Pourquoi les statues de saints n'ont-elles pas été décapitées à la Cathédrale Notre-Dame ?
Question d'origine :
Bonjour,
Ma maman a visité Notre Dame récemment et elle se demandait les raisons pour lesquelles les statues de saint n'ont pas été décapitées, Paris était le berceau de la révolution française il lui semble ..
Merci beaucoup 🤗
Réponse du Guichet
Les statues de saint·es de Notre-Dame de Paris n'ont pas été épargnées en 1793 lors de la campagne révolutionnaire qui visait les représentations religieuses et monarchiques. Elles furent renversées, certaines décapitées et les fragments dispersés. Seules la Vierge à l’Enfant du trumeau du portail du Cloître et le Saint Marcel du trumeau du portail Sainte-Anne ont subsisté bien qu'ayant subi des mutilations. Les statues de saints que nous voyons aujourd'hui sont, pour l'essentiel, des œuvres du XIXᵉ siècle réalisées lors de la restauration de Notre-Dame par Lassus et Viollet-le-Duc.
Bonjour,
En réalité les statues de saint·es de Notre-Dame de Paris ont bien été détruites pendant la Révolution et certaines ont été explicitement décapitées.
Dans la notice consacrée au portail de la Vierge, le site officiel de la cathédrale Notre-Dame de Paris indique les personnages concernés : Constantin, saint Denis, saint Jean-Baptiste, saint Étienne, sainte Geneviève, saint Marcel et saint Sylvestre. Il ne s'agit pas d'une simple détérioration. Les statues originales avaient bien disparu et celles que l'on voit aujourd'hui sont des restitutions du XIXᵉ siècle :
Des saints protecteurs
De chaque côté des deux portes, neuf statues en pied prennent place. A gauche, l’empereur Constantin, un ange, saint Denis et autre un ange. A droite, saint Jean-Baptiste, saint Étienne, sainte Geneviève et le pape saint Sylvestre.
Saint Denis, sainte Geneviève et saint Marcel sont les saints patrons de Paris. Leurs présences à l’entrée de la cathédrale rappellent leurs bienveillantes protections sur les fidèles qui entrent dans la cathédrale. Ces statues, détruites en 1793 suite à la Révolution française, ont été refaites au XIXe siècle sous la direction de Viollet-le-Duc.
Les piédroits des deux portes évoquent les douze mois de l’année. A gauche, les signes du zodiaque symbolisent le cycle. A droite, des travaux des mois représentent le cycle terrestre. Les vitraux de la rose occidentale reprennent ces thématiques.
Dans la notice du portail Saint-Étienne, le même site confirme le phénomène :
Statues de saints et personnages bibliques
La triple voussure de la porte est sculptée de vingt et un martyrs couronnés par des anges, parmi lesquels saint Denis, saint Vincent, saint Eustache, saint Maurice, saint Laurent, saint Clément, saint Georges et d’autres dont l’identité n’est pas déterminée. De chaque côté du portail, les trois statues d’apôtres datent des restaurations du XIXè siècle. Elles remplacent celles disparues pendant la Révolution. Les niches en hauteur, au-dessus de la claire-voie, abritent les statues de Moïse et Aaron.
Dans Au chevet de Notre-Dame de Paris, l'Institut national d'histoire de l'art (INHA) confirme que :
Les événements les plus radicaux datent de la Révolution française, au cours de laquelle de nombreuses statues sont mutilées, particulièrement celles de la galerie des Rois, mises à bas sur le parvis de la cathédrale en 1793.
Certaines statues de saint·es ont même été décapitées. On dispose d'une preuve archéologique dans Durliat Marcel. Un important fragment du portail central de Notre-Dame de Paris. In: Bulletin Monumental, tome 137, n°4, année 1979. p. 384. Dans cet article consacré à un fragment du portail central retrouvé après la Révolution, l'auteur écrit :
Un important fragment du portail central de Notre-Dame de Paris. — Avec une remarquable obstination, Alain Erlande-Brandenburg poursuit une entreprise exaltante, qui pouvait apparaître folle au départ : la redécouverte de la statuaire monumentale de NotreDame de Paris. Il étudie cette fois une tête de saint Paul appartenant aux collections lapidaires du Musée de Cluny. Toute mutilée qu'elle soit, cette pièce conserve une remarquable beauté, mais n'avait jamais encore retenu l'attention.
Donnée en 1845 par l'architecte Lassus, elle était censée provenir de l'église Saint-Pierre-aux-Bœufs, située à l'emplacement de l'actuel Hôtel-Dieu, et qui fut détruite en 1837. Lassus en avait sauvé le portail en l'adaptant à la façade occidentale de Saint-Séverin, qu'il était en train de restaurer. On pensait que le saint Paul se trouvait avant la Révolution accroché à ce portail.
A l'aide d'arguments tout à fait convaincants, Alain Erlande-Brandenburg démontre que l'hypothèse ne résiste pas à l'examen. D'une part, le décor de feuillages et de colonnes des piédroits du portail exclut la présence de statues. Par ailleurs, la tête du Saint Paul, en raison de ses dimensions, devait appartenir à une statue monumentale de plus de deux mètres de hauteur, alors que le portail est relativement petit. Enfin, la chronologie offre un dernier obstacle difficile à franchir. Si le portail de Saint-Pierreaux-Bœufs appartient aux années 1240-1250, la statue, elle, est facilement datable des vingt premières années du xme siècle.
C'est précisément cette précision chronologique, autant que la proximité géographique, qui a orienté Alain Erlande-Brandenburg vers Notre-Dame de Paris. N'oublions pas que le portail central de cette cathédrale avait ses piédroits ornés d'un collège apostolique, qui entourait le Christ du trumeau détruit par Soufïlot en 1771.
Un dessin du portail, pris avant la destruction du trumeau, existait dans les collections de Gilbert, l'historien de la cathédrale au début du xixe siècle. Il a disparu en 1871 dans l'incendie de l'Hôtel de Ville, mais on le connaît à travers une lithographie que Viollet-le-Duc avait pris soin de faire exécuter pour illustrer son projet de restauration de Notre-Dame. Sur ce document, cinq des statues d'apôtres, dont le saint Paul, sont reproduites avec suffisamment de précision pour justifier le rapprochement avec la tête du Musée de Cluny.
Rappelons aussi, avec Alain Erlande-Brandenburg, que cette tête présente au niveau du cou une cassure franche, qui correspond au traitement barbare que les révolutionnaires avaient infligé à la sculpture monumentale de la cathédrale. L'entrepreneur Varin, après la dépose des statues, avait procédé à leur décapitation, ou mieux, à leur « guillotinement ».
Enfin l'analyse stylistique, et notamment des comparaisons avec des personnages des voussures, enlève les derniers doutes qui pourraient subsister au sujet de cette attribution et autorise cette conclusion d'Alain Erlande-Brandenburg : « La tête du Saint Paul appartient bien stylistiquement au portail central et témoigne superbement de la grandeur des sculpteurs qui, réunis sur ce chantier, ont créé l'un des plus grands chefs-d'œuvre de la sculpture gothique. On commence enfin à en soupçonner la beauté depuis que l'on tente de réunir les éléments brisés par la Révolution et dispersés à travers le Paris de la fin du xvme siècle. »
Encore plus précisément, l'étude de Salet Francis, Une tête de Notre-Dame au Musée de Cluny. In: Bulletin Monumental, tome 145, n°1, année 1987. p. 120, présente une tête de prélat médiévale provenant de Notre-Dame de Paris, retrouvée puis identifiée au Musée de Cluny. Découverte rue de la Santé en 1839 et transférée au musée du château de Nantes en 1909, elle a finalement été réattribuée à Notre-Dame par M. Erlande-Brandenburg. La tête avait été décapitée et mutilée par le maître maçon Varin en 1793, pendant la Révolution. L’étude permet surtout de localiser précisément la statue : elle appartenait probablement à l’ébrasement droit du portail central, aux côtés de saint Jean-Baptiste, saint Étienne et sainte Geneviève ; le bas de son corps a d'ailleurs été retrouvé rue de la Chaussée-d'Antin. Son identification constitue ainsi une découverte majeure pour la connaissance de la sculpture française du début du XIIIᵉ siècle et confirme que les statues religieuses de Notre-Dame ont elles aussi été directement victimes des destructions révolutionnaires :
Malgré les blessures que lui a infligées, après décapitation, le maître maçon Varin en 1793 — l'œil droit, le nez, la mitre — le visage révèle une sensibilité de modelé qui l'apparente à la merveilleuse tête d'ange découverte rue de la Chaussée-d'Antin, qui ne peut venir que du portail gauche de la façade où l'ébrasement de gauche présentait deux statues d'anges encadrant la statue de saint Denis. Il faut donc penser à l'ébrasement de droite où l'on voyait saint Jean-Baptiste, saint Etienne, sainte Geneviève et un prélat — dont on a d'ailleurs trouvé le bas du corps rue de la Chaussée-d'Antin.
Si l'on voit aujourd'hui des statues de saints intactes sur les portails, c'est principalement parce qu'elles ont été refaites au XIXᵉ siècle, lors de la restauration dirigée par Lassus et Viollet-le-Duc. La source contemporaine de la restauration, Projet de restauration de Notre-Dame de Paris : rapport adressé à M. le Ministre de la Justice et des Cultes... / par MM. Lassus et Viollet-Leduc ; planche gravée par Léon Gaucherel, 1843, est particulièrement explicite. Mis en ligne sur Wikisource, on peut y lire : Les saints, les apôtres des façades, furent jetés sur la place. Les auteurs décrivent les destructions de 1793 et expliquent leur projet :
Enfin les démolisseurs de 1793 vinrent achever l’œuvre de destruction en renversant toutes les statues ; les rois et les saints, rien ne fut épargné. Dans notre restauration nous proposons le rétablissement de toutes ces sculptures ; car tout se lie dans cet ensemble de statues et de bas-reliefs, et l’on ne peut laisser incomplète une page aussi admirable, sans risquer de la rendre inintelligible. C’est en prenant des exemples dans nos anciennes cathédrales que nous avons rétabli les 28 rois dans leurs niches[27], le Christ bénissant, et les douze apôtres dans les ébrasemens de la porte centrale, les huit figures de la porte de la Vierge, et les huit statues romanes de celle sainte Anne.
Dans les quatre niches des éperons nous replaçons saint Denis, la religion juive, la religion chrétienne et saint Étienne[28], et sur les piédestaux vides de la galerie de la Vierge, la belle statue qui lui avait valu ce nom, puis les anges qui l’accompagnaient, ainsi que les deux statues d’Adam et d’Ève entre les contreforts des tours.
Cependant le dossier scientifique du Musée de Cluny consacré à la Cathédrale Notre-Dame de Paris indique que des statues ont réchappé de cet abrasement :
Quelques rares statues furent laissées en place, pour des raisons inconnues : la Vierge à l’Enfant du trumeau du portail du Cloître et le Saint Marcel du trumeau du portail Sainte-Anne, dont la partie supérieure fut cependant mutilée.
L'audioguide de la cathédrale de la Fédération Française des Audioguides Historiques précise également que cette statue a pu échapper à la destruction en 1793, mais l'enfant Jésus qu'elle portait a été brisé.
A noter enfin que si les 28 statues de la galerie supérieure ont fait l'objet d'une opération particulièrement spectaculaire, c'est parce que les révolutionnaires les prirent pour des rois de France alors qu'elles représentaient les rois de Juda. Dans Notre-Dame de Paris : des rois sans tête à Philippe Petit, une histoire qui donne le tournis, le site de la Ville de Paris explique :
Pendant les années de tumulte qui ont suivi la Révolution, la cathédrale a fait l’objet de pillages à plusieurs reprises. Sa galerie des rois attira notamment les antimonarchistes qui s’en prirent aux 28 statues couronnées de ladite galerie. Les révolutionnaires croyaient à tort que les statues représentaient les rois de France.
Or, il s’agissait de représentations des rois de l’ancien royaume de Juda, créées au XIIIe siècle. Les statues furent décapitées, les têtes jetées sur le parvis, puis oubliées… Jusqu’en 1977, lorsque des travaux dans la rue de la Chaussée-d’Antin (9e) révélèrent des fragments de pierre qui s’avérèrent, selon des experts, être les têtes des rois de la galerie.
Bonne journée
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