Question d'origine :
Quelle a été la pensée de Wang Fuzhi, célèbre philosophe chinois?
Réponse du Guichet
Le 22/12/2015 à 16h19
Bonjour,
Wang Fuzhi (王夫之, 1619–1692), de son nom de plume Chuanshan (船山 Chuan-shan), également connu sous les noms de Wang Fu-zi ou Wang Zi, était un philosophe chinois de la fin de la dynastie Ming et du début de la dynastie Qing.
« Comme son aîné Gu Yanwu avec lequel il présente de nombreux points communs, Wang Fuzhi (ou Wang Chuanshan) naît dans une famille lettrée de la Chine méridionale et montre une grande précocité dans les études. Reçu à vingt-trois ans à l'examen provincial, il voit ses chances de carrière compromises par la chute des Ming en 1644. Il lie pendant six ans son sort aux partisans de la dynastie déchue qui tentent de préserver l'indépendance du Sud ; puis, déçu par l'atmosphère d'intrigues qui règne à la cour de Yongli, il se retire à Hengyang dans le Hunan pour se consacrer à l'histoire et à la philosophie et refuse toute compromission avec les nouveaux maîtres de l'Empire. Partisan sur le plan intellectuel d'un retour à la tradition confucianiste, déformée selon lui par les commentateurs modernes et surtout par l'école de Wang Yangming, il accepte toutefois, à l'instar des néo-confucianistes des Song, un certain amalgame avec des courants de pensée issus du taoïsme et du bouddhisme. C'est en recourant à la méthode philologique qu'il élucide les obscurités présentées par les classiques. Il a surtout fait preuve d'originalité dans le domaine de l'histoire. Ses deux œuvres principales, le Commentaire sur le miroir de l'histoire (Du tongjian lun) et le Traité des Song (Songlun), s'inspirent d'une conception militante de l'histoire. Il y expose que le progrès irréversible des institutions est le produit des forces naturelles et affirme que le bon gouvernement doit être au service du peuple. Ces vues, alliées à un ardent patriotisme antimandchou, ont exercé une grande influence sur les intellectuels progressistes du début du siècle, y compris sur le jeune Mao Zedong. »
Michel CARTIER, « WANG FUZHI [WANG FOU-TCHE] (1619-1692) », Encyclopædia Universalis
Nous vousconseillons vivement la lecture de l’ouvrage de Jacques Gernet , Société et pensée chinoises aux XVIe et XVIIe siècles. Vous y trouverez une approche à la fois simple et contextualisée de la pensée de Wang Fuzhi.
Voici quelques éléments de son analyse (p. 148-151) :
« Peu étudiée hors de la Chine, l’œuvre de WFZ compte plus de 70 titres en près de 400 chapitres et il n’y a guère de domaines dont elle ne traite : théorie de la connaissance, philosophie de la nature, anthropologie, sociologie, morale, philosophie de l’histoire, esthétique… » « La volonté d’y voir clair, le refus des compromis, le rejet de tout mysticisme et irrationalisme, la foi dans les capacités de l’esprit humain sont caractéristiques du tempérament et de la pensée de WFZ. »
« Certains des thèmes principaux de sa pensée :
- la raison est dans le monde et non dans l’esprit comme l’avaient admis, sous l’influence du bouddhisme, aussi bien le néo-confucianisme orthodoxe que le subjectivisme de Wang Yangming : c’est des choses mêmes qu’il faut tirer les principes d’organisation qui informent l’univers ;
- « toutes les choses du monde se prêtent un mutuel appui », il n’y a pas d’identité sans différence, de constante sans variations… Sa réflexion porte sur un ensemble de notions fondamentales qui vont par paire et qui, explique-t-il, « se complètent et se réalisent mutuellement » du fait même de leur opposition : énergie universelle et principe d’organisation inhérent à cette énergie…;
- tout change, même ce qui paraît ne devoir jamais changer… le monde que nous voyons n’est ni absurde ni illusoire, car il présente des constantes et des récurrences qui permettent la réflexion et l’action humaines ;
- l’histoire est dominée par des forces générales et impersonnelles. L’homme peut donc prévoir les évolutions à venir et agir, si du moins il agit avant qu’il ne soit trop tard…;
- l’homme est de tout temps et en tout milieu le produit de son éducation et de son milieu. Ce qui le distingue des animaux est précisément qu’il est éducable et perfectible… »
« Un des soucis dominants de WFZ est de combattre les thèses du bouddhisme et du taoïsme qu’il juge responsables de la démoralisation de son époque, car elles justifiaient l’inaction et le repli égoïste sur soi-même. » « WFZ estime que l’univers est formé d’une masse d’énergie (qi) qui ne connait ni accroissement ni déperdition. Tout ce que nous percevons est le produit des combinaisons provisoires des deux énergies élémentaires et de sens opposé yin et yang : les espaces cosmiques qui nous semblent vides sont cependant remplis d’énergie. Il y a donc un va-et-vient entre ce qui est accessible à nos sens (le you) et ce qui ne l’est pas (le wu). L’univers n’a pas plus été créé qu’il ne sera détruit un jour : la vérité est qu’il est le lieu d’incessantes créations et destructions… ».
« Comme Paul Demiéville l’avait jadis montré, la notion chinoise traditionnelle de li, notion d’un ordre naturel à la fois cosmique et moral, a été fortement contaminée chez les néo-confucéens par la notion bouddhique d’un absolu immanent aux couches les plus profondes de l’esprit. Mais MFZ rejette tous les aspects subjectivistes et mystiques dont cette notion s’est imprégnée depuis le XIe siècle et ne veut y voir d’abord que le principe d’ordre inhérent à l’énergie universelle : le li est ce qui fait que les êtres du monde s’organisent spontanément en formes structurées et en réseaux aux ramifications ordonnées. »
Pour aller plus loin, vous pouvez lire cet ouvrage du même auteur La raison des choses: essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692)
L'ouvrage Eléments pour une lecture du "Siwenlu Neipian" de Wang Fuzhi (1619-1692) : analyse des notions philosophiques et traduction de Jean-Claude Pastor, analyse une des œuvres de Wang Fuzhi, le Siwenlu Neipian, qui présente « l’avantage d’exposer d’une manière très concise l’essentiel de sa pensée », et a « pour objectif d’examiner la façon dont Wang Fuzhi a analysé une série de notions traditionnelles de la pensée chinoise… ». Il décrit ainsi (p.25-26) la pensée de Wang Fuzhi : « La pensée de Wang Fuzhi s’apparente à un monisme selon lequel l’homme et toute la réalité qui l’entoure sont constitués d’un seul et même souffle-énergie, qi, en mouvement perpétuel de contraction et de dispersion, ju-san, mouvement parfait du cours de l’univers, Dao, qui engendre les existants et les réintègre au sein de cette énergie universelle dont ils proviennent. Ce qui explique que toutes les notions que notre penseur met en jeu, vont s’inscrire dans ce dynamisme en jouant les unes par rapport aux autres, et tisser un maillage herméneutique ayant pour fonction l’élucidation du sens profond des Classiques. Fidèle à la tradition confucéenne, notre penseur défend l’idée selon laquelle l’homme de bien, le junzi, ne peut s’accomplir moralement que s’il parvient, au terme d’un long perfectionnement de soi, à être de plain-pied avec le dynamisme universel qui anime le cours des choses. »
Enfin, l’ouvrage Procès ou création : une introduction à la pensée des lettrés chinois : essai de problématique interculturelle de François Jullien, très intéressant aussi, tente tout à la fois de présenter la philosophie de Wang Fuzhi et des lettrés chinois et de la comparer avec la pensée occidentale, notamment par l’analyse de deux notions « procès » (ou continuité) et « création », l’une propre à la pensée chinoise et l’autre à la pensée occidentale.
Voici comment il résume la pensée de Wang Fuzhi (p. 13-14) : « Un penseur qui s’inscrit dans la lignée des Maîtres confucéens des siècles antérieurs, parfaitement formé à l’école des classiques, et dont l’œuvre représente ainsi comme une ultime explication de la pensée chinoise avant que celle-ci n’entre effectivement en contact avec celle de l’occident et ne soit définitivement influencée par elle. Wang Fuzhi est critique à l’égard des taoïstes, éprouve la pire aversion pour le bouddhisme, et polémique ardemment contre eux… Mais il s’agit d’une œuvre très originale aussi, bien que presque tout entière de notes et de commentaires, tant il interroge avec audace et perspicacité, pour en découvrir la justification la plus intime, tout cet ensemble de conceptions codifiées qui constitue son unique univers et au travers duquel il appréhende la réalité…. Penseur trop génial pour ne pas être un peu marginal (ses œuvres les plus importantes ne seront d’ailleurs pas publiées avant le XIXe siècle), mais qui a servi aussi de ferment à la pensée de la Chine moderne (…), Wang Fuzhi est au centre d’un certain renouveau de la philosophie chinoise contemporaine, et possède donc aujourd’hui encore une actualité qui est à la mesure de son originalité. »
Vous trouverez sur ce blog un résumé de la pensée de Wang Fuzhi.
Il y est évoqué un débat dans la revue Etudes chinoises, en 1990, entre Jean-François Billeter et François Jullien.
Bonne réflexion !
Wang Fuzhi (王夫之, 1619–1692), de son nom de plume Chuanshan (船山 Chuan-shan), également connu sous les noms de Wang Fu-zi ou Wang Zi, était un philosophe chinois de la fin de la dynastie Ming et du début de la dynastie Qing.
« Comme son aîné Gu Yanwu avec lequel il présente de nombreux points communs, Wang Fuzhi (ou Wang Chuanshan) naît dans une famille lettrée de la Chine méridionale et montre une grande précocité dans les études. Reçu à vingt-trois ans à l'examen provincial, il voit ses chances de carrière compromises par la chute des Ming en 1644. Il lie pendant six ans son sort aux partisans de la dynastie déchue qui tentent de préserver l'indépendance du Sud ; puis, déçu par l'atmosphère d'intrigues qui règne à la cour de Yongli, il se retire à Hengyang dans le Hunan pour se consacrer à l'histoire et à la philosophie et refuse toute compromission avec les nouveaux maîtres de l'Empire. Partisan sur le plan intellectuel d'un retour à la tradition confucianiste, déformée selon lui par les commentateurs modernes et surtout par l'école de Wang Yangming, il accepte toutefois, à l'instar des néo-confucianistes des Song, un certain amalgame avec des courants de pensée issus du taoïsme et du bouddhisme. C'est en recourant à la méthode philologique qu'il élucide les obscurités présentées par les classiques. Il a surtout fait preuve d'originalité dans le domaine de l'histoire. Ses deux œuvres principales, le Commentaire sur le miroir de l'histoire (Du tongjian lun) et le Traité des Song (Songlun), s'inspirent d'une conception militante de l'histoire. Il y expose que le progrès irréversible des institutions est le produit des forces naturelles et affirme que le bon gouvernement doit être au service du peuple. Ces vues, alliées à un ardent patriotisme antimandchou, ont exercé une grande influence sur les intellectuels progressistes du début du siècle, y compris sur le jeune Mao Zedong. »
Michel CARTIER, « WANG FUZHI [WANG FOU-TCHE] (1619-1692) », Encyclopædia Universalis
Nous vous
Voici quelques éléments de son analyse (p. 148-151) :
« Peu étudiée hors de la Chine, l’œuvre de WFZ compte plus de 70 titres en près de 400 chapitres et il n’y a guère de domaines dont elle ne traite : théorie de la connaissance, philosophie de la nature, anthropologie, sociologie, morale, philosophie de l’histoire, esthétique… » « La volonté d’y voir clair, le refus des compromis, le rejet de tout mysticisme et irrationalisme, la foi dans les capacités de l’esprit humain sont caractéristiques du tempérament et de la pensée de WFZ. »
« Certains des thèmes principaux de sa pensée :
- la raison est dans le monde et non dans l’esprit comme l’avaient admis, sous l’influence du bouddhisme, aussi bien le néo-confucianisme orthodoxe que le subjectivisme de Wang Yangming : c’est des choses mêmes qu’il faut tirer les principes d’organisation qui informent l’univers ;
- « toutes les choses du monde se prêtent un mutuel appui », il n’y a pas d’identité sans différence, de constante sans variations… Sa réflexion porte sur un ensemble de notions fondamentales qui vont par paire et qui, explique-t-il, « se complètent et se réalisent mutuellement » du fait même de leur opposition : énergie universelle et principe d’organisation inhérent à cette énergie…;
- tout change, même ce qui paraît ne devoir jamais changer… le monde que nous voyons n’est ni absurde ni illusoire, car il présente des constantes et des récurrences qui permettent la réflexion et l’action humaines ;
- l’histoire est dominée par des forces générales et impersonnelles. L’homme peut donc prévoir les évolutions à venir et agir, si du moins il agit avant qu’il ne soit trop tard…;
- l’homme est de tout temps et en tout milieu le produit de son éducation et de son milieu. Ce qui le distingue des animaux est précisément qu’il est éducable et perfectible… »
« Un des soucis dominants de WFZ est de combattre les thèses du bouddhisme et du taoïsme qu’il juge responsables de la démoralisation de son époque, car elles justifiaient l’inaction et le repli égoïste sur soi-même. » « WFZ estime que l’univers est formé d’une masse d’énergie (qi) qui ne connait ni accroissement ni déperdition. Tout ce que nous percevons est le produit des combinaisons provisoires des deux énergies élémentaires et de sens opposé yin et yang : les espaces cosmiques qui nous semblent vides sont cependant remplis d’énergie. Il y a donc un va-et-vient entre ce qui est accessible à nos sens (le you) et ce qui ne l’est pas (le wu). L’univers n’a pas plus été créé qu’il ne sera détruit un jour : la vérité est qu’il est le lieu d’incessantes créations et destructions… ».
« Comme Paul Demiéville l’avait jadis montré, la notion chinoise traditionnelle de li, notion d’un ordre naturel à la fois cosmique et moral, a été fortement contaminée chez les néo-confucéens par la notion bouddhique d’un absolu immanent aux couches les plus profondes de l’esprit. Mais MFZ rejette tous les aspects subjectivistes et mystiques dont cette notion s’est imprégnée depuis le XIe siècle et ne veut y voir d’abord que le principe d’ordre inhérent à l’énergie universelle : le li est ce qui fait que les êtres du monde s’organisent spontanément en formes structurées et en réseaux aux ramifications ordonnées. »
Pour aller plus loin, vous pouvez lire cet ouvrage du même auteur La raison des choses: essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692)
L'ouvrage Eléments pour une lecture du "Siwenlu Neipian" de Wang Fuzhi (1619-1692) : analyse des notions philosophiques et traduction de Jean-Claude Pastor, analyse une des œuvres de Wang Fuzhi, le Siwenlu Neipian, qui présente « l’avantage d’exposer d’une manière très concise l’essentiel de sa pensée », et a « pour objectif d’examiner la façon dont Wang Fuzhi a analysé une série de notions traditionnelles de la pensée chinoise… ». Il décrit ainsi (p.25-26) la pensée de Wang Fuzhi : « La pensée de Wang Fuzhi s’apparente à un monisme selon lequel l’homme et toute la réalité qui l’entoure sont constitués d’un seul et même souffle-énergie, qi, en mouvement perpétuel de contraction et de dispersion, ju-san, mouvement parfait du cours de l’univers, Dao, qui engendre les existants et les réintègre au sein de cette énergie universelle dont ils proviennent. Ce qui explique que toutes les notions que notre penseur met en jeu, vont s’inscrire dans ce dynamisme en jouant les unes par rapport aux autres, et tisser un maillage herméneutique ayant pour fonction l’élucidation du sens profond des Classiques. Fidèle à la tradition confucéenne, notre penseur défend l’idée selon laquelle l’homme de bien, le junzi, ne peut s’accomplir moralement que s’il parvient, au terme d’un long perfectionnement de soi, à être de plain-pied avec le dynamisme universel qui anime le cours des choses. »
Enfin, l’ouvrage Procès ou création : une introduction à la pensée des lettrés chinois : essai de problématique interculturelle de François Jullien, très intéressant aussi, tente tout à la fois de présenter la philosophie de Wang Fuzhi et des lettrés chinois et de la comparer avec la pensée occidentale, notamment par l’analyse de deux notions « procès » (ou continuité) et « création », l’une propre à la pensée chinoise et l’autre à la pensée occidentale.
Voici comment il résume la pensée de Wang Fuzhi (p. 13-14) : « Un penseur qui s’inscrit dans la lignée des Maîtres confucéens des siècles antérieurs, parfaitement formé à l’école des classiques, et dont l’œuvre représente ainsi comme une ultime explication de la pensée chinoise avant que celle-ci n’entre effectivement en contact avec celle de l’occident et ne soit définitivement influencée par elle. Wang Fuzhi est critique à l’égard des taoïstes, éprouve la pire aversion pour le bouddhisme, et polémique ardemment contre eux… Mais il s’agit d’une œuvre très originale aussi, bien que presque tout entière de notes et de commentaires, tant il interroge avec audace et perspicacité, pour en découvrir la justification la plus intime, tout cet ensemble de conceptions codifiées qui constitue son unique univers et au travers duquel il appréhende la réalité…. Penseur trop génial pour ne pas être un peu marginal (ses œuvres les plus importantes ne seront d’ailleurs pas publiées avant le XIXe siècle), mais qui a servi aussi de ferment à la pensée de la Chine moderne (…), Wang Fuzhi est au centre d’un certain renouveau de la philosophie chinoise contemporaine, et possède donc aujourd’hui encore une actualité qui est à la mesure de son originalité. »
Vous trouverez sur ce blog un résumé de la pensée de Wang Fuzhi.
Il y est évoqué un débat dans la revue Etudes chinoises, en 1990, entre Jean-François Billeter et François Jullien.
Bonne réflexion !
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