Hector Malot est-il un homme de lettres reconnu ?
Question d'origine :
Bonjour Cher Guichet,
Serait-il possible de connaître la notoriété passée et actuelle de l'homme de lettres Hector MALOT notamment pour son roman intitulé ”Sans famille" et pour ses autres œuvres ?
Réponse du Guichet
La trajectoire littéraire d'Hector Malot, écrivain du dix-neuvième siècle, a connu une évolution paradoxale. De son vivant, il fut un auteur prolifique et respecté pour ses nombreux romans réalistes destinés aux adultes, abordant les complexités de la société et des mœurs de son époque. Cependant, sa transition vers des publications de type feuilleton lui valut des critiques sévères de la part de ses pairs, entraînant une délégitimation artistique au fil du temps. Aujourd'hui, son œuvre pour adultes est presque totalement oubliée du grand public. En revanche, sa notoriété persiste et perdure grâce à ses romans d'apprentissage pour la jeunesse et plus particulièrement à son chef-d'œuvre Sans famille. Ce roman continue de briller à travers le monde grâce à de multiples adaptations culturelles, consacrant ainsi Malot comme un pilier indéboulonnable de la littérature enfantine.
Bonjour,
France Archives consacre une page à Hector Malot en dépit de l'oubli dans lequel est tombé cet auteur malgré l'immense succès de son livre Sans Famille porté plusieurs fois à l'écran. Yves Pincet, auteur de la notice, souligne ce paradoxe :
Le sort réservé à son œuvre est paradoxal. Reconnu de son vivant pour ses romans destinés au public adulte, Malot ne vit dans la mémoire qu’à travers quelques livres pour la jeunesse, littérature considérée comme mineure. Il est l’auteur de Sans famille, et rien d’autre. Mais l’ensemble de ses romans mérite un regard plus nuancé.
Né le 20 mai 1830 à la Bouille en Seine-Maritime, Hector-Henri Malot est mort à Fontenay-sous-Bois le 17 juillet 1907. Fils de notaire, il fait ses études à Rouen puis à Paris. Destiné à la même profession que son père, il choisit finalement de se consacrer à la littérature contre l'avis de sa famille. Il commence sa carrière comme journaliste et écrivain mais ses débuts sont difficiles. Le succès vient avec Les Amants, publié en 1859, premier volume de sa trilogie Les Victimes d’amour.
Malot se marie en 1867 et en 1868, il devient père d'une fille prénommée Lucie à qui il dédicace Sans famille. Sa première épouse décède en 1880. Il se remarie un an plus tard à Marthe Oudinot de La Faverie, jeune écrivaine de 31 ans, avec qui il fera de nombreux voyages en Algérie, Tunisie, Italie, Turquie, etc. En 1894, Hector Malot fait paraître son dernier roman Amours de vieux. Il décide de mettre un terme à sa carrière littéraire et de se retirer dans sa demeure de Fontenay-sous-Bois où il planifie de nouveaux voyages (source : Hector Malot, Wikipédia). Un ouvrage autobiographique, Le Roman de mes romans est toutefois publié deux ans plus tard. « C'est parce que la vie d'un romancier est en elle-même une aventure romanesque que Malot a rédigé son Roman de mes romans », écrit Yves Pincet dans le numéro 13 des Cahiers Robinson, Artois Presses Université, 2003. Son ouvrage Le Mousse, rédigé peu de temps avant sa mort ne paraîtra qu'à titre posthume, en 1997.
Hector Malot était un républicain modéré et un écrivain engagé :
il s’élève contre la loi de 1838 sur l’internement d’office dans Un beau-frère (1868), dénonce l’affairisme dans Une bonne affaire (1869), s’attaque au clergé dans Un curé de province (1871) et Un miracle (1872), condamne le Second Empire et sa corruption dans Madame Obernin (1870), Souvenirs d’un blessé (1872), Clotilde Martory (1873)…
Son engagement ne se cantonne pas au champ de la littérature. Malot défend aussi l’opprimé dans ses fonctions de conseiller municipal de la ville de Fontenay et aide son grand ami Jules Vallès à continuer de publier en dépit de l’exil qui le frappe, lui apportant soutien financier et moral. C’est grâce à lui que paraîtra le manuscrit de Jacques Vingtras (L’Enfant). Sa générosité et sa rigueur morale lui vaudront le surnom de « Malot-la-Probité ».
Source : Hector Malot, Classiques, L'école des loisirs
La notice Gallica sur Hector Malot indique qu'il a aussi écrit près de soixante romans, presque tous pour adultes, avec beaucoup de succès, où il fait un portrait assez juste de la société de son temps. Il jouit d'une importante notoriété au début de sa carrière d'écrivain, malgré les critiques de Zola :
Sa trilogie Les Victimes d’amour, entre 1859 et 1866, a fait grand bruit à l’époque. Elle relatait les liaisons et les déboires d’un couple, avant, pendant et après le mariage, leurs infidélités, leurs enfants, la folie, l’alcoolisme et la mort. Hyppolite Taine expliquait en 1865 : "Ce qu’il a mis en scène, avec une liberté, une vivacité, une hardiesse qui feraient peur en Angleterre, c'est la passion, j'entends l'amour abandonné, qui gâte l'homme et le conduit tantôt à l'avilissement, tantôt à la mort". Emile Zola veut même l’inclure chez les naturalistes : "Le romancier analyste, par exemple M. Hector Malot, un fils indépendant de Balzac, passe le tablier blanc de l’anatomiste et dissèque fibre par fibre la bête humaine étendue toute nue sur la dalle de l’amphithéâtre".
Ces textes sur les relations conjugales et extra-conjugales le lancent. On peut diviser sa carrière littéraire en deux parties : jusqu’en 1880 (date de son remariage, et cela n’est pas inintéressant à constater), le lecteur est en face de récits solides, bien construits, assez psychologiques. Après il se fait plus feuilletoniste, ses récits sont plus populaires, les caractères moins fouillés. C’est ce que constate dans Les Romanciers contemporains, toujours lui, un Emile Zola un peu dépité qui, après l’avoir encensé finit par le critiquer fortement : "M. Hector Malot a peu à peu glissé à la production facile. Depuis quelques années, il s’est mis à bâcler des feuilletons pour le journal Le Siècle, produisant des romans interminables où tout se délaie, le style, l’observation, la charpente". Mais par contre les différents milieux sociaux sont toujours très bien décrits.
Source : Hector Malot, Gallica
Au départ, il a plusieurs cartes en mains : il est journaliste à L’Opinion Nationale, un journal qui donne le ton ; il est un des seuls à recenser favorablement Les Misérables et il est donc classé dans le camp Hugo au moment où celui-ci jouit d’un prestige inégalé ; son premier roman, Les Victimes d’amour, paraît chez Michel Lévy, l’éditeur de Madame Bovary, et le situe dans une modernité incarnée par une nouvelle figure de la femme, celle d’Emma ou de Fanny dans le roman éponyme d’Ernest Feydeau. Il bénéficiera d’un article très louangeur d’Hippolyte Taine et sera enrolé comme Naturaliste par Zola qui, à propos de sa démarche, parle déjà de la dissection d’une « bête humaine ».
Mais en 1878, dans un article sur « Les Romanciers contemporains »[3], le même Zola critiquera vertement l’évolution d’un auteur selon lui tombé dans la facilité avec des romans trop longs, écrits à la hâte. Notons que Malot vient de connaître un succès prodigieux avec Sans famille. Succès qui a placé Malot en situation de fixer lui-même ses tarifs aux directeurs de journaux et aux éditeurs. Lui-même se plaît à se présenter comme un homme d’affaires avisé.
Il est un membre actif de la Société des gens de lettres, qui gère les droits de reproduction des romans-feuilletons, il a quitté la maison Lévy à la mort de Michel Lévy, pour Dentu, « le gros Dentu », beaucoup moins reconnu comme un novateur en littérature, où il retrouve des auteurs considérés comme « populaires ». Il va gagner plus d’argent que Zola et montrer aussi qu’il se soucie peu des distinctions, se situant dans un entre-deux, ni naturaliste ni psychologue à la Paul Bourget.
Source : Anne Besson (10 mai 2017). Résumé : la déligitimation d’Hector Malot. LegiPop.
Selon Hector Malot (1830-1907). Écrivain célébré puis déclassé au XIXe siècle, oublié au XXe siècle, Parcours Mouvement Européen à Rouen, il est reconnu jusqu'en 1880 et la publication de ses romans sous forme de feuilletons dans des journaux de l'époque est moquée. :
Par la suite, il accumule les succès populaires, mais les grands auteurs cessent de s’intéresser à ses romans, considérant que l’écrivain prometteur est tombé dans la facilité et néglige l’écriture. On raille ses romans à rallonge publiés en feuilletons dans le journal Le Siècle ou Le Temps et on l’étiquette feuilletonniste. Parmi les railleurs, Edmond de Goncourt.
Dans L'œuvre d'Hector Malot - Un paradoxe, Association des amis d'Hector Malot, Pincet écrit que l’œuvre de MALOT destinée au public adulte n’est pas parvenue à s’imposer à la postérité. Il reste que ses romans pour la jeunesse sont de véritables œuvres d’art, qui ont puissamment contribué à rénover cette littérature. Pincet pose la question, comment expliquer le succès de ses romans restés célèbres, Romain Kalbris, En famille et, surtout, Sans famille ? :
Peut-être, d’abord, par la dimension initiatique des intrigues : dans un monde difficile, des enfants conduisent avec obstination la quête de leur identité personnelle et sociale. Ensuite par les qualités des jeunes héros qui témoignent, en dépit des obstacles, d’une farouche volonté et révèlent de véritables qualités humaines : l’amitié, la générosité, le courage, la sensibilité. La construction même de ces romans maintient le lecteur en haleine et la langue, aisément accessible, est de qualité.
Dans Sans Famille, le mélodrame triomphe. On y voit l'affirmation d'un genre littéraire de cette fin du XIXe siècle, triomphant et maîtrisé : le mélodrame, où s'épuisent les derniers assauts du romantisme. Un roman de l'initiation et de la quête qui foisonne d'images et de situations tracées par un pinceau picaresque ; la description et la réhabilitation d'une population en marge, qui, dans l'errance découvre sa dignité (source : Hector Malot, Ressources pédagogiques, Cercle Gallimard de l'enseignement).
En effet, l'œuvre d'Hector Malot se caractérise par un réalisme social ancré dans l'histoire contemporaine, où il dépeint la diversité de la société de son époque. Ses récits s'alimentent également de l'histoire récente comme la guerre de 1870 ou le coup d'État de 1851 et de ses propres expériences, privilégiant le fait anecdotique. Lorsqu'il aborde le crime, il délaisse la logique déductive au profit d'une analyse psychologique des personnages. Malot adopte les codes du roman-feuilleton pour toucher un public féminin, dépeignant les épreuves des femmes face aux injustices sociales et la complexité des émotions à travers un style simple et direct. Il s'inscrit dans la tradition du roman de la victime. Enfin, il s'impose comme un pionnier du récit pour la jeunesse mettent en scène des enfants courageux et vertueux qui, à travers des voyages initiatiques et des aventures captivantes, luttent contre l'adversité pour trouver leur identité et leur survie. Structurées autour du roman d'aventures et du déplacement géographique — à l'instar des pérégrinations de Rémy dans Sans famille —, ses histoires captivantes reposent sur l'affrontement entre le Bien et le Mal et ont profondément façonné la littérature enfantine (source : Hector Malot, Gallica).
C'est donc sur un petit nombre de romans pour la jeunesse, Sans famille, En famille et Romain Kalbris, que la mémoire d'Hector Malot reste centrée. Sans famille et En famille sont couronnés respectivement en 1879 et 1894 par le prix Montyon de l'Académie française. À l’international, le cas du Japon est notable. Une adaptation de Sans famille publiée en feuilleton en 1912, a contribué à populariser le récit sous le titre Ienakiko. Il existe aussi une traduction chinoise de 1915, 苦兒流浪記 [Livre] : 卷上、卷中、卷下 / 原著者(法國)愛克脫·麥羅 ; 譯述者包公毅, que possède la BmL. Aujourd'hui ce titre n’a pas disparu de l’édition. La BnF a enregistré une nouvelle édition en avril 2026. C’est un signe de disponibilité et d’intérêt patrimonial. Toutefois cette reconnaissance profite surtout au roman, moins à l’auteur et l'ensemble de son oeuvre. Une étude universitaire relève que la plupart des autres œuvres majeures de Malot sont aujourd’hui peu reconnues malgré leur intérêt historique et social. Lire L'enfant esclave dans l'oeuvre d'Hector Malot : une figure ambivalente du roman naturaliste / Myriam Kohnen, 2020.
Dans Résumé : la déligitimation d’Hector Malot, LegiPop, (10 mai 2017), Anne Besson analyse la trajectoire littéraire d’Hector Malot à travers le prisme de la notion de légitimité artistique. Les critiques de l’époque, notamment Adolphe Brisson, ont reproché à cet auteur à grand succès son style jugé trop commercial et populaire. Cette position s’inscrit dans un clivage social persistant entre la bourgeoisie industrieuse et l’élite des « gentilshommes artistes ». En outre, les auteurs mobilisent les réflexions de penseurs comme Pierre Bourdieu et Jean-Paul Sartre pour étudier la place de l’écrivain face au marché du livre. Ainsi, la transition de Malot vers des maisons d'édition et des publications grand public illustre un processus de déligitimation littéraire.
La notoriété d’Hector Malot, forte mais très inégale selon les œuvres, est aujourd'hui marquée par un véritable paradoxe :
Le paradoxe de cet auteur est qu’il fut lu et connu de son vivant pour ses romans pour adultes, et qu’on ne se souvient de lui à notre époque que pour ses rares romans pour enfants.
Source : Hector Malot, Gallica
Elle a connu un glissement spectaculaire au fil du temps, passant d'un statut d'auteur réaliste majeur et prolifique pour adultes au XIXe siècle à celui d'écrivain presque exclusivement associé à la littérature de jeunesse. De son vivant, il fut un romancier populaire et productif ; aujourd’hui, son nom reste surtout attaché à Sans famille qui connaît un triomphe intemporel et de multiples transpositions visuelles. Le livre a inspiré de nombreuses adaptations cinématographiques et télévisuelles, dont la très célèbre série d'animation japonaise (manga) Rémi sans famille sortie à la fin des années 1970 ou le film Rémi sans famille de 2018 réalisé par Antoine Blossier. Son œuvre destinée aux adultes, pourtant importante, est nettement moins lue et moins connue. Sa réputation d’auteur ne dépasse donc pas celle de son roman phare et son œuvre adulte demeure largement dans l’ombre. Les quelque 60 romans destinés au public adulte ne sont pratiquement plus lus ni édités. Le grand public ignore généralement que Malot était un observateur aiguisé des réalités industrielles et des moeurs parisiennes du XIXe siècle.
- Pincet, Y. (2002). Hector Malot, romancier de la jeunesse active et volontaire. Revue de littérature comparée, 304(4), 479-491.
- Czyba, Lucette. « Aventure, famille et école dans Sans Famille d’Hector Malot ». L’Aventure dans la littérature populaire au xixe siècle, édité par Roger Bellet, Presses universitaires de Lyon, 1985.
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