Que savez-vous du concert de Thelonious Monk à Lyon en mars 1966 ?
Question d'origine :
Bonjour,
Il semblerait que Thelonious Monk a joué à Lyon en mars 1966. J'aimerais connaitre la date exacte et la salle dans lequel le concert a eu lieu. Intéréssé aussi par d'autres informations qui seraient disponibles sur le sujet. Merci !
Réponse du Guichet
La tournée européenne de Thelonious Monk a débuté le 18 mars 1966 à Paris, avec un concert à la salle de la Mutualité, avant de se poursuivre en province, à Amiens, Caen, Nantes et "Lyon". Mais le quartet légendaire (Monk, Charlie Rouse, Larry Gales, Ben Riley) s'est en réalité produit à Villeurbanne le 21 mars au Théâtre de la Cité. Un article du Progrès du 22 mars 1966 relate un « éclatant succès » devant un public nombreux. Les shows ont continué ensuite en Suisse, dans le nord de l'Europe et en Angleterre avant de s'envoler début mai pour le Japon.
Bonjour,
La tournée européenne 1966 du pianiste Thelonious Monk a débuté le 18 mars 1966, jour de son arrivée en France à l'aéroport d'Orly. Le premier concert a eu lieu le soir même à Paris dans la salle de la Mutualité.
Pour cette tournée Monk est entouré des meilleurs musiciens, un quartet légendaire composé de Monk au piano, Ben Riley à la batterie, Charlie Rouse au saxo et de Larry Gales à la contrebasse. Premier concert et première déconvenue puisque les artistes se seraient plaints de la qualité des instruments de location offerts par les mutualistes.
Le lendemain, la troupe se déplace en province et se produit à Caen, une prestation couronnée de 5 rappels.
Le 20, retour à Paris, pour un concert donné à l'auditorium 104 de la Maison de l'ORTF (aujourd'hui Maison de la Radio). Coiffé d'un couvre chef en peau de kangourou, Monk délivre une prestation frustrante ou trop compliquée pour les observateurs français de l'époque :
Contrairement à ce que Wein affirmait par manière de boutade, l’apparition d’un Monk chapeauté d’un couvre-chef en peau de kangourou, qui lui a été offert l’année précédente, fut remarquée par le chroniqueur Max Harrison². Il n’eut d’ailleurs que cela à remarquer tant la prestation du quartet fut décevante pour lui : « … il faut être un fanatique absolu pour manifester plus qu’un enthousiasme modéré… quelque chose de tronqué qui vous laisse vaguement espérer que Monk cesse ses momeries, abandonne son allure mystérieuse si soigneusement construite et se livre un peu plus… ce qui rend les concerts de Monk si frustrants, c’est que l’on se dit qu’avec un tout petit peu plus d’attention, il casserait la baraque… » Pour Pierre Lattès, la seconde partie du concert fut la meilleure, bien que composée de morceaux très connus : « Mais le meilleur moment fut sans aucun doute le Ruby, My Dear final où Monk s’épanche plus librement au cours d’un solo bien digne de passer à la postérité, avec toute l’acidité rythmique et les doubles sauts périlleux qui font de son œuvre une des plus riches du jazz³. »
Source : Blue Monk : un portrait de Thelonious : essai / Jacques Ponzio, François Postif (Acte Sud, 1995) (p.310)
Nous vous laissons en juger de vous-même puisque cet enregistrement a finalement fait l'objet d'une publication complète, éditée par le label parisien Transversales disques en 2024. La tracklist offre un apperçu de ce qui était joué par le quartet lors de cette tournée, et comporte les titres suivants : I Love You Sweatheart (Of all my Dreams), Lulu's Back in Town, Just A Gigolo, I'm Getting Sentimental Over You, Crepuscule With Nellie et Epistrophy.
Vient ensuite le concert lyonnais. Notez que sans l'essai de Jacques Ponzio et François Postif, nous aurions eu toutes les peines du monde à en confirmer son existence. Les concerts de Paris, Amiens ou Genève, sont généralement bien indiqués pour cette tournée. Caen, Nantes et Lyon semblent en revanche avoir laissé peu de traces derrière eux.
En effet, aucune information n'est fournie dans le livre, hormis la mention : "Lyon suit, puis Amiens où le concert est entièrement filmé" (p.350). Mais cette indication nous suffit et grâce à nos archives de presse, nous retombons sur plusieurs articles annoncant la venue du célèbre pianiste.
Les notes de Monk n'ont pas résonné à Lyon mais à Villeurbanne. Le quartet s'est représenté le 21 mars au soir au Théâtre de la Cité. On sent beaucoup d'admiration et d'enthousiasme dans cet article de Pierre Guy, paru dans l'édition du Progrès du 22 mars 1966. Vous aurez quelques informations sur les titres joués ce soir là. Notez qu'une fois encore, les instuments sont prêtés aux musiciens pour l'occasion. Voici la retranscription intégrale de l'article :
Eclatant succès de Thelonious Monk au théâtre de la Cité
Hier soir le théâtre de la Cité à Villeurbanne était le rendez-vous des connaisseurs de jazz. Ce public nombreux, essentiellement composé d'étudiants et d'intellectuels, a pu savourer pendant deux heures et demie le grand talent de Thelonious Monk et de son quartet qui interprétèrent successivement « Lulu's Back in town », « Blue Monk », « Getting sentimental ove you » et beaucoup d'autres succès qui furent très appréciés du public.
On peut dire que la musique de Monk est dure, abrupte et peut, au premier abord, sembler étrange. Elle reste cependant purement jazz.
Chez Monk pas d'emprunts à quelques musiques étrangères que ce soit. Aucun élément étranger ne vient s'y insérer pour « faire nouveau ». Aucun rappel de musique européenne ancienne ou contemporaine, nous sommes simplement devant un créateur authentique qui exprime avec passion ce qu'il ressent.
Monk, compositeur, soliste ou accompagnateur, fait toujours œuvre personnelle.
Ce qui frappe le spectateur chez Monk est la manière unique de s'approcher du piano. Tout de suite devant son clavier, Monk agit en solitaire. Sa manière même de frapper les touches, la façon dont il ordonne les notes d'un accord, les retards et les accents inhabituels dont témoignent son phrasé et son soutien rythmique en sont la preuve évidente.
Il pratique avec sa main gauche le style stride cher à James P. et à Fats.
Il va sans dire que le fruit de son génie personnel, plein d'audaces rythmiques et harmoniques vient renforcer le talent incontesté de Thelonious.
Peu de jazzmen savent créer un climat aussi prenant que celui établi dès les premiers instants par la musique de Monk.
On dit qu'il existe une ambiance Young ou Ellington, eh bien, le Théâtre de la Cité était lui, plongé hier soir dans l'ambiance « Monk » et chacun se trouvait ainsi plongé immédiatement dans un univers particulier.
Si Thelonious fait une telle impression, ceux qui l'accompagnent ont aussi un grand mérite. Charles Rouse, au saxo, fut très applaudi ; Benjamin Riley par son jeu à la batterie força l'admiration ainsi que Lawrence Gales à la contrebasse.
La qualité de cet ensemble est incontestable. Parti de New-York et parcourant la France, il se produira pendant un mois et demi dans les grandes capitales européennes et pendant un mois au Japon.
Le public du jazz étant universel, nous sommes certains de son succès.
Le Hot-Club de Lyon peut être fier d'avoir prêté ses instruments à ces génies du jazz.
Pierre GUY.
Source : Le Progrès - édition du 22 mars 1966.
Un petit encarté annoncait le 20 la venue du pianiste. Et un autre article, que nous ajoutons en pièce jointe, présentait les mérites du musicien dès le 19, sans fournir d'information supplémentaire sur la tournée ou le concert à venir.
La tournée s'est poursuivie sur ce fameux concert d'Amiens le 23 mars dont plusieurs enregistrements sont encore visionnables à ce jour. Voir cette superbe interprétation de Blue Monk, diffusée sur le site de l'INA. Sur Facebook, une version intégrale du spectacle est aussi disponible.
La partie française de la tournée s'achève ensuite le 24 à Nantes. Le quartet s'envole alors pour la Suisse, où la Radio Télévision suisse romande enregistre "à la perfection" le concert au Victoria Hall de Genève. Les 4 et 6 avril, ils jouent au Philharmonic Hall de Varsovie, puis vient la Norvège où la télévision locale capte elle aussi les prouesses du quartet à Oslo. Une version colorisée du concert existe sur Youtube. Viennent ensuite Copenhague, Dusseldorf, Amsterdam, Londres, Croydon, Cambridge et Manchester...
La décollage pour l'Extrême Orient est donné au 2 mai. Le premier concert se fera le 4, au Sankei Hall de Tokyo. Voir les pages 311 à 315 et après de Blue Monk : un portrait de Thelonious : essai pour le détail de sa tournée européenne et asiatique.
Nous n'avons malheureusement pas plus d'information à vous donner sur le concert lyonnais.
En vous souhaitant une bonne journée.
Le passé ne s’invente pas