaliste italien, considéré comme l'une des références du libertinage érudit, entendu qu'un libertin est un adepte de la liberté de pensée, qui se permet de s'écarter des normes culturelles, intellectuelles, morales ou sexuelles de son temps (pouvant donc se rapprocher, suivant les points de vue, de l'hédonisme ou de l'immoralisme) selon l'article Libertin de Wikipédia. A son sujet le livre Vanini, portrait au noir / documents choisis, établis et présentés par Boris Donné, éditions Allia, Paris, 2019, pourrait vous intéresser. Lire aussi Piché, D. (1996). Penser au Moyen Âge d’Alain de Libera : une perspective novatrice sur la condamnation parisienne de 1277. Laval théologique et philosophique, 52(1), 199–217.
Le XVIIIe siècle est le grand moment de maturation. Les Lumières critiquent les préjugés, dénoncent la collusion entre Église et monarchie, et affirment la primauté de la raison :
Le premier trait constitutif de la pensée des Lumières consiste à privilégier ce qu'on choisit et décide soi-même, au détriment de ce qui vous est imposé par une autorité extérieure. Cette préférence comporte deux facettes, l'une critique, l'autre constructive : il faut se soustraire à toute tutelle imposée aux hommes du dehors et se laisser guider par les lois, normes, règles voulues par ceux-là même à qui elles s'adressent. Émancipation et autonomie sont les deux temps d'un même processus, également indispensables. Pour pouvoir s'y engager, il faut disposer d'une entière liberté d'examiner, de questionner, de critiquer, de mettre en doute : plus aucun dogme ni aucune institution n'est sacré.
Se libérer de l'autorité religieuse
La tutelle sous laquelle vivaient les hommes avant les Lumières était, en tout premier lieu, de nature religieuse. C'est donc à la religion que vont s'adresser les critiques les plus nombreuses, visant à rendre possible la prise en main par l'humanité de son propre destin. Il s'agit pourtant d'une critique ciblée : ce qu'on rejette, c'est la soumission de la société ou de l'individu à des préceptes dont la seule légitimité vient de ce qu'une tradition les attribue aux dieux ou aux ancêtres. Ce n'est plus l'autorité du passé qui doit orienter la vie des hommes, mais leur projet d'avenir. Rien n'est dit en revanche de l'expérience religieuse elle-même, ou de l'idée de transcendance, ou de telle doctrine morale portée par une religion particulière. La critique porte sur la structure de la société, non sur le contenu des croyances. La religion sort de l'État sans pour autant quitter l'individu. Le grand courant des Lumières va se réclamer, non de l'athéisme, mais de la religion naturelle, du déisme, ou d'une de leurs nombreuses variantes. L'observation et la description des croyances du monde entier, à laquelle vont se livrer les hommes des Lumières, n'ont pas pour but de récuser les religions, mais de conduire à une attitude de tolérance et à la défense de la liberté de conscience.
Source : L’esprit des Lumières, BnF Essentiels
1789
26 août : L'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme reconnaît la liberté des cultes à toutes les religions.
2 novembre : les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation.
1790 : Le 28 janvier, la Constituante accorde la pleine citoyenneté française aux juifs du Sud-Ouest, ordinairement dits Portugais. La mesure s'applique aussi aux juifs comtadins et parisiens et le 27 novembre 1791, la mesure est étendue aux juifs de l'Est.
[Discours de l'abbé Grégoire, extraits : Assemblée nationale constituante, séance du 23 décembre 1789]
Après avoir adopté la nationalisation des biens du clergé, le 2 novembre 1789, l'Assemblée constituante dissout le 13 février 1790 les congrégations sauf celles exerçant des activités caritatives ou d'enseignement.
Le 12 juillet 1790 l'Assemblée constituante adopte la Constitution civile du clergé [Texte intégral de la version conservée à l'Assemblée nationale] abrogeant le concordat conclu en 1516. Les évêques et les curés sont tenus de prêter serment à la Constitution en ces termes : « veiller avec soin sur les fidèles du diocèse, être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi. » Pie VI condamne la constitution civile du clergé.
L'organisation démocratique que la France révolutionnaire tente d'imposer au clergé catholique (élection des évêques et des curés, simplification des diocèses calquée sur la carte administrative, suppression de paroisses) provoque la rupture avec Rome. Persécutions religieuses contre les « prêtres réfractaires », auxquels s'opposent les « prêtres assermentés ».1791
3 janvier : les fonctionnaires publics prêtent serment à la Constitution civile
1792
20 septembre : Laïcisation de l'état civil. Le mariage civil et le mariage religieux sont dissociés. Les registres d'état civil, jusqu'alors tenus par l'Église, sont transférés aux communes. Celles-ci consignent désormais naissances, mariages et décès. Le mariage civil devient alors la forme légale du mariage. Le mariage religieux, qui n'a pas de valeur légale, reste un choix individuel. Dans la majorité des cas, les deux cérémonies civile et religieuse sont effectuées.
1794
7 mai : Un décret du 18 floréal an II, adopté par la Convention sur le rapport de Robespierre, institue un calendrier de fêtes républicaines, se substituant aux fêtes catholiques, ainsi que le culte de l'Être Suprême. Robespierre s'oppose à l'athéisme et à la politique de déchristianisation des hébertistes. [Sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, rapport du Comité de Salut public du 18 floréal an II]
1795
21 février (3 ventôse) : Liberté des cultes mais interdiction de manifestations extérieures
29 septembre (An IV, 7 vendémiaire) : Loi réglementant les cultes
Source : La séparation des Églises et de l'État, Assemblée Nationale
Comme vous le comprenez, il n’y a pas une date unique et précise où la religion aurait cessé d'imposer ses valeurs. En Occident, la prise de distance avec l’autorité religieuse commence dès la Renaissance et surtout la Réforme au XVIe siècle, mais la sécularisation profonde des sociétés s’accélère surtout à partir des Lumières puis la rupture massive et visible date surtout de la seconde moitié du XXe siècle.
La sécularisation est essentiellement l'affaiblissement du lien entre les principes sociaux, politiques et moraux et la religion. Elle est perçue comme un processus légitime résultant de la rencontre entre le contenu de la foi chrétienne et la rationalité formelle héritée des civilisations gréco-romaine. L'auteur analyse les facteurs qui, par leur interaction, ont fait évoluer ce processus, aux XVIIe et XVIIIe siècles, vers une idéologie antichrétienne (l'obscurantisme de l'Église, la communauté spirituelle religieusement indépendante fondée sur la pensée scientifique, et la nouvelle conception du temps comme histoire de l'émancipation humaine progressive).
Source : Vergote Antoine. Religion et sécularisation en Europe occidentale. Tendances et prospectives. In: Revue théologique de Louvain, 14ᵉ année, fasc. 4, 1983. pp. 421-445.
Dans les pays occidentaux, les données des enquêtes sociologiques mettent en évidence l’existence d’un processus de sécularisation qui s’amorce dans les années 1960 et se poursuit inexorablement, à des rythmes différents selon les pays, certains résistant mieux que d’autres (Norris et Inglehart, 2004 ; Lambert, 2002 ; Bréchon, 2013b).
Bréchon, P. (2018). La transmission des pratiques et croyances religieuses d’une génération à l’autre. Revue de l'OFCE, 156(2), 11-27.
En France, c'est la loi du 3 juillet 1905 soutenue par Aristide Briand, Jean Jaurès et Francis de Pressensé, adoptée avec 341 voix contre 233 après 48 séances de discussion par la Chambre des députés, qui marque la séparation des Églises et de l'État (sources : La séparation des Églises et de l'État, Assemblée Nationale et Sécularisation, Wikipédia).
Le site Panarchy a publié une liste de libres penseurs par ordre chronologique allant jusqu'à 2023 mais celle-ci contient de gros manques notamment avant 1765.
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