Qui a créé les illustrations des atouts du jeu de tarot ?
Question d'origine :
Bonjour
Qui a créé les illustrations des atouts du jeu de tarot ?
Merci beaucoup 😘
Réponse du Guichet
Les artisans qui créaient les illustrations des cartes du jeu de tarot étaient des maîtres cartiers dont beaucoup sont restés anonymes. Les arcanes majeurs ou atouts du tarot n'ont pas un illustrateur unique, car il existe plusieurs traditions et jeux de tarot depuis leur apparition dans l'Italie de la Renaissance. Les premiers tarots, comme le Visconti-Sforza (vers 1450), sont généralement attribués à Bonifacio Bembo et Francesco Zavattari, tandis que d'autres attributions anciennes, notamment à Andrea Mantegna ou Baccio Baldini, sont aujourd'hui largement contestées. En France, le Tarot de Marseille s'est développé à partir du XVIIᵉ siècle. Les maîtres cartiers qui fabriquaient et adaptaient les jeux de tarot au fil des siècles sont Jean Noblet, Jean Dodal, Nicolas Conver, Claude Burdel et Philippe Vachier.
Bonjour,
Le tarot, jeu de société mais aussi outil divinatoire, est composé de 78 cartes dont 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs. Vous souhaitez savoir qui sont les illustrateurs des arcanes majeur nommées également atouts comme l'indique Merlin, R. dans “Nouvelles recherches sur l’origine des cartes a jouer.” Revue Archéologique, vol. 16, no. 1, 1859, pp. 282–309. JSTOR :
Moins connus en France que les cartes dont nous venons de parler, les jeux de tarots diffèrent de çelles-ci par le nombre et la nature des éléments dont il sont composés.
Outre les quatre séries à signes variés qu'ils comprennent comme le jeu de cartes communes, les jeux de tarots en offrent une cinquième tout à fait à part, et c'est là, surtout, la différence essentielle par laquelle ils se distinguent des autres jeux de cartes.
Cette cinquième série est une suite de figures, généralement au nombre de vingt-deux ; vingt et une sont numérotées et prennent rang entre elles d'après le numéro dont elles sont marquées. La moindre de ces figures l'emporte sur toutes les cartes des séries numérales, même sur les rois. De là elles ont reçu le nom d'atouts (supérieures à tous) et celui de triomphes. C'est à ces atouts qu'appartient proprement le nom de tarots.p.2
[...]
On connaît trois jeux de tarots principaux, le Tarot de Venise que Cicognara appelle Tarot de Lombardie, le Tarocchino de Bologne inventé dans cette ville par Francesco Anteminelli Castracani Fibbia, prince de Pise, réfugié à Bologne et les Minchiate de Florence. Le tarots en usage en France sont conformes pour les figures à l'ancien tarot de Venise.
Soixante-deux cartes forment le Tarocchino de Bologne, soixante-dix-huit le tarot vénitien et quatre-vingt-dix-sept les Minchiate.p.3
Une nomenclature comparée des atouts de ces jeux de tarots est proposée en page 3 de la visionneuse de JSTOR.
Pour répondre à votre question, il sera utile de faire un petit détour par l'histoire de ce jeu puisque, comme vous avez pu le lire ci-dessus, il n'existe pas qu'un seul tarot.
Dans Le tarot permet de prédire l'avenir... et révèle le passé, National Geographic en dresse un historique agrémenté d'intéressantes descriptions et précisions :
Associé aujourd'hui à la cartomancie, le tarot est souvent considéré comme étant originaire d'Asie de l'Est.
Les chercheurs pensent aujourd'hui que les règles du tarot n'ont été élaborées ni en Chine ni en Inde, mais dans l'Italie de la Renaissance. D'abord jeu de cartes destiné à l'élite italienne, le tarot n'a été utilisé que beaucoup plus tard pour prédire l'avenir.
Au cours de sa longue évolution, le tarot a été sans cesse réinventé. Comme l'écrit Helen Farley dans A Cultural History of Tarot, « le tarot a évolué et s'est adapté aux courants culturels de différentes époques ». Les premières utilisations du tarot reflétaient les critiques à l'égard du pouvoir de l'Église catholique. Plus tard, au début du 19e siècle, ces cartes ont marqué un tournant vers le mysticisme, qui a trouvé un écho d'autant plus important dans une époque marquée par la pandémie de grippe espagnole (1918-1919) et les deux guerres mondiales.
LE TRIOMPHE DES CARTES
Bien que le tarot soit une invention européenne, les jeux de cartes dont il est issu ont été conçus en Chine et se sont ensuite répandus dans le monde arabe et islamique. Arrivés en Italie dans les années 1300, après être passés par l'Égypte, les jeux de cartes sont rapidement devenus populaires dans toutes les classes sociales d'Europe.
Un jeu de cartes égyptien conservé au palais de Topkapi, à Istanbul, ne représente pas de figure humaine. Les premiers jeux de cartes européens, en revanche, comportaient des images de personnes : des professions courantes, comme les poissonniers ou les ecclésiastiques, ainsi que les rois, les reines et les chevaliers que l'on connaît dans les jeux de cartes modernes.
Dans les années 1370, peu après leur apparition en Europe, les jeux de cartes ont commencé à susciter la défiance de l'Église. Considérés comme une activité frivole associée aux jeux de hasard, il y eut plusieurs tentatives pour les interdire. Des archives municipales font état de tentatives d'interdiction des jeux de cartes à Florence et à Paris dans les années 1370, ainsi qu'à Barcelone et à Valence dans les années 1380.
Dans la pratique, l'interdiction des cartes était difficile à appliquer, et les jeux de cartes circulaient malgré tout. En privé, ces jeux étaient populaires au sein de l'aristocratie, qui faisait peindre ses jeux à la main et les conservait dans des boîtes magnifiquement décorées. Un jeu, pratiqué par toutes les classes sociales, comprenait certaines cartes ayant le pouvoir de surpasser ou de triompher des autres.
Le premier indice de l'émergence du tarot apparaît dans une lettre écrite en 1449 par un capitaine militaire vénitien à la reine de Naples, Isabelle d'Anjou (aussi appelée Élisabeth de Sicile) lui offrant un jeu de cartes. La lettre décrivait le jeu comme « une nouvelle et exquise sorte de triomphes », conçu trente ans auparavant par un jeune prince milanais, le duc Philippe Marie Visconti.
Visconti, explique la lettre, avait demandé à un peintre renommé, Michelino da Besozzo, de peindre les cartes « avec le plus grand artifice et le plus grand ornement ». Le jeu n'a pas traversé les siècles, mais on pense qu'il comprenait seize divinités classiques, réparties en quatre ordres : Vertus, Richesses, Virginités et Plaisirs. Vénus, par exemple, faisait partie de l'ordre des plaisirs, et Apollon de celui des vertus.
Les historiens pensent que la description du jeu faite dans la lettre marque une étape de transition entre le jeu standard de l'époque de la Renaissance et le développement du jeu de tarot tel qu'on le connaît aujourd'hui. Parmi les autres jeux qui ont marqué l'histoire du tarot, citons le jeu Visconti-Sforza, commandé par le gendre de Visconti, Francesco Sforza. Dans les années 1440, un autre jeu apparut dans la ville italienne de Bologne, développé par le noble Francesco Fibbia. Ce jeu de soixante-deux cartes était utilisé pour jouer à ce que l'on appelait tarocchi, un jeu qui, au fur et à mesure qu'il se répandait en Europe, fut connu en français sous le nom de tarot.
CARTES SUR TABLE
La popularité du tarot à la Renaissance n'est probablement pas une coïncidence. Comme le note Helen Farley, la Renaissance se caractérisait par « la jouissance des plaisirs quotidiens et un sens croissant de l'expression de soi ».
Les dessins des cartes de tarot reflètent l'agitation de l'époque, le faste, la richesse de l'Église qui contrebalançaient avec les affres des guerres qui agitaient l'Europe. Le jeu Visconti-Sforza donne à voir la prévalence de la corruption au sein de l'Église et la proximité d'une mort violente et soudaine. L'une des images du jeu est un squelette tenant un arc et des flèches.
Malgré la violence de ces images, le tarot est resté un jeu pendant près de deux cents ans. Puis, à la fin du 18e siècle en France, tout changea. En réaction au rationalisme des Lumières, l'ésotérisme gagna en popularité. À la suite de la campagne napoléonienne en Égypte à la fin des années 1700, cet ésotérisme fut alimenté par la fascination pour tout ce qui avait trait à l'Égypte.
Selon Tarot Visconti-Sforza. L’art de la divination et la Kabbale du site Patrimonio Ediciones, les illustrateurs du plus célèbre jeu de tarot, le jeu de Visconti-Sforza, peint vers 1450, seraient Bonifacio Bembo et Francesco Zavattari.
D'après Merlin, R., il existait d'autres tarots au XVe siècle. Les cartes de Mantegna réalisées par André Mantegna et celles de Baccio Baldini :
De la collection de gravures dite cartes ou tarots de Mantegna.
Il existe, dans les musées et dans les cabinets d'estampes, une suite de gravures au burin du xve siècle, connue traditionnellement dans le commerce et parmi les amateurs sous le nom de tarots, de cartes de Mantegna (2), de cartes de Baldini (3). On en rencontre trois éditions, une dans laquelle l'habile iconographe M. Duchesne aîné a découvert la date de 1485, une autre qu'il croit plus ancienne et qu'il place vers 1470, enfin, une troisième, copie assez exacte de celle de 1470. Cette dernière copie porte sur trois de ses pièces le monogramme (pl. 360, fig. 16), du graveur hessois Ladenspelder ; elle doit avoir été exécutée vers 1540.
Ces gravures, au nombre de cinquante pièces numérotées de 1 à 50, sont divisées en cinq séries de dix pièces, chacune de ces séries distinguée par une des lettres A, B, C, D, E ; la lettre A appliquée à la série des numéros les plus élevés et la lettre E à celle qui commence par le n° I.
Cicognara et M. Duchesne les ont parfaitement définies en disant qu'elles représentent les états de la vie (E) ; les muses ou les arts (D) ; les sciences (C) ; les vertus (B) ; le Système du monde (A).
Du reste, on va voir ci-après la table de ces figures, que nous désignerons tantôt sous le nom de figures de Mantegna, tantôt sous celui de tarots-images.pp. 5-6
(2) André Mantegna, peintre et graveur, né à Padoue en 1431, et mortà Manloue en 1506.
(3) Baccio Baldini , orfèvre et graveur florentin du xve siècle, contemporain de Maso Finiguerra. Il a gravé divers sujets dessinés par Sandro Botticello. Dans le Dante, imprimé a Florence en 1481, par Nie. di Lorenzo della Magna, la gravure de deux vignettes, dessinées par Botticello, est attribuée à Baldini par quelques
bibliographes.
Source : Merlin, R. “NOUVELLES RECHERCHES SUR L’ORIGINE DES CARTES A JOUER.” Revue Archéologique, vol. 16, no. 1, 1859, pp. 282–309. JSTOR
Mais la notice Wikipédia sur le tarot de Mantegna dément ces paternités dans la partie intitulée Attributions et origine géographique :
Bien que son nom soit conservé, les historiens de l'art ne croient plus qu'Andrea Mantegna ait été l'auteur de ces gravures, comme on le pensait jusqu'au XIXe siècle, mais ils estiment que le jeu est l'œuvre d'un artiste, anonyme mais expérimenté, probablement de l'école de Ferrare ; les similitudes avec Cosmè Tura ont été soulignées. Dans La Gravure en Italie avant Marc-Antoine (1883), Henri Delaborde affirmait déjà qu'il ne s'agissait pas d'œuvres d'Andrea Mantegna et faisait remarquer que les Tarocchi ne pouvaient être un jeu de tarot, étant donné d'une part qu'il ne s'agit pas de cartes mais de feuilles simples, et que, d'autre part, l'organisation des figures et de leurs groupes n'a rien à voir avec un jeu de Tarot (Émile Galichon note que le jeu de Tarot est composé de 78 cartes, organisées en divers groupes précis, alors que les Tarots de Mantegna n'en présentent que 50, divisées en cinq groupes de dix). Les deux auteurs soulignent que le support matériel choisi ne permet pas la manipulation répétée propre à un jeu. Delaborde ajoute toutefois que si l'œuvre a pu être confondue avec ce jeu, c'est que l'ouvrage « [a] été publié à l'imitation des tarots, mais à titre de recueil purement emblématique et moral. »
L'italien Maso Finiguerra a lui aussi été un temps vu comme auteur, tout comme le graveur florentin Baccio Baldini, chez lequel le critique britannique William Young Ottley voyait une similitude entre ses Sibylles dans Monte Santo di Dio (1477) et le tarot [N 2]. Enfin, se basant sur la personnalité fougueuse de Sandro Botticelli, Galichon envisage de lui attribuer les dessins originaux, qui auraient été gravés par Baldini. Galichon et Delaborde s'accordent en tous cas à déceler dans cette œuvre un style florentin, aux dessins proviendraient de différentes mains (dont Botticelli), mais dont le graveur semble être unique et est probablement Baldini.
D'autres indices pointent vers Venise, comme l'influence du dialecte local, avec l'utilisation de la lettre « x » en lieu et place de « g »[N 3], et la figure de doge, largement propre à Venise.
2. D'où le nom que l'on rencontre parfois : « Cartes de Baldini » ou « Baldini Tarocchi ».
3. Par exemple, Doxe au lieu de Doge (Doge) ; Artixan au lieu de Artigiano (artisan) ; ou encore Zintilomo au lieu de Gentiluomo (Gentilhomme). Cependant, le dialecte de Ferrare offre des graphies très semblables.
L'article Les Tarots dits de Mantegna de la BnF essentiels, confirme cela :
Cette suite d’estampes, faussement considérées autrefois comme des cartes à jouer et abusivement attribuées au peintre Andrea Mantegna, est un ensemble de cinquante figures allégoriques réparties en cinq groupes : les catégories sociales, les Muses et Apollon, les principes cosmiques et les vertus, les arts libéraux et les sciences, les planètes.
Une telle suite avait sans doute une ambition encyclopédique, suivant en cela une démarche humaniste largement inspirée de textes antiques. L’ensemble compte parmi les premières gravures faites en Italie et son succès est immédiat : la suite est copiée à plusieurs reprises, tant au sud qu’au nord des Alpes.
L'Université de Franche-Comté (UFC) livre elle aussi des informations dans Le tarot cache son jeu dans ses atouts, mais avec quelques nuances. :
Les plus anciennes traces attestant de l’existence du tarot remontent au XIe siècle. D’origine islamique, d’abord fortement lié au tarot divinatoire avec lequel il continue à avoir certaines analogies, le tarot fait son entrée sur la scène européenne aux environs de 1370, où il se prêtera ensuite à de nombreuses déclinaisons. Né en 1898, le Tarot Nouveau de Grimaud est un prolongement des jeux germano-suisses, le Tarot Wüst (1865) et le Tarot Müller (1890), eux-mêmes inspirés des Tarocci italiens du XVe siècle, dont les arcanes allégoriques et symboliques deviendront les célèbres atouts.
Elle donne également des précisions sur les atouts :
« Dans l’histoire du tarot, une première rupture dans la représentation des cartes d’atouts date de la période 1750 à 1800 : les scènes mystiques, religieuses ou historiques des siècles précédents laissent place à des scènes animalières, militaires, ethnographiques, à des paysages… », explique le chercheur. Les bambochades apparaissent avec les tarots germano-suisses. Ces petits tableaux sans prétention se distinguent de la peinture académique, et représentent des scènes champêtres ou citadines évoquant la vie quotidienne. À la fin du XIXe siècle, la loi française interdit d’importer des jeux, et l’État demande au cartier Grimaud de créer un tarot à usage national. Les auteurs montrent que « Grimaud a réussi à donner une identité française à son tarot à partir des versions germaniques connues jusque-là par les joueurs ». C’est là une deuxième rupture, qui voit les bambochades s’adapter au contexte et à des thèmes chers à la société de l’époque.
Les atouts, de bons petits soldats
Le cartier Grimaud reprend le concept des dessins tête-bêche inauguré par ses prédécesseurs trente ans auparavant, et la majorité des scènes illustrant les atouts, qu’il accommode à la sauce française. La guerre de 1870 n’est pas loin, et les saynètes de bagarres entre gamins se transforment en scènes militaires avec drapeau et tambour (atout no 2), rappelant la période des bataillons scolaires français (1882-1891). L’ordre et la discipline, constitutifs de toute victoire militaire, l’esprit patriotique et revanchard contre les Prussiens, transparaissent dans les tableaux militaires. Cette rigueur se lit même dans les scènes évoquant les normes sociales et l’éducation (atout no 5). Le sport n’échappe pas à la règle, ou tout au moins la gymnastique dite analytique, par laquelle on apprend à rester impassible et immobile devant l’ennemi (atout no 21, entre autres).
Le sport tel qu’on le connaît aujourd’hui, qui donne mobilité et autonomie à celui qui le pratique, n’est pas encore de mise, et n’apparaît pas dans le Tarot Nouveau. Les sports anglais non plus, qui sont boudés en Allemagne et en Suisse, et donc par ricochet par le cartier français. Les activités physiques sont cependant à l’honneur, avec treize figures sur quarante-deux, et notamment celles de plein air, comme le veut la tendance hygiéniste de l’époque : canotage, quilles, patinage, des activités conviviales et collectives sans risque de débordement. Le vélo est là aussi, qui se montre à l’inverse d’une audace des plus modernes avec la représentation d’une figure féminine inattendue (atout no 3).
D’un point de vue esthétique, le dessin français est d’une grande finesse et plus élaboré que dans les versions germano-suisses. Il est l’œuvre d’un artiste, ou de plusieurs, malheureusement inconnu(s), dont on peut encore mieux apprécier la maîtrise technique et la sensibilité sur les dessins originaux. Il faut souligner aussi la qualité des reproductions, qui témoignent d’une exécution exceptionnelle des ateliers Grimaud, premier fabricant de cartes à jouer de la fin du XIXe siècle en France. Le style des images d’atouts emprunte largement à la palette des peintres réalistes et surtout des impressionnistes, et n’est pas sans rappeler certains chefs-d’œuvre comme l’atout no 11, qui évoque Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Il s’inspire aussi de gravures et d’illustrations de facture populaire, comme la scène à l’hippodrome de l’atout no 17, à rapprocher d’une image de l’almanach des postes de 1897.
Le Tarot de Marseille de l'Office de Tourisme des Loisirs et des Congrès de Marseille entérine les origines italiennes du tarot et ajoute des indications sur les artisans qui créaient ses illustrations, les maîtres cartiers :
Une naissance en Italie
Contrairement aux idées reçues, le Tarot de Marseille n’a pas été inventé dans la cité phocéenne. Il s’agit en réalité d’une adaptation française de jeux italiens. Ses racines remontent à la Renaissance italienne, probablement à Milan ou à Florence, autour de 1430. Les premiers jeux connus, comme le Tarot Visconti – Sforza, étaient richement illustrés et destinés aux élites.
Toutefois, c’est à Marseille que ce style graphique s’est répandu. Le terme « Tarot de Marseille » apparaît au XIXe siècle, repris par les occultistes qui voyaient en ce jeu un outil initiatique profond.
L’arrivée en France et l’influence marseillaise
Ce n’est qu’au XVIIe siècle que le Tarot arrive à Marseille, par le biais des cartiers, les imprimeurs de cartes. La ville devient alors un centre majeur de production. C’est cette tradition artisanale, solidement ancrée dans la cité, qui donne son nom au jeu tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Marseille, berceau du Tarot traditionnel
Une ville de cartiers
Si le Tarot trouve ses origines en Italie, c’est Marseille qui lui a offert un second souffle et une identité visuelle unique. Dès le XVIIe siècle, la ville se distingue comme un haut lieu de production de cartes à jouer. Cette activité artisanale connaît un essor fulgurant grâce à la présence de nombreux maîtres cartiers dans le quartier du Panier. On en recense neuf dès la fin du XVIIe siècle, chacun employant des dizaines de travailleurs. Marseille devient alors le premier centre mondial de fabrication de jeux de tarot. Aujourd’hui une rue témoigne de leur présence passée : La « Traverse des Cartiers »
Ces artisans ne se contentent pas de reproduire des modèles existants : ils créent, illustrent et impriment des cartes selon des techniques bien spécifiques, notamment la gravure sur bois, puis la colorisation manuelle. C’est cette tradition locale qui façonnera l’iconographie si particulière du Tarot de Marseille, reconnaissable à ses couleurs vives, ses figures expressives et son symbolisme épuré.
Une tradition relancée par Paul Marteau
L’histoire moderne du Tarot à Marseille ne serait pas complète sans évoquer Paul Marteau, directeur de la maison Grimaud, fondée en 1858. En 1930, il réédite un ancien tarot de type marseillais en se basant sur les modèles des maîtres cartiers du XVIIIe siècle. Cette version devient la référence du Tarot de Marseille classique, encore utilisée de nos jours.
Son ouvrage « Le Tarot de Marseille » (1949) participe grandement à la diffusion du jeu en tant qu’objet ésotérique. Il insiste sur l’importance de la symbolique des couleurs, des gestes et des nombres, remettant le Tarot au cœur d’une quête spirituelle.
Les maîtres cartiers étaient des artisans organisés en corporations dans plusieurs villes européennes, notamment en France, en Italie, en Allemagne et en Suisse. Ils concevaient, gravaient et imprimaient les jeux de cartes.
Les premiers tarots connus furent produits par ces artisans entre les XVe et XVIIIe siècles. Des figures comme Jean Noblet, Jean Dodal, Nicolas Conver ou Claude Burdel en sont des exemples importants.
L'étude des maîtres cartiers permet de comprendre l'évolution des images du tarot, la circulation des modèles iconographiques et l'histoire matérielle de ces jeux avant leur réinterprétation ésotérique moderne.
Le métier de cartier était strictement réglementé : corporations, marques, impôts et privilèges encadraient une production à la fois artisanale et commerciale. Les cartes étaient des objets de consommation courante, non des pièces ésotériques.
Chaque atelier transmettait et adaptait des modèles : il copiait des planches, introduisait des variantes et, parfois, laissait sa signature ou le nom de sa ville sur les cartes. C'est pourquoi les historiens peuvent dater et localiser beaucoup de jeux à partir de ces détails.
Source : Maîtres cartiers : définition, tarotnova
D'après Thierry Depaulis dans le catalogue d'exposition Tarot, jeu et magie, 1984, les maîtres cartiers sont pour la plupart restés anonymes. Une version numérisée de l'ouvrage est en ligne sur Internet Archive.
A lire aussi, A history of tarot cards / Rebecca Billingham, Ruth Hibbard, Josephine Nardecchia ; Victoria and Albert Museum, 2026, où de nombreuses cartes de tarots sont visibles ainsi que les mentions de leur concepteurs.
Selon plusieurs revendeurs d'anciens jeux de tarots, Philippe Vachier crée un jeu de tarot en 1639. Ce serait le plus ancien fabriquant de cartes de la cité de Marseille.
Bonne journée
Question d'origine :
Bonjour,
J'aurais voulu savoir d'où venait les noms des têtes des cartes de tarot (Lahire par exemple)
Merci d'avance cher Guichet
Reformulation :
Réponse du Guichet
Dans le tarot français, les figures des cartes de cour (rois, dames, valets) renvoient à des personnages historiques, bibliques ou légendaires dont les noms se seraient stabilisés à partir du 16ème siècle. Si les rois sont faciles à identifier, les reines et les valets suscitent encore pour certains, quelques interrogations.
Bonjour
Dans le tarot français, les noms des principales figures sont associées à un personnage historique, biblique ou légendaire. D'abord protéiformes, ces figures ont fini par se stabiliser au XVIIème siècle. Ces représentations, décrites comme des "honneurs", servaient de modèles de vertus (courage, piété, sagesse, beauté etc.) et reflétaient la morale dominante de l'époque :
Ainsi, si l'on cherche l'origine des cartes de cour du tarot, il faut aller voir aussi celles des autres jeux, où il ne sera pas difficile de trouver la culture courtoise et princière de l'époque. Par la suite, en France, les personnages porteront de nombreux noms inspirants, issus des héros de l'histoire ou de la mythologie : Clovis, Salomon, Constantin, Mercure, Clotilde, Elisabeth, Diane...
Au XVIIème siècle, ces noms se fixeront jusqu'à aujourd'hui. Pour les rois : Charles (Charlemagne), Cesar (Jules Cesar), Alexandre (le Grand), David (le roi David). Pour les dames c'est un peu plus incertain : Judith (héroïne biblique) Rachel (autre héroïne biblique), Pallas (autre nom d'Athena) et Argine (anagramme de "Regina", nom signifiant "reine" ?) . Pour les valets : Lahire (surnom d'un compagne de Jeanne d'Arc), Hector (héros de la guerre de Troie, ou autre compagnon de Jeanne d'Arc, Hector de Galard ?), Lancelot (du Lac), Ogier (Ogier le Danois, compagnon de Charlemagne ?)
(...)
Ce qu'on peut dire en observant ces cartes françaises, les noms ou devises qu'elles portent, c'est qu'elles nous éclairent sur le sens qui peut-être donné aux cartes de Cour. Elles ont été élaborées pour servir de modèles - modèles de courage avec les preux, d'honneur, de dévouement, de beauté, de piété avec les dames ou les valets... ? Difficile ensuite de déterminer plus précisément quelles qualités elles seraient censées inspirer aux joueurs, mais il y avait assurément un modèle. Notre moine de 1377 (Claude-François de Ménestrier) disait aussi dans son traité que le jeu de cartes "est la morale en action des vertus et des vices". Si les personnages des cartes de cours françaises sont inspirés des héros historiques, bibliques ou mythologiques qui peuvent figurer des modèles inspirants, pourquoi pas aussi les figures de cartes de cour italiennes, qu'on retrouvera dans le tarot ? On peut noter à ce sujet qu'on nomme également ces cartes des "honneurs".
Source : Histoire du Tarot : Origines-Iconographie Symbolisme de Isabelle Nadolny (pp. 33-35)
Les rois représentent les monarques David, Alexandre, Charlemagne et César. Les reines seraient Isabeau de Bavière, Jeanne d'Arc, Marie d'Anjou et Agnès Sorèl, respectivement épouses, guerrière et maitresse du roi Charles VII. Selon certains, les reines pourraient aussi incarner des figures bibliques. D'autres nomment la reine de trèfle "Argina", anagramme du mot "regina" qui signifie "reine".
Étienne de Vignoles dit La Hire serait le valet de coeur, le valet de pique incarne Ogier héros national des Danois, le valet de carreau serait Hector de Galard, capitaine de Charles VII. Le valet de trèfle en revanche, avait un statut un peu particulier, une tradition voulait que les cartiers aient pris l'habitude d'y faire figurer leurs propres noms. D'aucuns y voient le célèbre Lancelot, célèbre chevalier de la Table ronde.
Pour le père Ménestrier, les 4 rois représentaient les 4 grandes monarchies : judaïque, avec David (roi de pique) ; française, avec Charlemagne (roi de coeur) ; grecque, avec Alexandre (roi de trèfle) ; romaine, avec César (roi de carreau). Il voyait dans les quatre dames, la désignation des quatre moyens principaux par lesquels les reines pouvaient régner : la sagesse, la piété, la naissance et la beauté. Ainsi Pallas (dame de pique) par sa sagesse, Judith (dame de coeur) par sa piété, Argine (dame de trèfle) par les droits de sa naissance, Rachel (dame de carreau) par sa beauté. Mais comme aucune reine ne porta le nom d'Argine, le père Ménestrier en trouva l'explication dans son anagramme : Regina. Quant aux valets, ils représentaient les sergents d'armes fervientes armorum, c'est-à-dire les gardes des princes. Il supposa que Lahire dont le nom figure au bas du valet de coeur, pouvait être l'inventeur du jeu de cartes qui s'était fait compagnon d'Hector (valet de carreau), et d'Ogier le Danois (valet de pique), alors que le cartier se réservait le bas du valet de trèfle pour imprimer son nom.
Pour le père jésuite Gabriel Daniel (1649-1728), qui étaye sa théorie sur le livre du père Claude-François Ménestrier, le jeu de piquet est une allégorie historique et militaire qui a été inventé en France sous le règne de Charles VII. Les arsenaux sont représentés par les piques et les carreaux. ; les réserves de fourrage par les trèfles ; les chevaux par les coeurs ; les chefs de l'armée par les rois. Toujours selon lui la dame de pique (Pallas), serait Jeanne d'Arc, probablement en remerciement des services qu'elle a rendus à Charles VII ; la dame de coeur (Judith), était censée représenter Isabeau de Bavière, la mère de Charles VII ; la dame de trèfle (Argine), serait l'anagramme du mot latin Regina, et serait la reine Marie d'Anjou, épouse de Charles VII ; la dame de carreau (Rachel), mise en valeur dans les livres pour sa beauté, serait Agnès Sorel, la maitresse de Charles VII. Les chevaliers étaient représentés par les valets. Pour le père Gabriel Daniel, le nom du quatrième valet (le valet de trèfle) est inconnu depuis que les maîtres cartiers l'ont remplacé par leur nom. Il croit pourtant l'avoir trouvé dans le traité de Lambert Daneau et ce serait Lancelot. Le valet de pique (Ogier) était Ogier le Danois et le valet de trèfle, Lancelot, deux preux de la Table ronde de la cour du roi Arthur ; mais le valet de coeur (Lahire) était Etienne de Vignoles et le valet de carreau (Hector) était Hector de Gallar, deux capitaines du reigne de Charles VII. Quant aux troupes de roturiers ou de vilains elles sont représentées par les cartes basses.
Source : Cartes à jouer de Hjalmar (EMCC, 2007) (p. 25-26)
Les données recueillies dans cet ouvrage, et d'autres hypothèses, sont peut-être mieux regroupées encore sur le site Jaimelesmots, que nous vous repartageons car elles concordent avec les recherches de Hjalmar :
Saviez-vous que les figures des jeux de cartes représentaient des personnages célèbres de l’histoire de France et d’ailleurs ?
LES ROIS
Les rois représentent les quatre grandes monarchies: juive, grecque, romaine et française.
Le roi de cœur, c’est Charlemagne.
On lui a parfois donné l’aspect de Constantin, de Charles fer de Victor Hugo et du général et homme politique français Georges Boulanger, mais ces rois ont tous eu des règnes très courts.
Encore aujourd’hui, on peut voir sur la grande majorité des jeux la grande cape d’hermine et l’épée (qui était à l’origine une hache de guerre)
de l’empereur des Français.Le roi de pique, c’est le roi David.
Détrôné, durant les guerres napoléoniennes, par Napoléon en France et le duc de Wellington en Prusse, il retrouva vite son titre! Le roi juif tenait autrefois une harpe afin de rappeler son talent musical. Aujourd’hui, cette harpe n’est encore présente que dans certains jeux, surtout français.
Le roi de carreau a toujours été Jules César.
Dessiné de profil, il tend parfois la main. Peut-être pour évoquer l’argent, dont le carreau est traditionnellement le symbole?
Quant au roi de trèfle, c’est Alexandre le Grand. Peint à l’origine comme un homme à la chevelure brune et emmêlée et à l’expression arrogante, il avait un globe entre les mains, signe par excellence de la monarchie.Le roi de trèfle
Aujourd’hui, le roi de trèfle est plutôt pâle, avec une moustache et une barbe bouclée, dont la main tenant le globe est difficile à dis-cerner. Il s’agit pourtant toujours d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine.
LES REINES
La reine de cœur
La première reine de cœur fut Hélène de Troie, suivie par bien d’autres, selon les époques. Mais depuis longtemps, la célèbre dame de cœur est l’héroine biblique Judith… ou, selon certains, Isabeau de Bavière, femme de Charles VI.
La reine de pique
Si la reine de pique a été pendant de courtes périodes représentée par Bethsabée ou Minerve, elle fut presque toujours la déesse grecque de la sagesse et de la guerre, Pallas Athéna… derrière les traits de qui se cacherait Jeanne d’Arc.
La reine de trèfle
Après lui avoir longtemps cherché une personnalité, la reine de trèfle fut appelée Argine (l’anagramme du mot regina) par les Français et serait en fait Marie d’Anjou, femme de Charles VII.
La reine de carreau
Quant à la reine de carreau, elle est Rachel, une des femmes de Jacob, ou peut-être Agnès Sorel, la favorite de Charles VII.
LES VALETS
Les valets ont toujours évoqué des aventuriers, des hommes sans loi, mais dignes et respectables.
Le valet de coeur
C’est un Français, Étienne de Vignoles dit La Hire, qui fut choisi pour personnifier le valet de cœur. Soldat de Charles vi féroce, arrogant et vantard, mais brillant et généreux, il devint l’un des principaux conseillers de guerre de Jeanne d’Arc.
Le valet de pique
Le premier valet de pique fut Hogier, le héros national des Danois (aujourd’hui appelé Holger Danske). Connu pour ses deux somptueuses épées en acier de Tolède dont il se servait pour se battre, la légende dit qu’il tua des géants, qu’il sauva des princes détrônés et que la fée Morgane, la sœur du roi Arthur, lui fit cadeau de la jeunesse éternelle.
Le valet de carreau
Hector de Mares, chevalier de la Table ronde et demi-frère de Lancelot, serait le valet de carreau. Il aurait rapidement pris la place de Roland, le légendaire neveu de Charlemagne. Mais il pourrait aussi s’agir d’Hector de Galard, un homme de main de Charles VI, violent et abject. Ou d’Hector, l’époux d’Andromaque tué par Achille.
Le valet de trèfle
C’est Lancelot, le plus célèbre des chevaliers de la Table ronde et l’amant de la reine Guenièvre, qui serait le valet de trèfle. Il est cependant difficile d’associer l’image moderne du valet de trèfle à ce guerrier puissant qui aurait massacré 30 chevaliers malgré une blessure à la fesse que lui aurait infligée une chasseresse. Ses riches vêtements et sa flèche, finement travaillée et décorée en signe de ses prouesses, ont disparu au fil du temps.
Source : "Les vrais noms des figures des cartes à jouer" - Jaimelesmots.
Concernant les Cavaliers, ces derniers ne sont pas directement nommés. Ils incarnent la hiérarchie militaire et la noblesse, s'intercalant entre le valet et la reine. Nous pouvons lire sur Wikipédia : "Les cavaliers sont représentés par des hommes chevauchant un cheval. Dans les jeux de tarot, à la différence des jeux de 32 et 52 cartes, aucun nom n'est mentionné pour les figures. Les cavaliers n'y sont donc pas rattachés à une personnalité historique ou littéraire."
Nous vous invitons à parcourir ces pages pour poursuivre votre documentation :
- Cœur, pique, dame, valet, atout... que symbolisent les cartes à jouer ? (France Culture, 2019)
- Dossier Cartes et Tarots (BNF essentiels)
- Comment le jeu de tarot est devenu un objet divinatoire (Le Monde, 2021)
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- Histoire du tarot : origines, iconographie, symbolisme / Isabelle Nadolny (2018)
- Cartes à jouer / [Hjalmar] (2007)
- Les histoires du tarot : arcanes, mythes & contes / Isabelle Nadolny (2025)
- Tarot et cartes divinatoires : histoires illustrées de Laetitia Barbier (2021)
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