Comment s'est organisée la vie de famille des prisonniers pendant la Seconde guerre mondiale ?
Question d'origine :
Bonjour,
je m'intéresse à la vie quotidienne des familles de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale. Sauriez-vous dire comment s'est "organisé" le contournement du code civil qui accordait alors au mari l'autorité sur sa famille. Le mari absent pendant plusieurs années ne pouvait exercer sa puissance paternnelle et maritale. Et pourtant des décisions devaient être prises. Y a-t-il eu une loi dérogatoire générale? fallait-il recourrir au juge au cas par cas?
je vous remercie par avance
BeberDuMaquis
Réponse du Guichet
Inspirée de dispositions déjà prises durant la Première guerre mondiale, la loi du 22 septembre 1942 donne à l'épouse le rôle du chef de famille en cas d’incapacité, absence, éloignement ou toute autre cause ne permettant pas au mari de manifester sa volonté.
Bonjour,
Votre question, intéressante, interroge particulièrement le quotidien des femmes et familles des prisonniers de guerres pendant la guerre et sous le régime de Vichy dont la politique avait pour ambition de « restaurer » la famille « française traditionnelle » pour pallier la décroissance de population ; le maréchal Pétain ayant imputé la défaite de 1940 à « trop peu d'enfants, trop peu d'armes, trop peu d'alliés » (discours prononcé à la radio le 20 juin 1940).
Comme vous le savez déjà ; le code Civil, promulgué par Napoléon en 1804, définit l’état civil et encadre par la loi les relations interpersonnelles (mariage, autorité paternelle, divorce) ainsi que leurs obligations, droits et rapport aux biens et à la propriété. Plus libéral que sous l’Ancien Régime mais moins progressiste que sous la Révolution, ce texte réaffirme l’autorité paternelle sur la famille. La femme possède un statut de mineure, elle est sous l’autorité du père puis du mari.
L’article 231 précise ainsi :
« Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »
C’est par exemple le mari qui décide, seul, du lieu de résidence. De même, ce sont les pères qui décident du sort et de l’éducation de leurs enfants, sans en consulter leur mère. Eux seuls ont également la possibilité d’être tuteur. Si le père venait à mourir, c’est le « conseil de famille » (souvent composé des beaux parents mais qui exclut néanmoins la mère) qui est désigné pour choisir le tuteur.
Concernant les biens et dans le même sens, l’article 1421 précise :
« Le mari administre seul les biens de la communauté. Il peut les vendre, aliéner et hypothéquer sans le concours de la femme. »
De fait, la femme ne bénéficie pas de la propriété des biens sans l’autorisation du mari, à l’exception des marchandes publiques dans le cadre de leur négoce (article 221).
Sous la Troisième République, le statut des femmes mariées ne change que peu même si on note des changements sur le divorce qui leur permettent une amélioration de leur sort. Toutefois, en 1907 la loi sur le libre salaire et la contribution des époux aux charges du ménage marque une étape importante dans l’amélioration des droits des femmes et un premier vers leur autonomie en dehors de l’autorité du chef de famille.
La loi dit ainsi :
« Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a le droit de recevoir, sans le concours de son mari, les sommes provenant de son travail personnel et d’en disposer librement. »
Les femmes peuvent alors enfin disposer de leur propre salaire mais aussi dépenser cet argent à leur guise, acquérir ou vendre les biens issus de celui-ci sans l’autorisation du mari tant que cela ne nuit pas à l’intérêt supérieur qui est celui de la famille. Il faut noter néanmoins que le droit de travailler ou d’aller à l’université reste à l’approbation expresse du mari, celui-ci peut s’opposer à ce que sa femme travaille s’il considère que cela se fait au détriment de l’équilibre familial.
La Première guerre mondiale et son hécatombe démontra l’importance du rôle des femmes dans la société ce qui eut un impact sur leur droits civils. Avec un nombre élevé de veuves et d’orphelins est décidé en 1917 que les femmes puissent être tutrices légales et enfin faire partie du « conseil de famille » ce qui est une avancée non négligeable.
Il faut attendre 1938, à la veille de la Seconde guerre mondiale, pour que les femmes deviennent majeures aux yeux de la loi française et ne soient plus en incapacité juridique. Avec la loi du 18 février 1938, les femmes peuvent enfin procéder par elles-mêmes à leurs démarches juridiques comme le fait de demander toute seule leurs papiers d’identité !
De même et par la même loi, la notion de « puissance maritale » ou « puissance paternelle » est remplacée par celle du chef de famille. En cas d’incapacité, d’absence du mari mais aussi d’incarcération pour peine criminelle, c’est à la femme que revient à présent cette tâche, comme il avait pu en être le cas lors de la Première guerre mondiale. Cette loi s’en inspire grandement et est une des conséquences de la guerre. En addition, la loi de 1938 donne aussi à la femme mariée le droit d’exercer toute profession sans l’autorisation explicite du mari même s’il peut s’y opposer volontiers en invoquant l’intérêt du mariage.
Ainsi en 1938, si le statut civil de la femme a évolué plutôt positivement, elle garde sur le papier néanmoins un statut de mineure sur plusieurs aspects tant que le mari n’est pas en incapacité : elle n’a toujours pas de biens à sa charge, elle ne choisit toujours pas son lieu de résidence, elle ne gère toujours pas l’éducation de ses enfants et son travail ou ses études sont toujours soumises à l’autorisation implicite du mari. Dans la pratique, on constate que les époux ont tendance à s’accorder sur leur lieu de résidence et l’école où mettre leurs enfants. Il n’en reste pas moins vrai que les femmes ont juridiquement pas d’émancipation.
Mais qu’en est-il alors que la Seconde guerre mondiale modifie profondément l’organisation de la société et que les hommes sont mobilisés, emprisonnés, déportés ou tués ?
Le cas des prisonniers de guerre que vous interrogez est assez significatif de la période 1940 : ils sont nombreux et rares sont les familles qui ne possèdent pas de prisonnier de guerre en leur sein. Pire encore, les prisonniers de guerre sont omniprésents dans les négociations avec l’Allemagne et dans les discours du régime de Vichy. Ils ont permis, malgré eux, de justifier la politique collaborationniste du régime ; Pétain se disant prêt à tout pour obtenir quelques concessions permettant de libérer ces prisonniers.
Le statut des femmes sous Vichy peut paraître contradictoire à l’idéologie et la politique familiale du régime. En effet, le régime imputa la faiblesse démographique et la baisse de la natalité au travail des femmes de plus en plus grandissant dans les foyers depuis la Première guerre mondiale mais aussi au relâchement des mœurs. Pour y remédier, l’État produisit une propagande exemplaire des valeurs familiales traditionnelles dont l’institutionnalisation de la Fête des mères en 1941 en est l’exemple parfait. Dans cette même perspective, le régime interdit par une loi le 11 octobre 1940 le travail des femmes mariées dans les collectivités ou administrations, de manière à les renvoyer au foyer.
De même, le contrôle des naissances est puni et l’avortement est considéré comme « crime contre la sûreté de l’État » par la loi du 15 février 1942 et peut être sanctionné de la peine capitale pour les cas les plus « graves » (cf. Le cas de Marie-Louise Giraud éxecutée en 1943).
Pour arriver à ses objectifs natalistes, L’État tente au mieux de généraliser et d’augmenter les allocations des femmes au foyer et des femmes de prisonniers de guerre en reprenant notamment le Code de la famille créé en 1939 mais la réalité est autre : celles-ci ne suffisent pas ce qui mène les femmes à continuer de travailler. Cela est accentué par le lourd tribut de la collaboration car l’Allemagne est toujours plus demandeuse de main d’œuvre. De fait, la loi de 1941 interdisant aux femmes de travailler dans l’administration est suspendue dès septembre 1942.
Juridiquement, cette contradiction se concrétise avec la modification du Code civil par la loi du 22 septembre 1942 concernant les droits et devoirs des époux. Les époux ont maintenant les mêmes devoirs l’un envers l’autre : ils se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance. La loi reconfirme le statut de « chef de famille » du père mais y ajoute également :
« la femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille, à pourvoir à son entretien, à élever les enfants et à préparer leur avenir ».
La femme participe alors enfin à l’éducation des enfants avec le mari. Cette même loi précise qu’en cas d’incapacité, absence, éloignement ou toute autre cause ne permettant pas au mari de manifester sa volonté, le rôle du chef de famille revient dès lors à la mère. C’est un premier pas majeur dans l’émancipation de la femme mariée. Cela répond plus précisément à votre question : cette loi permit aux familles "logistiquement" de continuer à exister "normalement" malgré la difficulté de l’Occupation. La situation des prisonniers de guerre étant préoccupante avec une estimation de 1 600 000 prisonniers, cette loi apparaissait comme nécessaire notamment pour éviter un casse-tête juridique et administratif.
Le quotidien des femmes de prisonniers de guerre reste très difficile notamment car leur préoccupation majeure est de nourrir leur famille dans un contexte de crise plus que tendu à ce niveau. C’est pourquoi la loi ajoute également l’autorisation pour les femmes mariées d’ouvrir un compte bancaire (appelé « compte ménager ») en leur propre nom afin qu’elles puissent y déposer le fruit de leur salaire et ce, sans l’autorisation préalable du mari. Cette loi fut complétée par celle du 1er février 1943, permettant aux femmes également de signer des chèques et d’effectuer des virements de manière autonome.
Cette autonomie financière nouvellement acquise n’était bien sûr pas une volonté idéologique du régime de Vichy… mais une manière de permettre aux femmes de toucher leurs allocations et éviter le blocage d’une rentrée d’argent essentielle en l’absence des maris. Néanmoins, la pratique montre des banquiers méfiants dans l’ouverture de ces comptes, demandant des preuves de provenance des fonds à chaque dépôt…
Force est de constater que l’amélioration du statut de la femme mariée fut d’avantage le fait de contextes que de volontés idéologiques et politiques propres… d’où la désillusion de nombreuses femmes à la Libération. Malgré l’obtention du droit de vote en 1944, il faut toutefois attendre la loi du 13 juillet 1965 pour que les femmes mariées obtiennent une véritable autonomie : droit de travailler sans accord du mari, d’ouvrir un compte bancaire en leur nom, de disposer pleinement de leurs biens. La suppression de la notion de « chef de famille » n’intervient qu’en 1970.
Pour aller plus loin, nous vous conseillons ces quelques ouvrages :
- Femmes de prisonniers de guerre (1940-1945) de Sarah Fishman, éditions l'Harmattan, 1996.
- Sexes, genre et guerres (France,1914-1945) dirigé par Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, Petite bibliothèque Payot, 2010.
- Les Françaises dans la guerre et l'Occupation de Michèle Cointet, éditions Fayard, 2018.
- Les femmes sous l'Occupation d'Éric Alary, éditions Perrin, 2026.
- Le tome 2 de Femmes en guerre : Occupation, collaboration, Libération, reconstruction de Frédéric Pineau, ETAI, 2015.
- Les Femmes et la Libération : 1944-1946 sous la direction de Claire Andrieu, Julie Le Gac et Fabien Lostec, éditions Gallimard collection Folio histoire, 2026.
En vous souhaitant de bonnes lectures ! :)
Tekoha.