Question d'origine :
Qui était la reine Pédauque? Avait-elle un lien de parenté avec Charlemagne?
Vous serait-il possible de m'indiquer aussi qui était la reine Ingeburge (son caveau est à la collégiale Saint-Jean de Corbeil-essonnes (91))?
Merci d'avance de vos réponses !
Réponse du Guichet
Le 28/03/2007 à 17h08
« On trouve, sur le portail ou dans les sculptures de quelques anciennes églises, la représentation d’un personnage féminin, fort singulier, portant au front la couronne de reine et qui a des pieds palmés, de véritables pattes d’oie. C’est le personnage qui a été baptisé du nom bizarre de reine Pédauque (pede d’occa, en italien ; patte d’oie). On compte en France quatre églises anciennes au portail desquelles on voit avec d’autres figures celle d’une reine Pédauque ; ces églises sont celle du prieuré de Saint-Pourçain (Auvergne), de l’abbaye de Saint-Bénigne de Dijon, de celle de Saint-Pierre de Nevers et celle de Sainte-Marie en Nesles (Champagne). Peut-être en existe-t-il d’autres, mais elles sont moins connues.
Jusqu’au milieu du siècle dernier, aucun écrivain n’avait remarqué cette singularité ; le Père Mabillon est le premier qui paraisse y avoir fait attention, et il remarque que la reine aux pieds d’oie, qui a été surnommée Pédauque, pourrait être sainte Clotilde, sans doute pour désigner sa prudence, en souvenir des oies du Capitole. Mais comment admettre, d’après cette hypothèse, que, dans des provinces comme l’Auvergne et la Bourgogne où la domination étrangère fut si longtemps vue avec haine, la mémoire de Clotilde eût été dans une telle vénération que son image eût trouvé place sur les portails d’églises construites cinq siècles plus tard ? Certains érudits prétendirent qu’il s’agissait, les uns de Berthe aux grands pieds, femme de Pépin le Bref, les autres d’une reine de Toulouse, femme d’Euric, roi des Wisigoths, qui aurait été surnommée ainsi à cause de son grand amour pour les bains. Rejetant et avec raison ces diverses opinions, l’abbé Lebeuf en émet une autre tout aussi invraisemblable, malgré l’érudition qu’il déploie pour la soutenir. Selon lui, la Reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de Saba et, pour arriver à cette conclusion, il a recours à une tradition judaïque rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition, que nous croyons assez curieuse pour être citée ici.
Lorsque la reine de Saba fit le voyage de Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement de cristal qu’il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l’eau et leva sa robe pour s’approcher de lui. Alors Salomon, voyant ses pieds qui étaient hideux, lui dit : « Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n’y répondent guère. » Cette tradition jointe à l’habitude qu’avait la reine de Saba de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l’abbé Lebeuf, pour lui faire donner par les chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée admise, s’appuyant sur l’opinion de quelques saints Pères qui, dans Salomon et la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus-Chist et de son Eglise, il motive assez bien la présence de cette princesse sur les portails de nos cathédrales.
Bullet, le dernier auteur qui ait écrit sur ce sujet, réfute complètement toutes ces conjectures et donne à son tour une explication qui nous paraît, quant à nous, la plus vraisemblable et la plus satisfaisante. Robert 1er, roi de France, avait épousé, en 995, Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire aux canons de l’Eglise, il ne fallut rien moins que l’interdit jeté sur son royaume et l’abandon où le laissèrent tous ses serviteurs pour qu’il pût se résoudre à répudier Berthe, qu’il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement l’écho de la tradition populaire, raconte que Berthe accoucha pendant l’interdit et, « par l’effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la tête et le cou étaient d’une oie, et non d’un homme. »Il est donc très probable que l’on voulut éterniser le souvenir de cette prétendue vengeance céleste pour épouvanter, par la vue perpétuelle de ce châtiment, ceux qui oseraient braver les censures ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu l’avait frappée dans son fils, devint un symbole menaçant pour les adversaires du pouvoir temporel de l’Eglise et dut alors être mise en évidence sur nos monuments religieux. Observons, d’autre part, fut le bienfaiteur de l’abbaye de Saint-Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s’y trouvent placées l’une en regard de l’autre, de manière à confirmer pleinement ce que nous venons de dire tout à l’heure. C’est à Toulouse que le personnage de la reine Pédauque est le plus populaire. Bullet entre à ce sujet dans une série d’inductions curieuses à suivre, comme un témoignage des efforts auxquels on peut se livrer pour venir à bout d’une thèse douteuse. Après sa séparation d’avec Berthe, Robert épousa une méridionale, Constance, fille de Guillaume, comte d’Arles, femme impérieuse. Ceux qui aspiraient à des grâces cherchaient à la flatter. Le moyen le plus sûr était de railler, d’outrager Berthe qu’elle regardait comme sa rivale parce que celle-ci possédait toujours le cœur du roi et jouissait de grandes prérogatives. Ainsi, on ne manqua pas d’appeler devant elle Berthe la reine au pied d’oie. Constance alla à Toulouse ; on lui fit une entrée magnifique et on la logea à la Peylarade, château bâti par les Romains, vis-à-vis de Toulouse, sur la rive gauche de la Garonne. Un aqueduc, antique aussi, passait par les jardins de cette habitation pour conduire les eaux de la rivière dans la ville. Il formait une espèce de pont si étroit qu’un homme n’y eût pu passer, mais seulement une oie ; on l’appela donc par badinage le pont de l’Oie. Pour faire la cour à Constance pendant son séjour à Toulouse, en lui montrant le pont de l’Oie, qui était vis-à-vis de son palais, on lui disait que c’était le pont de la reine aux pieds d’oie. Cette raillerie se perpétuant parmi le peuple de la ville, il appela cet aqueduc le pont de la reine Pédauque, et c’est ainsi que cette tradition aurait été plus connue à Toulouse que partout ailleurs. Dans la suite, la légende s’y altéra même ; la reine Pédauque passa pour avoir habité le palais de la Peylarade et pour avoir été la fille d’un roi de Toulouse nommé Marcel.
Nous donnons pour ce qu’elles valent toutes ces hypothèses ; la reine Pédauque reste malgré tout assez énigmatique. Notons cette particularité que les cagots du Béarn, de la Basse Navarre, etc, étaient anciennement obligé de porter sur leurs vêtements la figure d’un pied d’oie ou de canard, parce qu’ils étaient regardés comme des réprouvés et des excommuniés. Rabelais, pour la même raison, appelle les Vaudois de Savoie canards ou caignards de Savoie.
Une autre phrase de l’auteur de Pantagruel nous montre combien de son temps la reine Pédauque était populaire. « Elles étaient, dit-il, largement pattées, comme sont les oies et comme jadis à Toulouse les portait la reine Pédauque. » Eutrapel, dans se contes, nous apprend que de son temps on jurait à Toulouse « par la reine Pédauque.» Les renseignements ci-dessus proviennent du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (Tome 18)
Vous pouvez aussi vous référer à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui, un siècle auparavant, brasse à peu près les mêmes matériaux.
Nous avons trouvé également un article plus récent (1960) consacré à cette question dans la revue Chercheurs et curieux de mai 1960, p. 440-442 qui ne fait que confirmer ce qui précède.
Pour ce qui est de la reine Ingeburge, nous vous renvoyons à une réponse précédente : Ingeburge
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Pourriez vous me donner quelques titres d'ouvrage jeunesse...
Commentaires 0
Connectez-vous pour pouvoir commenter.
Se connecter
Le grand livre de St Cyprien ou Le trésor de la sorcellerie