Peut-on détecter des textes littéraires générés par IA ? Qu'en pensent les auteur.e.s ?
Question d'origine :
Bonjour,
Le repérage de texte produit par l'IA est eu coeur de l'actualité littéraire et interroge de nombreux professionnels. Mais peut-on vraiment détecter des textes littéraires générés par l'IA ? Que pensent les auteurices et les critiques littéraires des rebondissements de l'affaire Thélyson Orélien ? Merci cher Guichet !
Réponse du Guichet
La crise d'authenticité engendrée par les textes issus de l'IA, pose un défi inédit au monde de l'édition et suscite de vives polémiques (affaires Thélyson Orélien, Rie Kudan...). Il est très difficile d'authentifier la stylistique d'un texte littéraire, lorsque l'on sait que les humains et les IA imitent réciproquement leur langage. Pourtant, seul un texte authentique permet une interprétation légitime et un jugement éthique, selon François Rastier.
Face à cette difficulté, un nouveau marché très lucratif a vu le jour avec des logiciels comme Pangram prétendant détecter l'IA en utilisant l'IA elle-même pour corriger les dérives qu'elle génère. Outre le caractère opaque, arbitraire et faillible de leur modèle fondé sur la peur de la dénonciation publique, le problème éthique est majeur en ce sens que de simples hypothèses sont présentées comme des certitudes scientifiques.
François Rastier dénonce ce marché paradoxal de l'humanisation, où les mêmes sociétés qui vendent des détecteurs d'IA commercialisent aussi des logiciels pour "humaniser" les textes, créant le non-sens d'une authenticité produite artificiellement, et participant au final de la convergence entre textes artificiels et textes "humains". Il propose de mener un programme de recherche de linguistique comparative, et de recourir à l’IA Act élaboré par l’UE pour le marquage de métadonnées IA sur son territoire à compter du 2 décembre.
Les principales lignes de réaction des critiques et des auteur.ices, avant la déclaration des Éditions du Boréal du 21 octobre mêlent critique de la mise au pilori et vigilance face au racisme, refus de confondre soutien à l’auteur et défense de l’IA et débat sur la transparence et le pacte de lecture.
Bonjour,
Le repérage de texte produit par l'IA est eu coeur de l'actualité littéraire et interroge de nombreux professionnels. Mais peut-on vraiment détecter des textes littéraires générés par l'IA ?
Le média indépendant The Conversation France s'est penché sur le sujet avec cet article complet de François Rastier, directeur de recherche au CNRS, Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (9 septembre 2026).
Dans la première partie de son article, l'auteur met en lumière la crise d'authenticité engendrée par les textes issus de l'IA, posant un défi inédit au monde de l'édition et du journalisme dont la crédibilité est menacée. En amont, la création de ces modèles repose sur l'aspiration massive et non compensée d'œuvres sous droits d'auteur (Source : Les nouveaux modèles de l’IA violent le droit d’auteur à l’échelle mondiale, Le Monde 8 mai 2026). Face à cette réalité, les règles émergentes dans l'édition anglo-saxone, exigeant parfois une simple mention de l'IA dans les remerciements, traduisent une acceptation résignée d'une technologie relevant à sa manière du régime de post-vérité :
Les textes générés par intelligence artificielle (IA) ouvrent une situation nouvelle : relevant à leur manière du régime de la post-vérité par leur indifférence à toute catégorisation, ces textes ne sont ni vrais ni faux, ni authentiques ni falsifiés. Nulle autorité ne s’aviserait de s’en porter garant. Les firmes productrices des chatbots se contentent des mentions comme « Peut comporter des erreurs » et autres formules d’un vague précautionneux imitées des industries du tabac ou de l’agroalimentaire.
[...]
En amont, les IA ont été entraînées non seulement à partir de données personnelles et de documents en accès libre, mais aussi de textes sous droits. Couvert par un commode "secret industriel" ce pillage initial, euphémisé en "fair use", ou "usage équitable", n’a pas été compensé par les quelques droits d’usage négociés discrètement par les éditeurs les plus importants.
Source : Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (François Rastier, 9 septembre 2026).
Dans le monde de l'édition, la littérature tient une place spécique, par un attachement profond à la paternité humaine d'une oeuvre littéraire. Le recours à l'IA suscite ainsi de vives polémiques dans le monde littéraire, comme lors de l'attribution du prix Akutagawa en 2024 à la romancière japonaise Rie Kudan, qui a avoué avoir utilisé l'IA pour 5 % de son ouvrage. À contrario, la méfiance des jurys de prix littéraires peut conduire à des fausses accusations : le litige opposant le vainqueur du prix Commonwealth, Jamir Nazir, à ses accusateurs s'est ainsi soldé en juillet 2026 par sa réhabilitation complète grâce à la preuve formelle de ses ébauches manuscrites horodatées.
Cependant, comment authentifier la stylistique d'un texte littéraire, lorsque l'on sait que les humains et les IA imitent réciproquement leur langage, par un effet mimétique d'alternance codique pour les premiers et, pour les IA, par "un alignement" programmé qui les conduit à se régler sur les propos que leur adressent leurs utilisateurs. Le sujet de l'alternance codique (ou code-switching) appliqué aux interactions entre le langage humain et l'intelligence artificielle est documenté dans les domaines de la sociolinguistique, et de l'interaction humain-machine.
Lire à ce sujet :
Falbo, Arianna & LaCroix, Travis. (2022). Est-ce que Vous Compute?: Code-Switching, Cultural Identity, and AI. Feminist Philosophy Quarterly. 8.
Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques (The Conversation, 15 juin 2026) ;
Vers un langage sans relief ? L’impact de l’IA sur nos mots (L'UNESCO, 24 juin 2025) ;
L’« alignement » des intelligences artificielles, ou l’art de policer la machine (Le Monde, 4 février 2026).
IA et littérature
Dans le domaine de la création littéraire, la notion d’auteur (humain) reste privilégiée. Ainsi, en 2024, la romancière japonaise Rie Kudan reçut le prestigieux prix Akutagawa pour un roman d’anticipation, mais suscita des critiques quand elle révéla malicieusement avoir eu recours à l’IA – pour 5 % du texte seulement assura-t-elle. Comme une prophétie autoréalisatrice, son roman décrit les effets de l’IA sur la société à venir.
Depuis, les jurys semblent plus suspicieux, mais parfois à leur détriment. Gagnant du prix Commonwealth de la meilleure nouvelle, Jamir Nazir dut rendre sa récompense. Mais après un long procès, et sur la foi « de brouillons, d’ébauches, de plans, de documents horodatés et de notes », il eut gain de cause en juillet 2026 et le montant de son prix fut même doublé à titre de dédommagement.
Les indices stylistiques restent d’autant plus conjecturaux que les humains et les IA imitent réciproquement leur langage, par un effet mimétique de code-switching (alternance codique, ndlr) pour les premiers et, pour les IA, par « un alignement » programmé qui les conduit à se régler sur les propos que leur adressent leurs utilisateurs.
Source : Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (François Rastier, 9 septembre 2026).
La détection de l’IA par l’IA est-elle probante ?
Face au flou créé par les textes artificiels, un nouveau marché très lucratif a vu le jour. Il repose sur des logiciels spécialisés qui prétendent détecter l'IA en utilisant l'IA elle-même pour corriger les dérives qu'elle génère. Max Spero, directeur de Pangram, la frime la plus importante dans le domaine, pousse activement les responsables de maisons d'édition à contrôler ce que leurs rédacteurs écrivent, instaurant un besoin de contrôle pour vendre sa solution technologique. Sa stratégie coup de poing envers des journalistes, notamment ceux du New York Times, s'est effondrée lorsque d'autres journalistes ont testé le logiciel Pangram et ont découvert son instabilité et son manque de fiabilité : un même article pouvait être jugé "100 % humain" le matin et "généré par IA" l'après-midi.
François Rastier met en avant le fonctionnement opaque et arbitraire de ces outils de détection qui se contentent d'attribuer des pourcentages d'"humanité" variables et incohérents selon le logiciel utilisé. Autre problème éthique majeur : ils présentent de simples hypothèses comme des certitudes scientifiques, multipliant les erreurs (faux positifs et faux négatifs) :
Pour lever les doutes, on a alors recours à des logiciels d’IA spécialisés dans la détection – en application peut-être d’un adage de Mark Zuckerberg, qui affirme que l’IA peut réparer les dommages qu’elle cause, comme jadis la lance d’Achille pouvait magiquement guérir les blessures. Et de fait, les doutes semés par les textes artificiels se sont assez épaissis pour donner matière à un nouveau secteur économique voué à la détection des IA, et que nous nommerons l’« industrie du soupçon ». Elle parvient à monétiser la confusion semée par les textes artificiels.
Dans ce domaine, la firme la plus importante reste Pangram, fondée en 2018. Son directeur, Max Spero, presse les éditeurs de "modérer strictement le contenu généré par IA" ("strictly moderate AI-generated content") et n’a pas hésité à dénoncer nommément des journalistes, notamment ceux du New York Times. Les accusations, reprises par The Atlantic, suscitèrent une polémique qui s’assourdit toutefois quand James Taranto, dans le Wall Street Journal, montra que les mêmes articles, soumis à Pangram, obtenaient des scores différents à divers moments de la journée.
À l’heure actuelle du moins, les logiciels d’IA destinés à détecter les textes artificiels sont tout aussi opaques et trompeurs que ceux qui ont produit ces textes. Ils se contentent d’aligner des pourcentages : par exemple, le témoignage encore inédit, l’Expérience humaine, de Thierry Crouzet, soumis par son auteur au logiciel Justdone, serait écrit à 61 % par une IA. Il s’interroge : « Je ne serais qu’à 39 % humain ? » Il lui suffit d’ailleurs de soumettre son texte à d’autres outils de détection pour voir varier son pourcentage d’humanité…Comme ces pourcentages sont calculés à partir d’indices opaques, ces logiciels ne font pas mieux que les lecteurs suspicieux, mais somme toute pire, car ils présentent des conjectures comme des résultats et multiplient ainsi les faux positifs comme les faux négatifs. Aussi, craignant sans doute des injustices et surtout des procès, de grandes universités, comme Austin, Yale, Berkeley ou le MIT, ont décidé d’interdire l’usage des détecteurs d’IA.
Source : Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (François Rastier, 9 septembre 2026).
François Rastier dénonce également le marché paradoxal de l'humanisation. Les mêmes entreprises marchandes qui vendent des détecteurs d'IA commercialisent aussi des logiciels pour "humaniser" artificiellement les textes ! Des services comme Justdone ou Grammarly promettent de rendre les textes "100 % originaux" en masquant l'empreinte de la machine, créant le non-sens d'une authenticité produite artificiellement.
On peut donc discuter la dimension éthique de ce genre de modèle fondé sur la peur de la dénonciation publique, qui pousse désormais des auteurs à utiliser l'IA pour prouver (ou simuler) une rédaction humaine. Et à force de lire des contenus générés et d'utiliser l'IA pour corriger leurs écrits contre le soupçon généralisé, les auteurs humains ne finissent-ils pas par adopter eux-mêmes les codes et le style de la machine, participant au final, de la convergence entre textes artificiels et textes "humains" ?
Une humanisation artificielle ?
Cependant leur succès ne se dément pas, car l’on prend volontiers les sorties machines pour des résultats. Et outre, ces détecteurs d’IA reposent sur des technologies duales et proposent benoîtement de maquiller les textes générés par IA pour les « humaniser » et se garantir ainsi des accusations, qu’elles soient justifiées ou non.
Ainsi Justdone propose : « Préservez l’authenticité de vos écrits en identifiant les contenus générés par l’IA. Précision de 99,8 %. » Grammarly, pour sa part, « détecte et corrige le contenu généré par IA » et se présente comme un logiciel « d’humanisation ». Inutile de souligner le paradoxe d’une originalité machinale promue par des slogans comme : « Rendez votre texte 100 % original. »
Le recours à une humanisation artificielle ne trahirait-il pas une démission éthique ? Il fait en tout cas les affaires des entreprises de détection, et l’on comprend mieux pourquoi le directeur de Pangram dénonçait des « coupables » : l’intimidation devenait telle que des auteurs en viennent à utiliser son IA pour se prémunir de l’accusation d’avoir utilisé l’IA…
La confusion s’accroît ainsi. Par exemple, accusé par Pangram de publier 41 % de posts longs et 30 % de posts courts générés par IA, le grand réseau professionnel LinkedIn a mis en place un bouton qui permet à ses utilisateurs de marquer les textes qu’ils suspectent de la mention désobligeante AI slop. C’est un moyen d’entraîner son propre détecteur d’IA, mais par des conjectures qui restent incontrôlables. La perplexité s’accroît encore quand on s’avise que LinkedIn met obligeamment à disposition de ses abonnés premium un générateur de textes, et que sa maison mère est actionnaire d’OpenAI.
En somme, on ne saurait s’en remettre aux détecteurs d’IA, puisqu’ils conservent toute l’opacité des chatbots qu’ils sont censés caractériser.
Retenons enfin que cette étrange « humanisation » participe sans doute de la convergence entre textes artificiels et textes « humains » ou plus exactement culturels. Non seulement les auteurs sont peu à peu influencés par les textes artificiels qu’ils lisent, notamment s’ils usent fréquemment des chatbots, mais ils s’en remettent de plus en plus à l’IA pour corriger ceux qu’ils écrivent, avec l’espoir d’écarter les soupçons qui affectent à présent tout le monde, d’autant plus que n’importe quel robot peut jurer sur l’honneur qu’il n’en est pas un – pour peu qu’on le lui demande.
Source : Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (François Rastier, 9 septembre 2026).
Enfin, dans la dernière partie de son article, François Rastier apporte des perspectives scientifiques et réglementaires. Indépendamment d’un programme de recherche coordonné de linguistique comparative, recourant à la lexicométrie et à la textométrie, qui est à mener, la seule solution pour détecter les textes artificiels résiderait dans l’obligation pour les firmes qui les produisent de les caractériser en amont, par des métadonnées. Entré en vigueur le 2 août 2026, l’IA Act élaboré par l’Union européenne impose un tel marquage sur son territoire à compter du 2 décembre, même si des angles morts persistent, comme la responsabilité des plateformes ou la question de l'usage du grand public.
L'enjeu éthique se situe bien au niveau de l'authenticité : citant le philologue Friedrich Schlegel (Il est inutile d'interpréter les textes inauthentiques), François Rastier rappelle que seul un texte authentique permet une interprétation légitime et un jugement éthique, et met en garde contre une acceptation passive du doute déjà ancrée dans les usages, la vaste majorité des utilisateurs se contentant des résumés générés par IA proposés par les moteurs de recherche sans en questionner l'origine...
Perspectives scientifiques et réglementaires
La comparaison entre textes artificiels et textes « humains » appelle un programme de recherche coordonné qui tiendrait compte des procédures de comparaison exploitées de longue date par la lexicométrie et la textométrie. Sur d’autres langues que le français, divers travaux comparatifs ont été menés, sur l’anglais notamment, et principalement à partir de diverses déclinaisons de ChatGPT. Quelle que soit la langue, les résultats sont concordants, malgré la diversité des méthodes, ce qui confirme l’objectivité des traits relevés.
Ainsi, par des méthodes de stylométrie, Przystalski et coll. mettent en évidence, par contraste avec les textes « humains » la monotonie des constructions syntaxiques, la prévisibilité de la structure des phrases, une fréquence encore affaiblie des mots rares, des schémas de ponctuation caractéristiques, et une expressivité limitée. Terčon et Dobrovoljc soulignent aussi un style impersonnel, marqué par la fréquence de nominalisations et des déterminants et une rareté relative des adjectifs et des adverbes. Étudiant des travaux universitaires, Herbold et coll. notent aussi l’abondance des nominalisations (caractéristiques des discours stéréotypés, pour ne pas dire des langues de bois).
Indépendamment d’un programme de linguistique comparative, et sachant que les performances imitatives des chatbots s’accroissent avec l’aide souvent involontaire des utilisateurs, la seule solution pour détecter les textes artificiels reste l’obligation pour les firmes qui les produisent de les caractériser en amont, par des métadonnées et/ou des mentions affichées. Entré en vigueur le 2 août 2026, l’IA Act élaboré par l’Union européenne impose, pour la première fois, un tel marquage sur son territoire – du moins à compter du 2 décembre, les grandes entreprises ayant obtenu un premier délai.
C’est là reconnaître enfin une responsabilité aux producteurs de « contenus », comme aussi aux utilisateurs professionnels. Comme les plateformes prétendent limiter leur rôle à celui d’hébergeurs, elles en restent cependant exemptées, ce qui semble exorbitant, alors que les autres médias sont tenus pour responsables de ce qu’ils diffusent.
S’il faut malgré tout saluer ce courageux retour à la raison juridique, la question des usages individuels reste évidemment ouverte, et rien encore n’empêchera des fraudeurs d’effacer ou de modifier les métadonnées des textes artificiels. En outre, ces métadonnées ne sont lisibles que par certains logiciels et restent hors de portée du grand public. Enfin, les résumés générés par IA, ceux que priment désormais les moteurs de recherche, comme Google, restent exemptés de marquage explicite.
La suspicion qui affecte désormais tous les textes, « humains » ou non, risque donc de perdurer malgré tout. Le problème qui se pose à nous n’est pas celui de la vérité : un texte artificiel peut être lu comme factuellement vrai, un texte naturel peut fourmiller de mensonges, mais la question de l’authenticité doit être posée avant tout.
Même si un texte inauthentique peut être déchiffré, il convient d’en suspendre l’interprétation, en suivant la mise en garde de Friedrich Schlegel, dans sa Philosophie de la philologie (1797) : « Il est inutile d’interpréter les textes inauthentiques. »
En d’autres termes, le critère de l’authenticité reste préjudiciel. Seule l’authenticité permet de légitimer une interprétation et de porter un jugement relevant de la raison pratique, c’est-à-dire de l’éthique. Or, personne ne peut répondre d’un texte artificiel, et il échappe de fait à toute responsabilité : la notion douteusement psychologisante d’hallucination reste trompeuse. En outre, de même qu’un texte qui mélange le vrai et le faux doit être récusé, car le faux l’emporte toujours, un texte composite qui mêle le naturel et l’artificiel, l’authentique et l’inauthentique devient l’objet d’une suspicion légitime.
Toutefois, comme le doute ne peut guère être levé, une crédulité plus ou moins résignée se généralise, si bien que la majorité des utilisateurs tient pour assurés les propos de l’IA. Ainsi, l’affichage des résumés IA en tête des réponses sur les moteurs de recherche semblait déjà, début 2025, suffire à 83 % du public.
Source : Peut‑on vraiment détecter les textes générés par IA ? (François Rastier, 9 septembre 2026).
Que pensent les auteur.ices et les critiques littéraires des rebondissements de l'affaire Thélyson Orélien, accusé d’avoir été écrit avec l’IA ?
De nombreux textes d'auteur.ices et de critiques, publiés en septembre et début octobre 2026, ont réagi aux accusations alors en circulation. Voici les principales lignes de réaction :
- Critique de la mise au pilori et vigilance face au racisme. Plusieurs auteurs, dont Yannick Lahens, distinguent les erreurs imputées à Orélien du traitement public qu’il a subi : ils critiquent la précipitation du jugement et l’absence, à leurs yeux, d’un espace pour répondre (Source : Affaire Thélyson Orélien : réaction d'écrivains du monde créole, fondaskreyol.org, 28 sept. 2026).
- Refus de confondre soutien à l’auteur et défense de l’IA. La tribune de Télérama du 30 sept. 2026 (“Contre le péril d’une littérature sous IA, nous défendons la nécessité existentielle de la création humaine”) condamne à la fois les attaques racistes et la normalisation d’une littérature écrite avec l’IA. Elle déplace donc le débat vers les conditions de création et de travail dans le monde du livre.
- Débat sur la transparence et le pacte de lecture. Les tribunes réunies par Le Monde (IA et littérature : l’affaire Thélyson Orélien en huit tribunes parues dans « Le Monde », 03 octobre 2026) font ressortir un désaccord : certains défendent la possibilité d’utiliser l’IA si cela est assumé ; d’autres réclament une déclaration ou un label, au nom de la confiance du lecteur et de la valeur attribuée au geste humain d’écrire. Noëlle Michel, elle, accorde alors le bénéfice du doute à Orélien tout en s’interrogeant sur la manière dont l’IA pourrait transformer notre écriture et notre lecture.
Il est à noter que le 21 octobre, les Éditions du Boréal ont annoncé avoir trouvé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents de travail et mis fin à leur collaboration avec Orélien. L’éditeur dit toutefois ignorer quelle part l’IA a prise dans le roman.
Nathalie Hug a publié en juin dernier 92 BPM, Mais bordel qui a écrit ce roman ? aux Éditions Télémaque, un texte qu’elle présente comme entièrement hybride, né de 18 mois de travail avec l'IA et accompagné d’un making-of détaillant cette expérience. Dans une tribune sur Actualitté (IA et littérature : et si on arrêtait de s’écharper pour s’entendre, bordel !, 28 juin 2026), elle revient sur la polémique autour de C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, et élargit le débat à la place de ces outils dans la création littéraire, à la transparence envers les lecteurs et à l’avenir de l’écriture humaine.
Il est urgent de comprendre que le sujet de la polémique qui nous occupe ici n’est pas le roman de Thélyson Orélien, ni même l’utilisation de l’IA, mais notre rapport intime et existentiel à la création et à la lecture, sans quoi nous allons nous écharper jusqu’à la fin des temps.
Et pendant qu’on s’insulte, qu’on se menace et qu’on raconte tout et n’importe quoi, l’IA se développe à une vitesse que nous ne sommes déjà plus capables d’imaginer. Et croyez-moi, si on n’ouvre pas grand les yeux aujourd’hui et maintenant, et qu’on ne se bouge pas pour sanctuariser ce qui fait de nous des humains créatifs, nous, auteurs, lecteurs, journalistes, éditeurs, libraires et autres acteurs de la filière du livre, allons en baver.
[...]
Dans l’affaire du roman de Thélyson Orélien, certains ont refusé de se fier au verdict du logiciel de détection de l’IA, d’autres n’ont pas voulu entendre les auteurs, blogueurs et lecteurs qui affirmaient — ou s’inquiétaient — de l’avoir reconnue. Aujourd’hui, nous avons encore le choix de nous fier à l’humain. Demain, il sera trop tard.
L’IA a été entraînée sur des quantités astronomiques de textes : ouvrages littéraires, textes académiques, discussions publiques sur des forums, etc. Elle a ingurgité cette masse de langage humain, puis elle a été entraînée à produire les réponses les plus pertinentes et à capter notre attention. Alors oui, il n’est pas rare d’éprouver des émotions lorsque nous lisons un texte généré par la machine. C’est même l’un des objectifs de ses concepteurs : nous inciter à poursuivre la lecture. Nous rendre accro.L’IA est conçue pour nous imiter et produire ce qui, statistiquement, va nous plaire. Ainsi, notre cerveau reconnaît des motifs familiers à partir desquels il crée des images bouleversantes, et ces images provoquent des émotions fortes. Mais le cerveau est incapable de déterminer la source de ce texte : partage d’un vécu ou calcul algorithmique générant des suites de mots qui, posés côte à côte, nous émeuvent ? Le fait d’être touché, voire subjugué, à la lecture d’un texte ne garantit pas son origine humaine.
[...]
Je suis convaincue que la littérature peut résister à la progression de l’IA. Mais elle ne résistera ni dans le chaos, ni dans l’hypocrisie, ni dans le déni. Il est de notre responsabilité de nous montrer à la hauteur des enjeux : préserver une littérature charnelle et vécue, et s’ouvrir à l’écriture hybride — je ne parle pas de balancer une idée à la machine et de la laisser écrire à notre place, mais de l’utiliser autrement (et ça, c’est une autre histoire dont on pourra débattre) ; protéger ce qui fait la singularité d’une voix humaine tout en admettant l’utilisation de nouveaux outils à qui voudra les explorer.
[...]
S’adapter à ce changement de paradigme sera difficile et je ne crois pas qu’il existe de solution évidente. Certains ont déjà proposé quelques pistes : label « 100 % humain » ; déclaration de procédé d’écriture par l’auteur et son éditeur (génération totale, assistance-correction IA ou cocréation hybride) ; contrats adaptés, sanctions et retraits des livres en cas de non-respect des clauses.
[..]
J’étais de ceux que l’IA effrayait. Je craignais qu’un jour, elle prenne ma place. Alors, j’ai décidé de m’y confronter. J’ai échangé avec elle, comme avec un partenaire d’écriture, je me suis perdue, puis retrouvée, je me suis acharnée, j’ai failli brûler mes ailes d’auteur, j’ai presque perdu la musique de mes textes (j’ai certainement grillé quelques neurones en route). De ces dix-huit mois passés dix heures par jour avec l’IA est né un texte entièrement hybride, où une machine raconte son histoire. Ce texte est suivi d’un making-of où je détaille chaque étape de cette drôle d’expérience.
Source : IA et littérature : et si on arrêtait de s’écharper pour s’entendre, bordel !, 28 juin 2026 (Actualitté).
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