Qu’est-ce que l’amour et quelle est sa valeur aujourd'hui ?
Question d'origine :
Bonjour,
Tout d’abord, qu’est-ce que l’amour et pourquoi avons-nous et avons-nous eu le besoin de se transmettre nos sentiments par des langages codés comme le langage des fleurs, les bijoux acrostiches et de sentiment, les mouches au XVIIIe siècle ?
Est-ce que l'amour a toujours une place aussi importante qu’à l'époque dans notre société
Merci d'avance !
Réponse du Guichet
La définition de l'amour a évolué au fil des siècles. Tantôt d'amour divin, amour de l'humanité, amour parental, amour amical ou fraternel, amour romantique, amour charnel... l'amour a évolué, selon Simonnet entre trois sphères au cours du temps : sentiment, mariage, sexualité. Pour le philosophe Francis Wolff, aujourd'hui, l'amour désigne la fusion instable, en proportions variables, entre l’amitié, le désir et la passion.
L’expression des sentiments est encadrée par des codes sociaux qui permettent de faire comprendre son attirance sans l’exprimer directement. Ces langages indirects permettent ainsi de protéger la personne qui exprime ses émotions tout en maintenant une part de mystère et de doute, essentielle au développement du désir.
Bonjour,
Qu'est-ce que l'amour ? Comment sa place a-t-elle évolué au fil des siècles ?
Difficile de définir l'amour en quelques lignes là où des auteurs, philosophes, historiens, ethnologues, anthropologues, sociologues, et autres scientifiques y consacrent des ouvrages complets.
Il faut savoir que la conception et la définition de l'amour ont évolué au cours du temps et selon les milieux.
Pour les philosophes grecs, le terme amour recouvre cinq sentiments distincts : l'éros (romantique et/ou passionné), la philia (l’amitié), l'agapè (l’amour de son prochain, proche de l'altruisme), la philantrôpia (l’amour de l’humanité en général) et la storgê (l’amour parental et l'affection).
Pour en savoir plus, lire le Hors-série n°13 du magazine Sciences Humaines dirigé par Fournier, M. (2022). Qu'est-ce que l'amour ? et le n°306 intitulé également Qu'est-ce que l'amour ?.
Au Moyen-Âge, le sentiment amoureux n'est pas différent de l'amitié et l’amour spirituel est même supérieur à l’amour charnel. Il est d'abord évoqué dans un contexte religieux, familial ou féodal avec l'idée de fidélité, de foi, de dévouement, nous dit le Dictionnaire culturel en langue française publié sous la dir. de Alain Rey.
Régine Le Jan définit l'amour et différentes expressions au Moyen-Âge dans un article du magazine L'Histoire (n°519(5), pages 32-43) intitulé "Au Moyen Age, l’amour n’est pas distinct de l’amitié" :
"Ce qu’on nomme « amour » dans les sociétés médiévales n’a rien à voir avec le sentiment amoureux moderne et n’est pas toujours lié à la sexualité. Il s’agit avant tout d’une relation qui se manifeste publiquement à travers des pratiques et des gestes d’affection. Le mariage, arrangé, est un moyen de rapprocher deux familles.
L’Histoire : Aimer au Moyen Age, qu’est-ce que cela signifie ?
Régine Le Jan : L’amour, entendu comme une attirance qui porte vers un être ou une chose, est universel. Mais la manière dont on le perçoit, dont on l’exprime et le « régule » change selon les sociétés et les époques et, au-delà de cette émotion, les mots qui la désignent se chargent d’autres significations. Pour comprendre le langage, les codes, les gestes de l’amour au Moyen Age, il est donc nécessaire de prendre en compte l’altérité des sociétés médiévales.
Les mots pour dire l’amour sont alors variés et flexibles. Le mot latin amor, qui a donné « amour », est un terme générique utilisé avec des qualificatifs qui le précisent : amour d’une personne, d’une chose, de Dieu, de la cité, amour spirituel, amour charnel… Présent dans les sources dès le début du Moyen Age, il devient plus fréquent quand il est introduit dans le langage officiel à l’époque carolingienne (VIIIe-Xe siècle) pour désigner l’amour du roi ou du seigneur. D’autres termes, qui ont une tonalité plus spirituelle, se réfèrent aussi à l’affection, comme dilectio, « dilection », affectio, « affection », caritas, de carus, « aimé », « chéri », et surtout amicitia, « amitié », qui n’est pas moins chargé affectivement qu’amor et qui est issu du même verbe amare : l’ami est l’être que l’on aime. Il est important de se défaire des distinctions genrées et sexualisées qui ont été introduites au XIXe siècle entre amour et amitié : dans les sources du Haut Moyen Age, sentiments amoureux et amicaux ne sont pas différenciés. Un époux pourra ainsi appeler sa femme « ma mie » (autrement dit, « mon amie »).
Mais l’amour médiéval n’est pas seulement un sentiment. C’est aussi une relation qui va bien au-delà d’un rapport affectif, car l’amour « affecte » les autres formes de relation, leur donne force, les rend performatives. L’amour médiéval est donc un véritable ciment social : il relève du champ de la pratique et il a même une dimension cosmique, en réunissant l’ici-bas et l’au-delà, les vivants et les morts.
[...]
Quelle place prend la sexualité dans ces relations affectives ?
Amour et sexualité ne se recouvrent pas. La distinction qui court depuis l’Antiquité tardive entre « amitié spirituelle » et « amitié charnelle » ne correspond pas à une opposition entre amitié du coeur (ou de l’esprit) et amour sexuel. Ce qu’on appelle « amis charnels » au Moyen Age, ce sont les parents et les amis, des relations incarnées. Pour être performative, toute amitié, même spirituelle, doit d’ailleurs s’incarner, être démonstrative, donner lieu à de la familiarité et se charger de sensualité. De sexualité, il n’est question que dans les pénitentiels, ces catalogues de pratiques déviantes assorties des pénitences requises. Pour le reste, il est rappelé aux chrétiens que le mariage est l’état des laïcs et qu’il a été institué par Dieu pour que l’espèce se perpétue. Dans le monde des guerriers du Haut Moyen Age, seul l’adultère des femmes, qui mettait en péril la descendance et l’honneur familial, posait problème. L’adultère des hommes était socialement accepté. Certes, l’amour spirituel, on l’a dit, est supérieur à l’amour charnel tout au long du Moyen Age, mais le corps est aussi un élément de la Création divine au même titre que l’âme. Il incombe donc à chacun de le discipliner de manière à ne pas tomber dans le péché.
Pour avoir un aperçu de l'évolution historique de la notion d'amour, nous vous recommandons la lecture de l'ouvrage intitulé La plus belle histoire de l'amour écrit par Dominique Simonnet, Jean Courtin, Paul Veyne,...[et al.] (Paris : Seuil, 2003).
Dans sa préface, Dominique Simonnet explique :
L'histoire de l'amour se résume en trois mots, trois sphères : sentiment, mariage, sexualité. Ou si l'on préfère : amour, procréation, plaisir... Trois ingrédients pour accommoder les hommes et les femmes, avec lesquels chaque époque a joué, cherchant tantôt à les dissocier, tantôt à les réunir, au gré de ses intérêts. pour le meilleurs, et pour le pire. [...]
Premier acte : le mariage, d'abord ! Après la longue préhistoire qui, on le lira, n’était pas si sauvage qu'on le croit, un lourd carcan se met en place. Entre l'homme et sa femme légitime, il n'est pas question de sentiment (qui affaiblit l'âme), encore moins de plaisir (qui épuise le corps). pis encore : la chair devient péché. le couple est fait pour procréer, et assurer l'héritage et la filiation. Seuls les hommes s'arrogent le droit d'aller batifoler. Telles sont la loi et la morale qui pèseront
pendant des siècles. Au fil des pages, nombre d'idées reçues vont tomber : on verra que nos ancêtres les Romains furent les premiers puritains. Et qu'au Moyen Âge, contrairement à ce qu'on le croit, l'amour n'était pas vraiment courtois.Deuxième acte : le sentiment, aussi. Dans l'ombre de la renaissance, où l'ordre sexuel règne plus que jamais, une petite revendication se fait jour au fond des campagnes : et si l'on pouvait aussi aimer celui ou celle avec qui on est marié?
Ce sont les pauvres qui lancent les premiers cette scandaleuse revendication. Qu'ont-ils à perdre à conclure des unions d'amour plutôt que des mariages d'intérêts? Malgré une toute petite fenêtre ouverte sur la liberté des femmes, vite refermée (la Révolution fut la grande ennemie de l'amour et de la vie privée), on est bien loin des rêves d'égalité. Et bien loin du plaisir... Là encore, des clichés vont s'effondrer : en dépit de sa littérature, le siècle du romantisme n'est pas
vraiment sentimental. Et le XIXᵉ siècle en rajoute dans l'hypocrisie et la brutalité.Troisième acte : le plaisir, enfin. à l'aube du xxᵉ siècle, le couvercle posé sur la sexualité est soulevé. désormais, il faut plaire ! petit à petit, au fil des décennies, les couples s'érotisent, se libèrent. les années folles, parenthèse entre deux folies guerrières, accélèrent cette émancipation des corps et des esprits. et la révolution sexuelle balaie d'un coup les antiques tabous. mais curieux revers : cette fois, c'est la sexualité, si longtemps réprimée, qui devient totalitaire.
L'amour, une fois encore, en fait les frais.Où en est-on aujourd'hui ? Grâce aux progrès de la science et à l'évolution des mentalités, nos trois sphères peuvent être totalement dissociées : on peut faire l'amour sans procréer, procréer sans faire l'amour, et il est admis de faire l'amour
sans aimer. Pourtant, signe de notre époque paradoxale, nous n'avons jamais eu tant envie de les réunir : un amour durable où l'on cultive le plaisir, voilà l'idéal de notre temps ! Nous voulons les trois à la fois. Mais, nous le réalisons avec un certain désarroi, ces nouveaux choix qui nous sont offerts ont aussi leur poids. L'amour n'est pas plus facile à vivre dans la liberté que dans la contrainte.Et même s'il est aussi le fruit de nos hormones, comme on le dit aujourd'hui, l'amour est toujours lié à notre lointain passé. Qu'on le veuille ou non, cette longue histoire vit encore en nous.
Dans le magazine Philosophie Magazine, Hors-série n°61 consacré à "L"amour au XXIe siècle", Francis Wolff cite son ami Ruwen Ogien qui soutenait l'idée que "L'amour est indéfinissable" [...] "il n'y a pas de bonne définition disait-il, on trouve toujours des contre-exemples".
Pour définir l'amour, Francis Wolff se sert lui aussi d'une tripartition qui n'est pas la tripartition classique entre éros, philia et apapé :
Je pense que ces trois notions ne désignent pas trois types d'amour, ni trois types de quoi que ce soit, d'ailleurs. Ce sont des concepts indépendants. Il y a énormément de modes d'attachement ou d'affection, comme autant de manières de faire des "nous", mais ces trois "nous" là n'ont aucun rapport privilégié. Ce ne sont pas des espèces d'un même genre. Eros correspond au pole du désir, philia à celui de l'amitié et agapé à celui de la charité, de l'amour de l'humanité. Au nom de quoi y aurait-il quelque chose de commun entre eux ? [...]
Vous proposez cependant une tripartition, vous aussi...
Certes, mais les pôles que j'évoque ne sont pas trois espèces d'amour. Ce sont, au contraire, trois concepts opposés à l'amour et qui permettent d'abord de le définir par contraste. Je dis que l'amour n'est pas le désir, car le désir à lui seul, ce n'est pas de l'amour. Je dis que l'amitié ou la passion, à elles seules, ce n'est pas de l'amour. Ces trois pôles sont indépendants, ils n'appartiennent pas à la même catégorie de l'être. L'amitié est une relation, la passion est un état, le désir est une disposition. Dans l'amitié, l'autre est un autre moi, dans la passion, l'autre est en moi, dans le désir, le moi est tendu vers l'autre.
Cela étant, il n'y a pas d'amour sans une composante amicale, une autre désirante et une autre encore, passionnelle, et dons sans une part, extrêmement variable, de ces trois composantes. Autrement dit, dès qu'il y a fusion entre au moins deux et en général trois de ces tendances, alors il y a quelque chose de nouveau, conceptuellement et affectivement, qu'on nomme "amour". Je dis bien fusion : un alliage dans lequel on ne reconnaît plus les ingrédients initiaux, exactement comme dans une pâtisserie réussie, on ne sent pas le goût de la farine, de l'œuf et du lait. La fusion appelée "amour" est instable, par ce que les trois éléments sont hétérogènes. Ils relèvent de tendances anthropologiques indépendantes l'une de l'autre. L'amitié relève de la socialité humaine, dont elle est la réalisation affective élémentaire ;la passion vient du monde des émotions, elle est l'affect sous sa forme obsédante et proprement humaine ; le dé"sir est issu du monde des besoins naturels (l'accouplement) dont il est l'expression proprement humaine. Mais l'amitié plus du désir plus de la passion, ça n'est plus de l'amitié, ça n'est plus vraiment du désir, ça n'est plus vraiment de la passion.
Lire Il n'y a pas d'amour parfait de Francis Wolff et écouter Une conférence de Francis Wolff, philosophe, professeur de philosophie à l'ENS,
Nous vous renvoyons aussi à ces documents pour approfondir le sujet :
- Qu'est-ce que l'amour ? Sciences Humaines 2022/HS13
- Philosopher ou faire l'amour / Ruwen Ogien (Paris : Librairie générale française, DL 2015)
- De l'amour: [exposition, Palais de la découverte (Paris) du 8 octobre 2019 au 30 août 2020] / Francis Wolff, Nicole Guédeney, Francesco Bianchi-Demicheli...[et al.] ; illustrations de Pooya Abbasian
- Sociologie du couple / Jean-Claude Kaufmann (Paris : Que sais-je ?, DL 2021) - voir la table des matières sur Cairn
- Amis ou ennemis ? : émotions, relations, identités au Moyen âge / Régine Le Jan (Paris : Éditions du Seuil, DL 2024)
- Amour et sexualité en Occident / introd. de Georges Duby (Paris : Seuil, 1991)
- Amour et sexualité / [Philippe Ariès, Jean Bottéro, Guy Chaussinand-Nogaret, et al.] - Pluriel et L'Histoire", DL 2012
- Histoire naturelle de l'amour : instinct sexuel et comportement amoureux à travers les âges / Helen Fisher - Paris : Hachette, 1994
Pourquoi éprouvons-nous le besoin d'exprimer nos sentiments par des langages codés, des cadeaux, des fleurs, etc. ?
L'expression des sentiments peut prendre toutes sortes de formes encadrées par des codes sociaux qui changent en fonction de l'époque et de la société. Comme vous l'indiquez, le langage des fleurs, des mouches et autres éventails ainsi que les cadeaux personnalisés font partie des rites sociaux du flirt et des codes la séduction. Nous désirons ainsi exprimer notre attirance ou notre amour à travers d'autres moyens que la parole explicite. Nous voulons que nos intentions soient comprises sans nous exposer complètement. Suggérer sans le dire constitue à la fois une forme de protection psychologique mais laisse aussi planer une zone de doute qui précisément est ce qui permet au désir de se développer. Une forme de complicité ou relation de connivence peut s'établir et transformer l'interprétation en jeu.
Le conseiller conjugal Gary Chapman a écrit plusieurs livres sur le sujet dans lesquels il analyse les différents types de signaux affectifs indirects. Il a notamment répertorié cinq langages de l'amour : les paroles valorisantes, les moments de qualité, les cadeaux, les petits services et le toucher physique. Nous vous laissons en prendre connaissance :
- Au coeur des 5 langages de l'amour / Gary Chapman
- Les 5 langages pour trouver l'amour / Gary Chapman ; [traduction par Aurore Aimelet]
- Les langages de l'amour expliqués aux hommes / Gary Chapman et Randy Southern ; traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Malidor
Une émission de radio sur France Bleu lui a été consacrée : Quel langage de l'amour parlez-vous ?
Nous vous proposons d'approfondir ce sujet à travers quelques ouvrages et thèses qui analysent les codes de la rencontre amoureuse :
- Histoire de la conquête amoureuse : de l'Antiquité à nos jours / Jean-Claude Bologne (Paris : Seuil, DL 2007)
- Premier matin : comment naît une histoire d'amour / J.-C. Kaufmann (Paris : Armand Colin, 2002)
- La passion de séduire : une histoire de la galanterie en Europe / Verena von der Heyden-Rynsch ; trad. de l'allemand Philippe Giraudon (Paris : Gallimard, 2005)
- L'invention de la drague : une histoire de la conquête amoureuse / Jean-Claude Bologne (Paris : Points, DL 2010)
- Le flirt : pratiques et représentations en France, de 1870 à 1968 / Thèse de Fabienne Casta-Rosaz sous la direction de Alain Corbin
- Le bijou sentimental en France : 1769-1839 / Thèse de Valérie Goupil sous la direction de Jean-Claude Lebensztejn
- La déclaration d’amour dans le code symbolique floral / Nicole Biagioli
- Pour une contemporanéité de la tradition : l’exemple du bijou contemporain / Monique Manoha
Bonne journée.
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Comment le regard des autres peut impacter les adolescents...
Le syndrome de l’imposteure [BD]