Jauger la réussite d'un athlète en fonction des médailles gagnées est-il un travers français ?
Question d'origine :
Le film L'esprit Coubertin propose notamment une critique de la façon dont journalistes et institutions publiques s'intéressent aux sportifs de haut niveau, entre survalorisation des vainqueurs et oubli des perdants, sur fond d'enjeux politiques et économiques. Le réalisateur explique dans une interview comment il épingle cet esprit de compétition délétère : "Si je veux m’attaquer à la lose à la française, il faut que je l’analyse sur ce qu’elle est : un moment où tout d’un coup, tous les projecteurs vont se braquer sur un athlète inconnu du grand public, une sorte de momentum chauvin où il faut faire nécessairement tant de médailles, avec une feuille de route ministérielle. Comme si le nombre de médailles était un gage de réussite…"
Je me demandais dans quelle mesure ce qu'il dénonce relève d'une spécificité française ou traduit un travers médiatique et politique international du sport de haut niveau ?
Merci
Réponse du Guichet
Juger la réussite sportive au nombre de médailles n’est pas un travers spécifiquement français, mais un phénomène international lié au traitement médiatique et à la politisation du sport de haut niveau. La France se distingue toutefois par l’importance institutionnelle donnée aux médailles, notamment avec l’objectif officiel du « Top 5 des nations les plus médaillées ». Or, les médailles constituent un indicateur très imparfait. Elles dépendent des disciplines, du nombre d’épreuves, du niveau de concurrence et des circonstances. Elles ne suffisent donc pas à mesurer la valeur d’un athlète ou d’un système sportif.
Bonjour,
Après avoir regardé le film L'esprit Coubertin de Jérémie Sein, vous vous demandez si jauger la réussite d'un athlète en fonction des médailles gagnées est un travers français ou si cela traduit un travers médiatique et politique international du sport de haut niveau.
La recherche montre que le phénomène est international. Une référence particulièrement pertinente est l'article de Steve Dittmore et Kibaek Kim, “Nationalistic Media Obsession With Olympic Medal Counts: The Case of the 2020 Tokyo Olympic Games”, publié dans Frontiers in Sports and Active Living, 2022. Les auteurs parlent explicitement d'une media obsession pour les classements par médailles et étudient le phénomène à partir de plusieurs pays. Ils expliquent également que les chaînes américaines ont historiquement utilisé les classements de médailles pour susciter l'intérêt du public : :
A prominent and overt manifestation of nationalism in the Olympics is the media-driven medal counts. Seemingly since American broadcast networks began purchasing Olympic media rights, the networks aggressively promoted medal counts for American athletes as a way to stimulate interest in its product, television broadcasts, by creating a rivalry between the United States and the rest of the world.
L'une des manifestations les plus marquantes et les plus évidentes du nationalisme aux Jeux olympiques est le décompte des médailles relayé par les médias. Il semble que depuis que les chaînes de télévision américaines ont commencé à acquérir les droits de diffusion des Jeux olympiques, elles aient mis en avant de manière agressive le décompte des médailles remportées par les athlètes américains afin de susciter l'intérêt pour leur produit, à savoir les retransmissions télévisées, en créant une rivalité entre les États-Unis et le reste du monde.
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Autrement dit, le comptage des médailles par les médias constitue une manifestation manifeste du nationalisme olympique.
Les médailles sont pourtant un indicateur très imparfait de la "performance". Des études montrent que les résultats olympiques nationaux dépendent fortement de facteurs qui ne relèvent pas directement de la "qualité" des sportifs : richesse nationale, population, régime politique, climat, etc. Lire à ce sujet A. B. C. Johnson, “A Tale of Two Seasons: Participation and Medal Counts at the Summer and Winter Olympic Games”, Social Science Quarterly, 2004 et Li F, Hopkins WG and Lipinska P (2022) Population, economic and geographic predictors of nations' medal tallies at the Pyeongchang and Tokyo Olympics and Paralympics. Front. Sports Act. Living 4:931817 qui écrit que le classement des nations en fonction du nombre de médailles est […] un indicateur peu fiable des performances sportives ou de l'engagement sportif tant que ce décompte n'est pas ajusté en fonction de facteurs majeurs échappant au contrôle des nations individuelles et ajoute, la plupart des analyses diffusées dans les médias grand public concernant le décompte des médailles olympiques sont superficielles :
Ranking of nations based on medal tallies is an interesting feature of the Olympics, but such a ranking is a poor measure of sporting prowess or engagement until the tallies are adjusted for major factors beyond the control of individual nations. Much of the popular media analysis of Olympic medal tallies is superficial, and academic efforts to move beyond this are vital to understanding structures, advantages and impediments to sports throughout the world. Appropriate adjustment is also important for nations whose Olympic-funding decisions include consideration of performance of their athletes relative to that of other nations.
Le classement des nations en fonction du nombre de médailles remportées est un aspect intéressant des Jeux olympiques, mais ce classement ne constitue pas un bon indicateur des performances sportives ou de l’engagement tant que les chiffres ne sont pas ajustés en fonction de facteurs majeurs échappant au contrôle des nations individuelles. La plupart des analyses médiatiques populaires sur le nombre de médailles olympiques sont superficielles, et les travaux universitaires visant à aller au-delà de cette approche sont essentiels pour comprendre les structures, les avantages et les obstacles au sport à travers le monde. Un ajustement approprié est également important pour les pays dont les décisions en matière de financement des Jeux olympiques tiennent compte des performances de leurs athlètes par rapport à celles des autres nations.
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L'étude de 2024, Duncan, R. C., & Parece, A. (2024). Population-adjusted national rankings in the Olympics. Journal of Sports Analytics, 10(1), 87-104, arrive à une conclusion similaire. Les classements par médailles systematically favor larger-population countries = favorise systématiquement les pays les plus peuplés.
Le nombre de médailles mesure certes quelque chose, mais il ne mesure pas isolément le talent ou la réussite des athlètes. Il dépend aussi de la taille de la population, des moyens économiques, du nombre de disciplines pratiquées, de la politique sportive, des traditions sportives, etc.
Il semble même exister une confusion entre "réussite sportive" et "victoire nationale". Dans Nationalistic Media Obsession With Olympic Medal Counts: The Case of the 2020 Tokyo Olympic Games. Front Sports Act Living. 2022 Mar 14;4:848071, Dittmore et Kim rappellent une remarque importante d'Alan Billings : présenter un tableau des médailles comme mesure de la réussite globale peut conduire à la perception qu'une seule nation a gagné les Jeux olympiques :
Billings (2008) was one of the early scholars to suggest a medals table, as a measure of overall achievement, could lead to a perception that a single nation “won” the Olympics. However, as the British economists noted in 2021, overall medal count is just one metric to evaluate a nation's performance at the Olympic Games.
Billings (2008) a été l’un des premiers chercheurs à suggérer qu’un tableau des médailles, en tant que mesure de la performance globale, pouvait conduire à percevoir qu’une seule nation avait « remporté » les Jeux olympiques. Cependant, comme l’ont noté les économistes britanniques en 2021, le nombre total de médailles n’est qu’un indicateur parmi d’autres pour évaluer la performance d’une nation aux Jeux olympiques.
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Or ce n'est pas ce que signifie le classement olympique. Les Jeux olympiques ne constituent pas une compétition entre États au sens strict, même si les sportifs sont regroupés par délégations nationales. Les auteurs concluent de manière particulièrement claire :
The medal count does become part of the permanent record of an Olympic Games. It is a documentation of the athletes and their performance. It does not need to be, as was observed in 2021, a proxy for a nation's perceived superiority.
Le tableau des médailles fait bel et bien partie des archives définitives des Jeux Olympiques. Il s'agit d'un témoignage sur les athlètes et leurs performances. Il n'a pas besoin d'être, comme on l'a observé en 2021, un indicateur de la supériorité perçue d'une nation.
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La France présente néanmoins une particularité car l'État institutionnalise cette logique. Sur sa page Être athlète de haut niveau, le Ministère des Sports indique explicitement que le sport de haut niveau participe au rayonnement de la Nation, conformément à l'article L. 221-1 du Code du sport :
Le sport de haut niveau participe au rayonnement de la Nation et à la promotion des valeurs du sport. Ces deux dimensions du sport de haut niveau sont à l'origine de la politique de l'État dans ce champ (article L. 221-1 du code du sport). Pour mettre en œuvre cette politique, trois types d'arrêtés ministériels permettent de définir le périmètre du sport de haut niveau en France :
Et, pour Paris 2024, l'objectif politique fixé par Emmanuel Macron après les Jeux de Tokyo était très explicitement formulé en termes de classement dans L'État au cœur de la réussite des athlètes français pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 :
L’équipe de France s’apprête à relever le défi fixé par le président de la République le 13 septembre 2021 au retour des Jeux de Tokyo : inscrire durablement la France dans le « top 5 des nations les plus médaillées » aux Jeux olympiques et paralympiques.
Le ministère ne se contente donc pas de constater les médailles, il fixe un objectif national de médailles et de classement. Après Paris 2024, le bilan officiel mentionne très vite cette réussite et associe directement cette réussite aux 64 médailles, dont 16 en or :
Le Ministère des Sports et des Jeux olympiques et paralympiques (MSJOP) tient aussi à nouveau à féliciter les athlètes tricolores ainsi que toute « l’équipe derrière l’équipe » (sélectionneurs, entraîneurs, experts, personnels médicaux, cadres techniques, etc.), et les acteurs investis à leurs côtés (Fédérations, Agence nationale du sport, Comité national olympique et sportif français, établissements du Ministère dont l’INSEP), pour ce bilan exceptionnel sur le plan sportif : atteinte de l’objectif du Top 5, records absolus de médailles (64 dont 16 en or, 26 en argent, 22 en bronze), des podiums à travers 27 disciplines sportives et 1ère nation européenne.
Le Ministère va même jusqu'à écrire :
Tout montre en tout cas que le Top 5 est le bon objectif pour notre délégation et il est donc plus que jamais réaffirmé pour l’avenir. Il a été un objectif motivant et fédérateur jusqu’au bout de la compétition. Cet objectif impose par ailleurs une saine analyse selon le prisme de la concurrence et des atouts comparatifs de chacun. Il renforcera la volonté de favoriser l’émergence de champions et championnes de tout premier plan.
Et le bilan officiel de Paris 2024 ne s'arrête pas aux 64 médailles. Il s'enorgueillit également de performances prometteuses, de 4èmes places qui recèlent des performances extrêmement encourageantes, un record d’Europe, 10 records de France :
Aux médailles de bronze obtenues correspondent parfois quelques petites déceptions, mais des performances très prometteuses, tant au niveau de l’argent que du bronze, ont montré que la relève était déjà en marche dans un nombre significatif de sports. Dans le même esprit, certaines 4èmes places recèlent des performances extrêmement encourageantes, avec même un record d’Europe au 3000 mètres steeple pour Alice Finot. Nos athlètes ont également battu 10 records de France. Au total, des médailles ont été obtenues dans 27 disciplines différentes, illustrant la très grande polyvalence de notre modèle sportif français, la plus forte au monde après celle des Etats-Unis, devant la Chine et la Grande-Bretagne. Notre délégation a également démontré à nouveau une densité exceptionnelle dans les sports collectifs : la France a été présente sur 6 des 10 finales, avec 2 titres et 4 médailles d’argent.
Cela montre que la logique des médailles n'est pas seulement médiatique en France. Elle est également intégrée à l'évaluation officielle de la politique publique de haute performance.
Le bilan des Jeux d'hiver de Milan-Cortina 2026, Jeux Olympiques de Milan-Cortina 2026 : Le sport français au rendez-vous de ses ambitions, va encore plus loin. Outre les 23 médailles, il met en avant 41 résultats dans le top 4 à 8, dont 26 entre la 4e et la 6e place, et considère ces résultats comme un signe de l'existence d'un vivier de futurs médaillés :
Au-delà du record de podiums, ces Jeux se distinguent par une densité de performance inédite. 41 résultats dans le top 4 à 8, dont 26 entre le top 4 et le top 6 et 9 à la quatrième place. Signe que la France dispose d’un vivier de futurs médaillés pour la prochaine olympiade d’autant plus que la moyenne d’âge des athlètes classés entre la 4e et la 8e place est de 25,4 ans.
La littérature permet de distinguer au moins trois phénomènes qui se renforcent mutuellement. Au niveau athlétique la médaille est l'aboutissement visible d'une compétition extrêmement sélective. Au niveau médiatique, le tableau des médailles transforme des centaines de résultats complexes en un classement simple et spectaculaire et politiquement, les États peuvent transformer ce classement en indicateur de puissance, de prestige et d'efficacité de leur politique sportive. C'est précisément ce dernier aspect qui explique pourquoi les médailles ont une importance disproportionnée.
Le sociologue Sébastien Fleuriel, dans Le sport de haut niveau en France, rappelle d'ailleurs que le sport de haut niveau est loin d'être une simple manifestation spontanée du talent individuel. Il le décrit comme une production rationnelle dans laquelle interviennent notamment une bureaucratie d'État, un ensemble de corps professionnels et un dispositif institutionnel de formation de l'élite :
Le sport de haut niveau évoque à coup sûr médailles et titres glorieux français, et les performances sportives ont, de ce point de vue, quelque chose à voir avec la magie : c’est un monde merveilleux et enchanté.
Pourtant, au-delà de cette représentation onirique de la performance, le sport de haut niveau est aussi une production rationnelle dans laquelle sont engagés tout à la fois un travail de définition légale de l’athlète de haut niveau qui se démarque de la seule élite sportive, une bureaucratie d’Etat associée à un ensemble de corps professionnels (médecins, journalistes,…) (dé-)voués à la performance, un dispositif institutionnel de formation de l’élite, un système de croyance…
Voir sur Cairn, Fleuriel, S. (2013). Le sport de haut niveau en France : Sociologie d'une catégorie de pensée. Presses universitaires de Grenoble.
La médaille devient ainsi également le résultat visible d'un système national de haute performance.
Il serait donc trompeur de qualifier le phénomène de « travers français ». La documentation scientifique permet plutôt de parler d'une tendance internationale du sport olympique moderne, résultant de la combinaison du nationalisme sportif, du traitement médiatique et de la politisation de la haute performance.
On pourrait formuler la conclusion que le fait de juger un athlète à sa médaille n'est pas un travers français ; c'est l'expression, particulièrement visible en France, d'une logique internationale du sport de haut niveau qui transforme la performance sportive en classement médiatique et national.
Pourtant il faut distinguer deux choses. Juger la réussite d'un athlète individuel à ses médailles est plus réducteur que juger la performance d'une nation à son total de médailles. Une médaille dépend en effet de la discipline, du nombre d'épreuves, du niveau de concurrence, des aléas de la compétition et de facteurs qui échappent largement à l'athlète. C'est précisément pourquoi les chercheurs recommandent des indicateurs plus élaborés que le simple tableau des médailles. Lire à ce sujet Li F, Hopkins WG and Lipinska P (2022) Population, economic and geographic predictors of nations' medal tallies at the Pyeongchang and Tokyo Olympics and Paralympics. Front. Sports Act. Living 4:931817 et Duncan, R. C., & Parece, A. (2024). Population-adjusted national rankings in the Olympics. Journal of Sports Analytics, 10(1), 87-104. Cette distinction est importante dans le débat médiatique : le podium est binaire et spectaculaire ; la performance sportive, elle, est beaucoup plus graduelle.
En résumé, le fait de juger la réussite d'un athlète en fonction des médailles gagnées n'est pas un travers spécifiquement français. Mesurer la réussite sportive à l’aune du nombre de médailles constitue plutôt un phénomène international du sport de haut niveau, particulièrement visible aux Jeux olympiques. La France possède cependant une caractéristique particulière : elle assume institutionnellement cette logique. L'objectif présidentiel de "Top 5 des nations les plus médaillées", les objectifs de l'Agence nationale du sport et les bilans ministériels montrent que le nombre de médailles constitue bien un indicateur officiel de réussite de la politique sportive française. C'est une traduction politique particulièrement explicite de cette logique puisque l'État fixe lui-même des objectifs de classement ("Top 5") et évalue sa politique de haute performance en fonction des médailles.
Pour conclure, Pierre de Coubertin n'a-t-il pas dit l'important dans la vie, ce n'est point le triomphe, mais le combat ; l'essentiel, ce n'est pas d'avoir vaincu, mais de s'être bien battu ? (source : Coubertin. De quelques erreurs fréquentes, Comité Français Pierre de Coubertin). Et surtout, dans ses deux premiers principes fondamentaux, la Charte olympique actuelle affirme que :
1 L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des droits humains reconnus au plan international et des principes éthiques fondamentaux universels dans le cadre des attributions du Mouvement olympique.
2 Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine.
Source : Charte olympique en vigeur le 3 février 2026, Comité olympique, CNOSF
Afin de réduire voire supprimer cette différence entre l'idéal philosophique de l'olympisme et sa traduction contemporaine sous forme de classement des nations, ne devrait-on pas modifier profondément la finalité des compétitions ?
Bonne journée
Une histoire renversante de la balançoire