Je cherche une étude sur l'impact de la lecture sur les enfants mentionnée il y 20 ans à la BML
Question d'origine :
Bonjour,
Il y a 20 ans environ, j'ai suivi une formation à la bm Lyon assuré par les bibliothécaires jeunesses pour un dispositif service civique.
Lors de cette formation, une bibliothècaire a évoqué une étude sur l'impact de la lecture sur les enfants, sur le fait que la lecture constitue un sort de tampon entre la réalité et sa dureté et que les enfants qui lisent savent mieux se protéger ou vivre avec cette violence.
Évidemment, ce sont mes souvenirs de 20 ans, donc très imprécis, mais j'ai l'espoir que avec les mots clés enfances, l'impact de la lecture et le rapport au monde, vous allez peut-être réussir à trouver l'article scientifique en question ?
Cela m'aidera pour mon argumentaire pour le projet de cabane à histoire dans mon collège à venisseux, ou les élèves vont pouvoir écouter des livres audio jeunesse.
En vous remerciant
Magdalena M.
Réponse du Guichet
Il s'agit sans doute des travaux d'Emilia Ferreiro conduits à Mexico sur le développement du langage, de l'imaginaire. Ses conclusions ont servi de point d'appui pour la création de l'association ACCES par Tony Lainé, René Diatkine et Marie Bonnafé. (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations ). Elle faisait une étude comparée chez les enfants des favelas et des enfants de diplomates. Il est notamment question de cette étude dans cet ouvrage de référence d'ACCES les livres c'est bon pour les bébés, de Marie Bonnafé, mais d'autres études plus récentes peuvent aussi être intéressantes pour votre projet de cabane à histoire comme ceux de Michèle Petit ou encore le rapport du ministère de la culture sur les états généraux sur la lecture des jeunes.
Bonjour,
Il y a des questions qui nous touchent tout particulièrement, je pense avoir été l'une des formatrices des ambassadeurs du livres, et effectivement, pour présenter l'importance de cette mission qui vous est confiée - et qui nous est confiée aussi en temps que bibliothécaires jeunesse - j'aime m'appuyer sur les travaux d'Emilia Ferreiro qui ont présidé à la création de l'association ACCES (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations). Il ont presque 50 ans mais me semblent toujours d'actualité.
Le colloque a rassemblé des spécialistes, dont Geneviève Patte représentant les professions du livre. Le Professeur René Diatkine, y participe en tant que clinicien et expert des difficultés cognitives et des troubles de l’acquisition du langage chez les enfants. Toutes les contributions soulignent en effet que les enfants des classes sociales défavorisées sont plus concernés par les retards d’apprentissage scolaire et de l’écrit.
Emilia Ferreiro y présente les résultats de son étude. Collaboratrice de Piaget, elle a étudié de manière systématique chez les très jeunes enfants la compréhension des textes écrits de tout type (publicités, étiquettes, livres, etc…). Très tôt les enfants savent que les signes ont une signification. Elle mène une observation croisée entre un groupe d’enfants vivant dans les favelas de Mexico et un autre groupe d’enfants de diplomates vivants dans la même ville. Avant la fin de leur troisième année, ces enfants, quel que soit leur groupe d’appartenance, montrent le même intérêt pour les signes et les mêmes progrès cognitifs successifs. Or à la quatrième année et durant la cinquième année l’écart se creuse très nettement si l’enfant n’a pas été sensibilisé aux livres par la découverte ludique et non enseignée du texte écrit.
A partir de toutes ces études et dans une intention de prévention, René Diatkine, Tony Lainé et Marie Bonnafé fondent en 1982 l’association ACCES dont les constats de René Diatkine sont moteurs :
« Un regard attentif sur la vie psychique des jeunes enfants montre que l’évolution différentielle de l’intelligence et du langage dépend de circonstances sur lesquelles il est possible d’intervenir de façon positive très précocement. »
« Le développement psychique et la capacité à jouer avec le langage sont dépendants de deux ordres de facteurs : la sécurité psychique des enfants et les apports extérieurs permettant de mettre en forme des jeux de langage. C’est -à-dire les apports culturels. On sait aujourd’hui que l’on peut pallier les carences familiales dans cet apport culturel. » R. Diatkine
Je crois vous avoir présenté ces travaux de la façon suivante, très simplifiée mais je pense explicite, la preuve, 20 ans après vous vous en souvenez ! Voici rapidement les principaux éléments.
Pourquoi est-ce si important de lire ou de raconter des histoires aux enfants ?
1/ Cela permet de développer sa capacité à développer son imagination, se créer un monde imaginaire, un lieu où se réfugier quand la réalité, le monde extérieur est trop compliqué, trop violent. Si je n'ai pas cette capacité d'imagination, je suis sans cesse agressé par la réalité, le quotidien, qui plus est quand celui ci est compliqué.
2/ Cela permet de comprendre ce qui se passe en nous, les émotions, les sensations, la peur, la colère, le sentiment d'injustice. Cela permet aussi de savoir que l'on est pas seuls, que d'autres vivent ou on vécu ce que l'on vit. Il y a un effet miroir.
3/ Cela permet enfin de développer son langage pour entrer en communication avec l'autre. Quand je n'ai pas de mots pour dire la colère, il me reste les cris et les poings, quand je n'ai pas de mots pour partager ma tristesse ou mon angoisse, il me reste le repli sur soi ...
Je lisais souvent pour illustrer l'importance de l'accès aux histoire deux albums : Madassa, de Michel Séonnet et Dans les yeux d'Henriette de Virginie Jamin.
Plus récemment, cette idée que la lecture est fondamentale pour la construction de soi, a été travaillée par l'anthropologue par Michèle Petit dans cet article par exemple intitulé « Pourquoi inciter des adolescents à lire de la littérature ? », publié dans le Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2003, n° 3, p. 29-36. Elle explique que la littérature fournit un support remarquable pour relancer une activité de symbolisation, de construction de sens, d’autoréparation. En voici quelques extraits :
... cela va déjà ouvrir un espace où les relations seront moins « carnassières », comme apaisées, médiatisées par la présence de ces objets culturels.
Dans des contextes violents, une part d’eux ne sera plus en otage, une part d’eux échappera à la loi du lieu ou aux conflits quotidiens. Comme pour Rosalie : « La bibliothèque, les livres, c’était le bonheur, la découverte qu’il y avait un ailleurs, un monde, plus loin, où je pourrais vivre. Quelquefois il y a eu de l’argent à la maison, mais le monde n’existait pas. Le plus loin où on allait, c’était chez mémé, en vacances, au bout du département. Sans la bibliothèque, je serais devenue folle, avec mon père qui criait. La bibliothèque me permettait de respirer, elle m’a sauvé la vie. » Ou pour Alice, qui s’envolait en lisant des histoires d’aviateurs : « On ne me racontait pas d’histoires. En fait d’histoires, ce que j’entendais, c’étaient les disputes quotidiennes entre mes parents. L’école et les livres, c’étaient le calme, la sérénité, l’ordre qui tranchait sur ce qui se passait à la maison. Un havre de paix où j’existais. J’ai lu tout Saint-Exupéry, ou la biographie de Mermoz. Une fois que je m’étais trouvé un héros, il ne pouvait pas m’échapper, il entrait dans mon monde, j’entrais dans le sien. »
C’est un lieu, un temps où reprendre souffle, où se reconstruire un peu, où se ressourcer. Où ébaucher une autre représentation de soi. Mais ce n’est pas seulement une échappée ou un lot de consolation pour celles et ceux qui se sentent enfermés. Pour tout un chacun, cet espace créé par la lecture est proche de ce que l’on appelle, depuis Winnicott 9, l’aire transitionnelle, cette zone calme, sans conflits, où l’enfant s’approprie quelque chose que sa mère lui propose pour ébaucher son émancipation, se construire comme sujet ; où il commence à se percevoir comme séparé, différent des proches, capable d’une pensée indépendante. Or dépasser une crise suppose de retrouver cet espace, d’une façon ou d’une autre. Comme l’écrit Didier Anzieu, « la re-création d’une aire transitionnelle est la condition nécessaire (mais non suffisante) pour permettre à un individu, à un groupe de retrouver sa confiance dans sa propre continuité, dans sa capacité d’établir des liens, entre lui-même, le monde, les autres, dans sa faculté de jouer, de symboliser, de penser, de créer. »
[...]
Les écrivains sont des créateurs de sens, prenant le temps nécessaire pour donner signification à un ressenti, un événement individuel ou collectif. Professionnels de l’observation – de soi ou du monde –, en proximité avec une pensée rêvante proche de l’inconscient, ils travaillent la langue, la dépoussièrent des clichés (les bons écrivains, du moins). Et ce travail, psychique et littéraire, aura des résonances chez des lecteurs. Plus encore quand leur sera proposé, non un décalque de leur propre histoire, mais une transposition.
En effet, on peut remarquer que les textes qui travaillent le plus les lecteurs sont souvent ceux qui leur fournissent une métaphore. Mira Rothenberg n’aurait pas obtenu les mêmes effets si elle avait lu aux adolescents dont elle s’occupait des témoignages effroyables sur les camps de concentration par lesquels certains d’entre eux étaient passés. Et si Beatriz Helena Robledo évoque des rapts, ce ne sont pas ceux qu’opère la guérilla, mais ceux du Mohán, séducteur mythique qui enlève les enfants ou les jeunes lavandières. S’ils ne sont pas dépourvus de violence, les poèmes ou les légendes qu’elles leur lisent offrent une mise en scène complexe, éloignée dans le temps ou l’espace, de leurs propres souffrances. Ils peuvent aider à « contenir » ces souffrances, d’autant que, dans les deux cas, un adulte, passeur de ces textes, est là pour assumer aussi, d’une autre façon, ce rôle de contenant.
Donner à voir un réel sans l’élaborer, plus encore quand il est effroyable ou obscène, redouble le traumatisme ou l’angoisse, au lieu d’aider à les tamiser. Tandis qu’un véritable travail d’écriture, sans pour autant édulcorer la réalité, sans lui enlever sa violence, la restituera d’une façon transposée qui pourra permettre à des lecteurs de prendre une distance, de construire un autre point de vue, et de donner une forme, esthétique, partagée, à ce qui les hantait.
En ces temps de désarroi où l’on s’interroge beaucoup sur la « résilience », sur les éléments à même de favoriser cette reconstruction de soi, en insistant précisément sur l’importance de la mise en récit, l’apport irremplaçable de la littérature, de l’art, à la pensée, à l’activité psychique, à la vie, tout simplement, reste encore trop souvent sous-estimé. La littérature, sous toutes ses formes (poésies, contes, romans, théâtre, bandes dessinées, journaux intimes, essais – dès lors qu’ils sont écrits –, etc.) fournit un support remarquable pour relancer une activité de symbolisation, de construction de sens, d’autoréparation.
Nous vous renvoyons vers les deux ouvrages écrits à cette époque :
- Éloge de la lecture : La construction de soi / Michèle Petit. Paris : Belin, 2002
A partir de voix plurielles (enfants et adultes de milieux différents, écrivains) et en conjuguant sciences sociales et psychanalyse, ce livre évoque les chemins par lesquels la lecture permet de se découvrir et de se construire.
Vous en trouverez une présentation dans cet article : Tuil H’nina. Michèle Petit, Eloge de la lecture, la construction de soi, Paris, Belin, Coll. "Nouveaux Mondes", 2000. In: Revue des sciences sociales, N°32, 2004. La nuit. p. 180.
- De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes / Michèle Petit, Chantal Balley, Raymonde Ladefroux ; avec la collab. d'Isabelle Rossignol. Paris : Bibliothèque publique d'information, Centre Georges-Pompidou, 1996
Cette recherche est fondée sur des entretiens avec 90 jeunes dont le parcours a été infléchi par la fréquentation d'une bibliothèque publique.
Quand on vit dans des « quartiers sensibles », comment la bibliothèque aide-t-elle à résister aux processus d'exclusion et à construire son droit de cité ? Elle est un point d'appui crucial dans des stratégies de poursuite ou de reprise d'études : un forum informel, où s'ébauchent de nouvelles formes de sociabilité ; un lieu donnant accès à des lectures qui aident à élaborer une identité singulière, à devenir un peu plus sujet de son destin, et pas seulement objet du discours des autres : enfin, quelquefois, une source d'informations sur des thèmes politiques, qui peut soutenir un désir d'inscription citoyenne. A lire notamment, le chapitre 2 écrit par Michèle Petit : Bibliothèque et construction de soi (pages 113-195)
Ce livre, plus récent, pourra également vous intéresser :
- L'art de lire ou Comment résister à l'adversité / Michèle Petit
L'anthropologue expose l'intérêt de la médiation par le livre dans des situations d'instabilité politique ou de précarité, à travers des exemples d'actions menées en Colombie, en Argentine, au Brésil et en Espagne pour rassembler par la lecture des publics d'enfants et d'adultes.
Vous pouvez enfin consulter le rapport du ministère de la culture suite aux états généraux sur la lecture de la jeunesse publié en 2026.
Ce qu'il faut retenir, c'est que la lecture, l'imagination, la langue du récit sont absoluments nécessaires pour grandir, se construire, se développer, que l'on soit enfant des favelas ou de diplomates et quel que soit son âge ou la façon dont on accès aux histoires (en lisant ou en écoutant). Pour conclure, je vous partage cette interview de Clémentine Beauvais (autrice géniale par ailleurs) qui explique l'importance d'offrir des histoires à voix haute même aux ados et qui va totalement dans le sens de votre projet.
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