Pourquoi nos sentiments contredisent-ils parfois nos jugements ?
Question d'origine :
Pourriez-vous, s'il vous plait, m'expliquer ce phenomene:
On peut ne pas aimer un roman ou un film ou etc meme si on sait bien que c'est un chef-d'oeuvre.
Et on peut adorer un roman ou un film ou etc meme si on sait bien que c'est loin d'etre un chef-d'oeuvre...
Et on peut ne pas trop aimer quelqun meme si on sait bien que cette personne est tres admirable.
Et on peut beaucoup aimer quelqun meme si on sait bien que cette personne est loin d'etre admirable...
Réponse du Guichet
Le jugement et les sentiments ne répondent pas toujours à la même question. "Est-ce estimable ?" n’équivaut pas à "est-ce que cela me plaît ?" ni à "est-ce que j’éprouve de l’affection ?".
La réception esthétique d'un film dépend ainsi à la fois de processus réflexifs et affectifs. Une œuvre, tenue pour un chef-d’œuvre selon des critères normatifs de valeur et une reconnaissance institutionnelle, peut retenir l'attention sans que cette désignation prédise le plaisir ou l’émotion de chaque personne. L’étude de Coavoux citée ci-dessous documente cette dissonance.
Dans les relations interpersonnelles, l’estime et l’affection sont des dimensions proches pouvant s’influencer mutuellement, mais pas interchangeables. Les ressentis affectifs et émotionnels relèvent davantage de la cognition incarnée, de la perception de l’engagement dynamique du corps dans l’interaction à l'objet émotionnel.
Bonjour,
Reconnaître la valeur de quelque chose et l’aimer ne mesurent pas la même chose. La raison peut porter un jugement sur la qualité, la cohérence ou la moralité d'une personne tandis que le sentiment exprime une réaction personnelle, façonnée par l’expérience, les associations et la relation à l’objet.
Les préférences esthétiques, concernant les arts et la littérature, dépendent à la fois de processus affectifs (goût, émotion...) et cognitifs (valeur artistique). On peut reconnaître la maîtrise, l’originalité ou l’importance d’un film sans éprouver de plaisir à le voir. Le philosophe Jean-Marie Schaeffer aborde l’expérience esthétique en s’appuyant notamment sur la psychologie cognitive et la psychologie des émotions, dans son livre L'expérience esthétique [Livre] / Jean-Marie Schaeffer. Paris : Gallimard, impr. 2015 :
Contempler un tableau ou un paysage, écouter une pièce de musique, s'immerger dans un univers sonore, lire un poème, voir un film : telle est l'expérience esthétique. Or, dans chaque culture humaine, elle est de toutes les expériences communément vécues à la fois la plus banale et la plus singulière. Singulière car elle a pour condition qu'on s'y adonne sans autre but immédiat que cette activité elle-même ; banale, car elle n'en demeure pas moins de part en part une des modalités de base de l'expérience commune du monde.
Elle exploite le répertoire de l'attention, de l'émotion et du plaisir mais elle leur donne une inflexion particulière, voire paradoxale. Il s'agit donc, démontre Jean-Marie Schaeffer, de comprendre non pas l'expérience des œuvres d'art dans sa spécificité, mais l'expérience esthétique dans son caractère générique, c'est-à-dire indépendamment de son objet. Si l'expérience esthétique est une expérience de la vie commune, alors les œuvres d'art, lorsqu'elles opèrent esthétiquement, s'inscrivent elles aussi dans cette vie commune. Mais n'est-ce pas là ce qui peut arriver de mieux et aux œuvres et à la vie commune ? Faisant appel aux travaux de la psychologie cognitive, aux théories de l'attention, à la psychologie des émotions et à la neuropsychologie des états hédoniques pour en clarifier la nature et les modes de fonctionnement, l'ambition philosophique de cet ouvrage est de comprendre le comment de l'expérience esthétique - la généalogie évolutionnaire de cet emploi si singulier de nos ressources cognitives et émotives - et le pourquoi - ses fonctions, existentielles tout autant que sociales. Après cela, il sera difficile de penser l'expérience esthétique comme autrefois.
Source : éditeur
Une revue empirique francophone explique les rôles respectifs des processus réflexifs et affectifs, en distinguant les évaluations non réflexives, des jugements moraux plus réfléchis : [Jugements moraux et motivation à la lumière des données empiriques]. Schweizerische Zeitschrift für Philosophie Band 68:179-206, 2009.
Cet article présente une « vision affective » : un récit, largement étayé par des données empiriques, sur la manière dont je conçois le jugement et le comportement moral des individus ; une vision dans laquelle les rôles respectifs des processus réflexifs et affectifs sont expliqués. Selon cette vision, il convient de distinguer différents types de jugements, certains étant plus complexes sur le plan cognitif que d’autres.
Les « jugements sophistiqués » s’inscrivent au niveau des considérations rationnelles et permettent la réflexion morale, tandis que les « jugements de valeur fondamentaux » constituent une manière primitive et non réflexive d’évaluer le monde et ont un caractère motivant. Comme nous le verrons, cette vision affective a des implications pour le débat traditionnel entre internalisme et externalisme en philosophie ; elle met en évidence le fait que la motivation est principalement liée aux « jugements de valeur fondamentaux » et que les normes et les jugements que nous défendons ouvertement n’ont pas d’effet particulier sur nos actions, à moins que nous ne soyons enclins à adopter une attitude émotionnelle qui s’y conforme.
Outil de traduction en ligne : DeepL
Toutefois, même si une réaction affective peut surgir rapidement, à partir de l’histoire personnelle ou de la manière dont on est touché par une situation, elle n'est pas pour autant totalement séparée de la pensée. Une synthèse francophone, basée sur les récentes avancées des sciences cognitives en matière de cognition incarnée ou embodiment, décrit l’émotion comme un modèle perceptif exprimant la relation du sujet à l’objet émotionnel : Tcherkassof, A. et Frijda, N.-H. (2014). Les émotions : une conception relationnelle. L’Année psychologique, 114(3), 501-535.
Résumé
Dans la vie courante, le terme émotion désigne en premier lieu des phénomènes expérientiels qui sortent de l’ordinaire. En raison des mouvements de l’âme qui les caractérisent, Descartes a désigné ces phénomènes par le terme émotion, un mot qui à son époque signifiait émeute ou agitation. Aristote reconnaissait le même phénomène dans son emploi du mot kinèsis.
En effet, les ressentis émotionnels sont des perceptions de l’engagement dynamique du corps dans l’interaction. Pourtant, la qualité cinesthésique des émotions a été délaissée par la plupart des théories psychologiques. Cet article présente les arguments plaidant en faveur d’un modèle perceptif de l’émotion qui défend l’idée que les émotions sont des attitudes corporelles exprimant la relation du sujet à l’objet émotionnel. Ces arguments sont basés sur les récentes avancées des sciences cognitives notamment en matière de cognition incarnée. Ce modèle perceptif décrit une séquence fonctionnelle du processus de l’émotion qui s’inscrit dans la perspective des théories multi-componentielles actuelles des émotions.
Notons aussi que le terme "chef-d’œuvre" peut désigner un statut reconnu par la critique ou l’histoire de l’art, renforcé par la reconnaissance des musées, mais pas nécessairement une expérience personnelle. L'article de Samuel Coavoux, "Reconnaître un chef-d’œuvre. L’influence du statut d’une œuvre dans l’allocation de l’attention des visiteurs au musée d’art", Regards Sociologiques, no 48, 2016, p. 23–36, étudie comment le statut d’une œuvre, notamment signalé par le musée, oriente l’attention des visiteurs et comment la valeur attribuée par l’institution peut ne pas correspondre à leur réaction esthétique.
Résumé
Cet article étudie les effets du statut d'une œuvre d'art sur sa réception. Il présente les résultats d'une enquête ethnographique sur les réceptions dans un grand musée de province d'un tableau de maître français du XVIIe siècle. L'orientation dans l'univers matériel et symbolique du musée est un enjeu pratique majeur pour le visiteur. Le statut de l'œuvre d'art constitue alors une ressource qu'il peut mobiliser pour guider sa visite. Il peut être repéré grâce à des indices artistiques, et surtout muséographiques. Mais si le statut aide à sélectionner les œuvres, il est aussi source de dissonance, lorsque la valeur attribuée par les institutions de l'art ne semble pas pouvoir être justifiée par les propriétés esthétiques de l'œuvre. Le cas d'un chef-d'œuvre méconnu dans un musée de beaux-arts met ainsi en lumière les conditions pratiques de diffusion et d'efficacité des hiérarchies culturelles.
Concernant les relations interpersonnelles, il faut distinguer reconnaissance de qualités admirables et affection. On peut estimer qu’une personne a du courage ou agit avec intégrité sans ressentir de proximité avec elle. Inversement, on peut être attaché à quelqu’un tout en sachant qu’il a des défauts. L’estime, l’affection, la confiance et le plaisir d’être avec quelqu’un sont des dimensions proches, mais pas interchangeables.
Dans son article philosophique Origine, structure et horizon de l'amour. Le Philosophoire, 11(1), 23-71 (2000), l'auteur V. Citot distingue l’attachement affectif de l'ethique pour l'autre : l’affection n’est pas simplement proportionnelle à des mérites moraux. Le sentiment amoureux ne pose pas des valeurs à proprement parler : il est ce qu’il est et il s’en contente. L’éthique pour l’autre, elle, est cette force hallucinante qui détourne l’individu de lui-même, ou plutôt, c’est l’individu lui-même qui, par la vertu d’un élan inédit se décentre lui-même spontanément, et s’occupe de l’autre.
La séparation entre jugement et sentiment n’est toutefois pas étanche : nos sentiments peuvent aussi colorer nos jugements. Dans quatre expériences, des personnes qu’on aimait davantage étaient évaluées plus favorablement sur leur caractère moral : The mere liking effect: Attitudinal influences on attributions of moral character [Influences des attitudes sur les attributions de caractère moral]. Journal of Experimental Social Psychology, November 2018, Volume 79.
Résumé
Les individus estiment que leurs jugements moraux sont bien fondés et aussi objectifs que des faits scientifiques. Pourtant, les modèles de jugement à double processus fournissent de solides arguments théoriques permettant de supposer qu’en réalité, les jugements moraux sont fortement influencés par des facteurs hautement subjectifs, tels que les attitudes. À travers quatre expériences (N = 645), nous démontrons que la similitude ou la dissemblance des croyances, la simple exposition et l’imitation faciale influencent les jugements sur le caractère moral, mesurés de différentes manières. Ces influences s’exercent par le biais de modifications de la sympathie éprouvée envers les personnes jugées, ce qui suggère que les influences attitudinales sont au cœur des perceptions du caractère moral. Les changements d’humeur ne jouent pas un tel rôle. Il s’agit de la première série d’études montrant que les attitudes influencent les jugements moraux, en plus des émotions distinctes fréquemment étudiées. C’est également la première recherche mettant en évidence les influences affectives sur les jugements relatifs au caractère moral.
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