Pourquoi ai-je l'illusion que mes opinions sont universellement partagées ?
Question d'origine :
Pourquoi ai-je tres souvent l'impression que tout le monde serait d'accord avec moi- que tout le monde serait d'accord avec mes opinions, croyances, valeurs, ideologies, gouts, preferences...alors qu'en realite si j'exprimais mes opinions, croyances, valeurs etc il y aurait quand meme des gens qui seraient en desaccord avec moi? Alors pourquoi est ce que je pense que tout le monde serait d'accord avec mes opinions, valeurs etc si je les exprimais?
Réponse du Guichet
Vous exprimez le fait qu'il y a un décalage entre votre intuition spontanée et votre connaissance rationnelle de la diversité des opinions humaines. Le biais de consensus fournit probablement une explication plausible à ce sentiment. Il s'agit d'un biais cognitif très répandu : nous utilisons naturellement notre propre manière de penser comme modèle ou comme référence pour deviner celle des autres, qui de fait, n'est pas forcément identique.
Bonjour,
Lors de nos précédentes réponses, nous avons expliqué que les opinions, les valeurs et les préférences diffèrent d'une personne à l'autre et selon les contextes. Tout le monde ne peut pas être d'accord avec vous sur tous les sujets.
Concernant votre question précise, nous supposons que vous êtes victime d'un biais cognitif appelé "effet de faux consensus".
Voici comment il est décrit par l'encyclopédie Wikipedia :
L'effet de faux consensus est un biais cognitif d'avoir soi-même la tendance à surestimer le degré d'accord que les autres ont avec soi (dans leurs opinions, leurs croyances, les préférences, les valeurs et les habitudes). C'est aussi la tendance égocentrique à estimer le comportement d'autrui à partir de son propre comportement.
Les gens ont tendance à penser que leurs propres opinions, les croyances, les préférences, les valeurs et les habitudes sont parmi les plus largement soutenues par la majorité. Cette croyance est un biais qui exagère la confiance des individus dans leurs croyances, même quand ils ont tort ou sont minoritaires.
Souvent, ce biais apparaît dans des groupes de discussion dans lesquels l'opinion collective est la même que celle des individus dans le groupe. En tant que membres du groupe qui sont parvenus à un consensus interne et qui se trouvent rarement confrontés à quelqu'un qui conteste ce consensus, ils ont donc tendance à croire que tout le monde, y compris les personnes en dehors du groupe, est du même avis que celui-ci.
Ce biais cognitif tend à conduire à la perception d'un consensus qui n'existe pas, un « faux consensus ».
Cet effet de faux consensus est important, car il augmente l'estime de soi (effet de l'excès de confiance). Il est dérivé d'un désir de se conformer et d'être aimé par les autres dans un environnement social. Ce biais est particulièrement répandu dans les groupes où l'on pense l'opinion collective de leur propre groupe correspond à celui de la population en général (bref, que son groupe en représentatif). Étant donné que les membres d'un groupe parviennent à un consensus et rencontrent rarement ceux qui contestent, ils ont tendance à croire que tout le monde pense de la même façon. L'effet de faux consensus ne se limite pas aux cas où les gens croient que leurs valeurs sont partagées par la majorité, mais elle se manifeste toujours comme une surestimation de l'étendue de leur croyance. Par exemple, les fondamentalistes ne croient pas nécessairement que la majorité des gens partagent leurs points de vue, mais leurs estimations du nombre de personnes qui partagent leur point de vue auront tendance à dépasser le nombre réel.
Lorsqu'ils sont confrontés à la preuve qu'il n'y a pas un consensus, les gens supposent souvent que ceux qui ne sont pas d'accord avec eux sont « défectueux ».
Il n'y a pas de cause unique pour ce biais cognitif mais il a été suggéré que, au moins partiellement, les facteurs sous-jacents peuvent être l'Heuristique de disponibilité, le biais de l'auto-service, et le réalisme naïf.
Ce biais a été nommé et étudié systématiquement par Lee Ross, David Greene et Pamela House en 1977. Dans l'article intitulé The “false consensus effect”: An egocentric bias in social perception and attribution processes ils décrivent les différentes expériences réalisées et démontrent que des personnes ayant fait un choix surestiment systématiquement la popularité de leurs propres croyances et préférences.
Cet article intitulé Your Opinions are Not as Popular as You Think They Are: The False Consensus Effect (en anglais, que nous traduisons) indique que ce biais peut être lié à un besoin d’appartenance :
L’effet de faux consensus a désormais été démontré pour un très large éventail de jugements, allant du type de pain préféré à la fréquence à laquelle on pense que les autres mentent ou trichent. De plus, nous comprenons mieux pourquoi ce biais cognitif est si répandu. Par exemple, Mauricio Carvallo et ses collègues ont découvert que le besoin d’appartenance (le désir d’être accepté et connecté aux autres) incite à produire des effets de faux consensus. Autrement dit, nous surestimons le consensus concernant nos propres attitudes et comportements, car nous supposons que les personnes qui partagent nos opinions sont plus susceptibles de nous accepter. En un sens, l’effet de faux consensus est donc une forme de pensée sociale illusoire. Il est rassurant de penser que les autres sont d’accord avec nous.
Parfois, ce biais est sans conséquence, comme lorsque nous nous persuadons que notre dessert préféré est plus populaire qu’il ne l’est en réalité. Toutefois, il peut aussi s’avérer très problématique. C’est le cas, par exemple, lorsque l’on suppose que son conjoint partage exactement les mêmes convictions en matière d’éducation des enfants. Bien entendu, ce genre d’erreur d’appréciation ne saute souvent aux yeux qu’une fois les enfants arrivés.
Enfin, des recherches récentes suggèrent qu’une variante très proche de l’effet de faux consensus — le fait de croire que ce qui nous arrive touche également beaucoup d’autres personnes — pourrait influencer l’opinion publique sur le changement climatique. Si le climat de notre État ou de notre pays est souvent frais, nous pouvons en déduire qu’il en va de même ailleurs dans le monde et adopter, par conséquent, une attitude sceptique quant à la réalité du réchauffement climatique.
Si le sujet vous intéresse, nous vous invitons à lire ces documents :
- Effet de faux consensus / La Toupie
- Effet de faux consensus / Jean-Christophe ESPINOSA
- L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique / Verlhiac Jean-François. In : L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°1. pp. 141-182.
Ce que l'on retient de leurs travaux c'est que le raisonnement que vous décrivez est une tendance tout à fait normale de l'esprit à projeter ses propres opinions, préférences, convictions sur les autres et à surestimer leur accord. Cela ne se fait pas de manière consciente.
Le cerveau prend parfois notre propre point de vue comme référence pour imaginer l'opinion des autres car nous considérons nos propres croyances comme normales ou évidentes ; ce qui nous fait oublier momentanément l'existence d'une diversité d'opinion. En réalité, nous avons tendance à prendre notre point de vue personnel pour une référence universelle.
Une opinion peut sembler parfaitement naturelle à une personne parce qu'elle est liée à son éducation, à ses expériences, à son histoire, à son environnement culturel, à ses émotions ou à son système de valeurs. Mais une autre personne, ayant grandi dans un contexte différent, peut sincèrement percevoir les choses autrement. L'impression d'universalité peut donc provenir du fait que nous ne ressentons pas directement les influences qui ont façonné nos propres convictions.
Dans votre cas, peut-être surestimez-vous de manière inconsciente le nombre de personnes qui partagent vos opinions même si rationnellement, vous savez que les gens ont des opinions différentes ?
Pour aller plus loin dans cette réflexion, nous vous proposons quelques lectures :
- Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée / Daniel Kahneman ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Raymond Clarinard - Paris : Flammarion, impr. 2026
Prix Nobel d'économie en 2002, le psychologue et économiste propose ici la description des deux systèmes qui régissent la façon de penser de l'être humain. Le système 1 est rapide, intuitif et émotionnel. Le système 2 est plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique. A partir d'exemples et d'expériences, il expose les facultés extraordinaires de la pensée rapide.
- Dans les coulisses de votre cerveau : vous pensez vraiment pouvoir être rationnel et objectif ? / Gilles Azzopardi - Paris : Editions Eyrolles, 2022
Explorant la mécanique mentale, cet ouvrage met en lumière les biais cognitifs inconscients qui faussent l'appréciation de soi-même et des autres, la compréhension des événements et de leurs enjeux, affectant les jugements, les décisions et les actes.
- Pourquoi j'ai toujours raison et les autres ont tort / Carol Tavris & Elliot Aronson ; traduit de l'anglais par Salim Hirèche - Paris : Flammarion, DL 2025
A l'aide d'exemples concrets, les psychologues définissent ce qu'est la théorie de la dissonance cognitive et comment elle éclaire sur le fonctionnement de l'autojustification dans des domaines aussi variés que la politique, la justice, la médecine, etc.
- L'erreur est humaine : aux frontières de la rationalité / Berthet, Vincent - Paris : CNRS Editions, 2021
Les biais cognitifs amènent l'être humain à croire ce qui confirme ses croyances plutôt que ce qui les infirme. Ces comportements irrationnels influent de manière conséquente sur le maniement des probabilités, la compréhension du hasard et les prises de décision. Or, certains acteurs les exploitent pour en tirer profit, parfois aux dépens des autres.
- Introduction à la psychologie cognitive / Patrick Lemaire, André Didierjean ; préface de Denis Cousineau - Louvain-la-Neuve : De Boeck supérieur, DL 2018
Comment la pensée humaine fonctionne-t-elle ? C'est à cette question fondamentale que tente de répondre la psychologie cognitive, en explorant les mécanismes impliqués dans la perception, la mémoire, le raisonnement, la prise de décision, la résolution de problème ou encore le langage. Essentiellement destiné aux étudiants de Licence, cet ouvrage propose un bilan complet des connaissances en psychologie cognitive, intégrant les recherches les plus récentes. Grâce à des textes clairs, de nombreuses illustrations et des outils spécialement destinés aux étudiants, il met la compréhension des mécanismes de la pensée à la portée de tous. (source éditeur)
Des films documentaires de Vincent Amourous consultables en DVD ou en ligne dans notre médiathèque numérique.
- Notre cerveau nous joue des tours [D.V.D.]. Episode 1 / réal. Vincent Amouroux - Issy-les-Moulineaux : ARTE France Développement - MOD, 2026
- Notre cerveau nous joue des tours [D.V.D.]. Episode 2 / réal. Vincent Amouroux - Issy-les-Moulineaux : ARTE France Développement - MOD, 2026
Notre cerveau simplifie constamment la réalité, ouvrant la porte à des schémas de pensée faussement logiques : les biais cognitifs. Ces mécanismes intuitifs créent des erreurs de jugement affectant les comportements individuels et sociétaux, avec lesquels le marketing adore jouer, donnant naissance aux fake news. Il existe une multitude de biais ancrés au plus profond de notre cerveau qui conduisent à des erreurs de perception, d'évaluation, d'interprétation... À l'origine, leur fonction est de permettre à notre cerveau de gagner du temps et de l'énergie en développant des raccourcis mentaux. Ils facilitent également notre sociabilité. Mais dans la complexité de notre monde moderne, cette astuce cérébrale se retourne parfois contre nous, et certains mécanismes ancestraux ne sont plus adaptés à la réalité de notre quotidien. Le marketing et la publicité ne cessent de jouer avec eux, les escrocs les exploitent à leur profit, les fake news se propagent grâce à eux. Ainsi, mieux comprendre son fonctionnement est un véritable enjeu individuel et sociétal... Également connu sous le titre "Votre cerveau vous joue des tours".
Bonne journée.
Le syndrome de l’imposteure [BD]