Est-ce que tout le monde a honte d'une part de soi qui ne correspond pas à la norme ?
Question d'origine :
Est-ce qu'il est possible de correspondre en tout point a la norme - ou est- ce-que tout le monde a honte d'une chose ou d'une autre chez eux qui ne correspond pas a la norme? (Par exemple on a honte d'etre un peu gros; on a honte d'etre un peu maigre; on a honte de parler un peu trop; on a honte d'etre trop timide; on a honte de notre physique; on a honte de notre passe; on a honte d'etre riche; on a honte d'etre pauvre...) On dirait que tout le monde a honte d'une part ou d'une autre de son identite personnelle qui lui cause douleur interieure, humiliation?
Réponse du Guichet
La honte naît sous le regard d'autrui car elle puise sa source dans les relations sociales. Multifacettes, la honte est un sentiment quasi universel, que chacun traverse, mais qui nous affecte tous plus ou moins et de manière différente. Tout le monde ne la vit pas avec la même acuité : elle peut être utile à la cohésion sociale ou au contraire fragiliser l'estime de soi mais il est possible de développer une forme de résilience face au sentiment d'inadéquation.
Bonjour,
Voici tout d'abord une définition de la honte proposée par le magazine Psychologies.com :
La honte s’active lorsque nos manques de perfection ou de don sont exposés au regard d’autrui, lorsque l’on prend conscience qu’autrui est témoin de nos insuffisances, de nos égoïsmes, de nos défauts personnels.
Sartre dit ainsi que : « La honte dans sa structure première est honte devant quelqu’un (…) autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui ». « Ainsi la honte est honte de soi devant autrui (…) » (L’Être et le néant, Paris, nrf, Gallimard, 1970).
Car autrui ne s’en tient pas à être un témoin : il se mue inévitablement en juge et comme ici il doit juger de nos défauts, son jugement ne peut être que négatif et lui donner une mauvaise image de nous et une piètre estime. Dans le meilleur des cas, on lui inspirera de la pitié ; dans le pire, du mépris ou du dégoût. Dans tous les cas, on sera « mal vu » et privé de la possibilité « de se faire bien voir ».
Aristote définit ainsi la honte comme « une peine et un trouble relatifs aux vices paraissant entraîner la perte de la réputation, ou présents, ou passés ou futurs (…) ». (Rhétorique Tome II Livre II, trad. Médéric Dufour, Paris, Les Belles Lettres, 1991). Tomas voit ainsi sa réputation compromise aux yeux de ses amis parce qu’il s’est comporté comme un lâche.
Les imperfections de notre être peuvent se classer en quatre grandes catégories : celles du corps, celles de l’esprit, celles du statut social et celles de l’entourage.
Les imperfections de notre corps portent essentiellement sur :
- sa physiologie (digestion, respiration, transpiration, etc.) : j’ai honte quand mon ventre gargouille, j’ai honte de ronfler dans mon sommeil et de dégager des odeurs de transpiration ;
- ses traits physiques : j’ai honte d’être petit, gros, chauve, avec les oreilles décollées et un gros nez ; j’ai honte de mes cicatrices, de mes kilos en trop ou de mon tatouage raté lorsque je suis en maillot de bain sur la plage. Les « complexes » que l’on peut avoir sur son physique sont autant d’objets de honte.
- sa santé : j’ai honte d’être tétraplégique (comme le personnage de Philippe dans le film Intouchables), ou j’ai honte d’être atteint du cancer ou du SIDA.
- son apparence : j’ai honte d’être habillé comme un clochard ou j’ai honte d’arriver à une soirée sans avoir eu le temps de me changer, de me maquiller et de me coiffer ;
- ses aptitudes : j’ai honte lorsque je me retrouve sur la piste de danse parce que je ne sais pas danser ou lorsque je dois chanter en public dans un karaoké parce que je ne sais pas chanter.
Les imperfections de notre esprit portent essentiellement sur :
- les aptitudes intellectuelles : j’ai honte de ne pas savoir bien lire, j’ai honte de poser une question en classe à mon professeur pour demander de réexpliquer ce qu’il vient de dire parce que je n’ai pas compris ou j’ai honte lorsque je m’exprime en anglais dans une réunion où tout le monde est bilingue ;
- les qualités morales : j’ai honte d’avoir accusé injustement d’un vol l’un de mes employés (injustice), j’ai honte lorsqu’un passager dans le métro m’insulte devant tout le monde et que je ne lui réponds pas (lâcheté) ; j’ai honte lorsque l’on découvre que j’ai dévoré trois tablettes de chocolat (intempérance) ou que je me suis énervé dans la file de contrôle de sécurité de l’aéroport (impatience).
- les goûts et les opinions : j’ai honte d’aimer la corrida, de lire des magazines à ragots, de regarder des dessins-animés, d’avouer que j’ai passé tout le week-end à regarder une série sur Netflix (mauvais goût) ou que je vote pour un parti raciste (opinion communément condamnée).
Les imperfections de notre statut social portent principalement sur :
- l’origine sociale : j’ai honte d’être issu(e) d’un milieu défavorisé, d’avoir un père éboueur, alcoolique et qui a fait de la prison (origine sociale dévalorisante) ;
- la situation socioprofessionnelle : j’ai honte d’être SDF ou chômeur(se), (échec socio-professionnel)
- l’état civil ou la situation affective : j’ai honte d’être l’unique célibataire à un dîner ou à un mariage (échec relationnel et affectif), j’ai honte de divorcer, que ma femme ou mon mari me trompe ou que mon mari me batte (échec conjugal),
- le niveau de vie : j’ai honte d’être endetté(e), ruiné(e) ou miséreux(se) (échec matériel).
Chacune de ces facettes du statut social est interprétée par soi et par autrui comme des signes de perfection ou d’imperfection sociale ou comme des signes de réussite ou d’échec social. Combinées, elles déterminent aux yeux des autres et à nos propres yeux si nous sommes du côté des « gagnants » de la vie ou de celui des « perdants ». Il est évidemment honteux d’être (ou de paraître) du côté des perdants.
Les imperfections qui portent sur notre entourage portent principalement sur les imperfections des personnes perçues par soi et par autrui comme un prolongement de soi. Il s’agit principalement des membres de la famille et des amis proches. Comme ces personnes nous sont attachées ou associées, les imperfections de leur corps, de leur esprit, de leur statut social, voire de leur entourage, semblent rejaillir sur nous lorsqu’elles se manifestent aux yeux des autres ; elles suscitent alors en nous la honte : j’ai honte de présenter mes parents qui ne sont pas très éduqués à ma future femme, j’ai honte des résultats médiocres de mon fils à l’école, j’ai honte d’aller à une soirée entre collègues avec ma femme obèse ou j’ai honte d’un ami qui tient des propos outranciers à un dîner où je l’ai invité. La honte peut aussi s’étendre à ceux qui peuvent se réclamer de nous parce que nous avons été leur professeur ou leur conseiller, ainsi qu’à des personnes que l’on ne connaît pas mais qui appartiennent à la même communauté que nous (même école, même institution, même patrie).
Ces quatre catégories d’imperfections (corps, esprit, statut social, entourage) dessinent ce que Brené Brown appelle « les identités indésirables » - au regard de la honte, s’entend - (Dépasser la honte, Paris, Guy Trédaniel, 2015).
En conséquence, tous les actes et toutes les situations qui mettent en évidence l’une ou l’autre de ces imperfections, en présence d’autrui, peuvent provoquer la honte, notamment, les échecs, les erreurs, les défaites et les aveux. Ainsi, par exemple, j’ai honte d’avoir échoué à un examen, de m’être trompé dans des calculs, d’avoir été battu aux échecs, ou d’avouer que ma femme me trompe.
La honte peut aussi provenir de tous les actes ou situations qui semblent révéler en nous quelques défauts ou quelques imperfections qui nous rabaissent vis-à-vis d’autrui, au point de nous sentir humiliés. C’est le cas des maladresses (chutes, paroles et gestes maladroits, etc.) ou des situations ridicules ou insolites. Par exemple, j’ai honte quand je rate une marche dans le métro et que je tombe dans l’escalier en présence d’autrui ou j’ai honte quand ma réponse à une question fait rire tout le monde autour de moi.
Enfin, la honte peut s’immiscer dans les préliminaires amoureux car, sous l’effet des sentiments, on tend à parer l’être aimé de toutes les qualités – Stendhal a appelé ce phénomène la « cristallisation » (De l’amour) ; ce qui a pour effet, en creux, de nous faire ressentir tous nos défauts. Ceci explique que l’on puisse perdre ses moyens lorsque l’on rencontre une personne qui nous plaît beaucoup, car l’on s’en croit indigne et l’on s’imagine rejouer la rencontre de « la belle et la bête ». Du coup, on a honte de l’aborder, de lui parler ou de l’inviter à sortir avec nous : un seul de ses regards ou une seule de ses paroles pourrait nous anéantir.
Quant aux insuffisances de dons (ou égoïsmes), elles peuvent être d’ordre matériel ou moral : j’ai honte de demander à mon ami le remboursement d’un ticket de métro (mesquinerie), j’ai honte lorsque ma mère découvre que j’ai refusé de partager mon goûter avec ma sœur (manque de générosité) ou lorsque ma femme découvre que je n’ai pas rendu visite à ma mère qui est à l’hôpital (manque d’attention et de soutien moral).
source : D'où vient la honte ? Thierry Paulmier - Psychologies.com - 17 décembre 2019
La honte signale que nous sommes des êtres relationnels, sensibles à l’image que les autres renvoient de nous. Elle devient problématique quand elle devient envahissante, qu’elle réduit la liberté d’être soi et qu’elle transforme toute l’identité en motif d’auto-dévalorisation. En cela elle peut contribuer à détériorer l'estime de soi d'un individu.
La honte "saine" est nécessaire à la vie en collectivité car c'est un outil de socialisation qui permet d'intégrer les limites nécessaires à la vie en groupe. Elle se distingue de la honte "toxique" qui condamne la personne à un sentiment permanent d'infériorité ou d'inadéquation. Voir ces articles pour en savoir plus :
- Les 3 bienfaits insoupçonnés de la honte / Thierry Paulmier - Psychologies.com - 28 janvier 2020
- "Honte toxique" : ces 6 signes indiquent que vous ne vous aimez pas assez / Doctissimo.fr
Certains individus parviennent à se détacher de cette pression. Les personnes ayant une grande confiance en elles ont souvent peu d'intérêt à mesurer ou justifier constamment leur valeur par rapport aux normes. Ainsi, si des personnes éprouvent peu souvent le sentiment de honte, ce n'est pas parce qu'elle correspondent parfaitement à une norme, c'est bien souvent parce qu'elles ont développé une relation différente à leurs imperfections. Elles savent qu'elles ne correspondent pas à tous les critères, mais elles ne concluent pas pour autant que cela diminue leur valeur en tant que personnes.
De plus, certaines thérapies aident à voir les jugements personnels comme de simples pensées, permettant ainsi de ne plus s'épuiser à essayer de les contrôler ou de s'y conformer.
Lire par exemple :
- Honte et amour de soi : traverser les émotions difficiles avec bienveillance / Petitbambou.com
- La honte / Bruno Fortin, psychologue à l’Unité de médecine familiale Charles-Lemoyne
- Ce comportement critiqué pourrait être la clé de votre stabilité, selon une psy / Olivia Bokhobza - Psychologies.com 1 avril 2026
Quelques livres sur le sujet pour aller plus loin :
- La honte est un sentiment révolutionnaire / Frédéric Gros - Albin Michel, 2021
- Réflexions sur la honte : de Rousseau à Levinas / Michaël de Saint-Cheron - Hermann, 2017
- Honte, culpabilité et traumatisme / Albert Ciccone, Alain Ferrant - Dunod, DL 2015
- S'affranchir de la honte / John Bradshaw. traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Sinclair - Montréal (Québec) : Ed. de l'Homme, 2014
- Mourir de dire : la honte / Boris Cyrulnik - O. Jacob, DL 2012
- La honte : psychanalyse d'un lien social / Serge Tisseron - Dunod, DL 2012
- Les sources de la honte / Vincent de Gaulejac- Éditions Points, DL 2011
- De la honte à la culpabilité / sous la direction de Jean-Richard Freymann - Erès ; Arcanes, impr. 2010
Bonne journée.
Le syndrome de l’imposteure [BD]