Question d'origine :

Lors de la récente exposition Lyon Renaissance au Musée des Beaux Arts, a été exposée une médaille commémorant l'entrée de la reine Éléonore et des enfants de France à Lyon en 1533. Sur une face cette médaille représente le dauphin François, fils aîné de François 1er, chevauchant un dauphin et tenant dans la main droite une tortue. Que symbolise cette tortue ? Une note du catalogue de l'exposition, précise que le Dauphin François tient dans sa main gauche un "vol". De quoi s'agit-il ? Merci de votre réponse.

Réponse du Guichet

Avatar par défaut bml_anc - Département : Fonds Ancien
Le 17/02/2016 à 15h33
Réponse du Département du Fonds ancien

Les entrées de la Reine Eléonore, du Dauphin et du cardinal et chancelier de France Antoine Duprat à Lyon le 26 et 27 mai 1533 furent l’occasion pour la Ville de graver trois médailles en or personnalisées célébrant l’événement.

De ces trois œuvres, seule celle dédiée au fils de François Ier a subsisté sous la forme d’exemplaires de bronze, dont un est conservé au médailler du Musée des Beaux-Arts de Lyon et a pu être admiré lors de la récente exposition Lyon Renaissance. Arts et humanisme (n° 117 du catalogue).

Jean Tricou, dans son ouvrage sur les Médailles lyonnaises du XVe au XVIIIe siècle revient sur les circonstances de création de ces médailles. Le consulat de Lyon décide d’offrir trois médailles aux personnes royales et au chancelier le 15 mai 1533, soit quelques jours seulement avant leur arrivée.
L’organisation de la réception royale et la composition iconographique des médailles sont confiées à Jean de Vauzelles (ca 1495-1563), chevalier de l’Eglise de Lyon, conseiller juridique du chapitre de la primatiale Saint-Jean et prieur de Montrottier. L’orfèvre Jacques Gauvain se voit quant à lui chargé de l’exécution de la médaille.

Deux sources d’inspiration ont été retenues par Vauzelles pour la composition de la médaille, dont l’une reprend par ailleurs l’une des saynètes jouées lors de l’entrée royale, où l’on voit « un grand daulphin magnifiquement voltigeant sur l’eau dessus lequel estoit un beau et jeune Prince… », selon la description que Vauzelles donne lui-même dans le livret imprimé pour l’occasion (Jean de Vauzelles, L’Entrée de monseigneur le Daulphin faicte en l’antique et noble cité de Lyon l’an mil cinq cent trente et trois le .XXVI. de May, Lyon, Jean Crespin, 1533).
En représentant le Dauphin François, duc de Bretagne, en jeune enfant montant un dauphin, Vauzelles convoque le mythe grec d’Arion de Méthymne, comme nous l’apprend Michèle Clément dans un récent article (Michèle Clément, « L’églogue Arion de Scève : une erreur politique ? » in Réforme, Humanisme, Renaissance, n° 79, décembre 2014).

Le poète Arion ayant accumulé des richesses au cours d’un séjour en Sicile retourne à Corinthe à bord d’un navire, dont les marins projettent de le passer par-dessus bord afin de lui voler ses biens. Ayant pu obtenir de jouer de la lyre avant d’être jeté à la mer, il attire et charme un dauphin qui, le portant sur son dos, va le secourir et l’amener jusqu’au rivage.

Le choix de ce motif mythologique pour représenter le fils de François Ier ne doit rien au hasard. Outre l’homonymie entre le titre princier de Dauphin attribué au fils aîné des rois de France et le nom de l’animal, il fait également allusion à la captivité des enfants royaux, François et le futur Henri II, à la cour de Charles Quint après la défaite de François Ier à Pavie en 1525. Le roi prisonnier en 1525-1526 est libéré en échange de la livraison de ses fils qui vont rester les otages de l’empereur espagnol pendant quatre longues années (1526-1530). Ce n’est que le versement d’une énorme rançon de quatre tonnes d’or qui va permettre leur retour triomphal en France, leur détention ayant permis de sauver le trône de François Ier.

Comme dans le mythe d’Arion, c’est le dauphin/Dauphin qui se fait le véhicule du salut, l’allusion de la médaille devenant évidente : c’est le dauphin qui sauve le roi et son royaume. Il faut donc voir, comme le suggère Michèle Clément, une double représentation dans le motif gravé de la médaille : le Dauphin figure autant sous les traits du « beau et jeune prince » décrit par Vauzelles que sous ceux du dauphin lui-même, permettant le salut et la pérennité de la monarchie. Dans cette dernière lecture, c’est donc François Ier qu’il faut voir représenté en jeune garçon.

La seconde source d’inspiration, directement liée à votre question, est empruntée au Songe de Poliphile de Francesco Colonna, publié à Venise à la fin du XVe s. et qui a fasciné et influencé nombres d’intellectuels du temps.
Elsa Kammerer (Elsa Kammerer, Jean de Vauzelles et le creuset lyonnais (1520-1550), Genève, Droz, 2013, p. 391) évoque l’emprunt à ce texte pour la composition du motif iconographique de la médaille de 1533.
Dans le texte de Colonna, appuyé par une gravure sur bois représentant la scène, le voyageur Poliphile rencontre sur un pont une dame assise gardant une jambe levée et tenant une tortue dans la main gauche et une paire d’ailes (un « vol » pour reprendre le terme héraldique utilisé dans la notice du catalogue de l’exposition Lyon Renaissance. Arts et humanisme, et utilisé ici dans un contexte relevant de l’emblématique). La guide de Poliphile, nommée Logistique, lui apporte l’explication sous forme d’une maxime « Velocitatem sedendo, tarditatem tempera surgendo » (« Tempère ta vivacité en t’asseyant, et ta lenteur en te levant »).
Nous retrouvons sur notre médaille des inscriptions au sens proche. En haut figure « Fortunent tardos cursus testudinis ale, dii fortunarunt cetera, vive alacer » (« Enfant vif ailé, que tes ailes favorisent la marche lente de la tortue, les dieux favoriseront le reste »).
En bas sur un phylactère est portée l’inscription « Diligens cunctator dii te fortunent » (« Rapide et posé [au sens de tempéré], les dieux te favorisent »).

Cet équilibre entre tempérance et rapidité d’action avait déjà été utilisé dans l’emblématique de la famille du Dauphin François. Sa grand-mère Louise de Savoie avait ainsi pour devise « Festina lente » (« Hâte-toi lentement ») accompagnant une ancre autour de laquelle s’enroule un dauphin (Kammerer, p. 394), motif par ailleurs utilisé comme marque typographique par l’imprimeur vénitien Aldo Manuzio, des presses duquel sont sorties en 1499… le Songe de Poliphile évoqué plus haut et source d’inspiration du motif de la médaille de 1533.

On le voit, cette mise en valeur allégorique de l’action réfléchie et de l’active modération circulait activement dans les milieux humanistes et princiers de la première moitié du XVIe s.

Ces inscriptions font enfin allusion aux qualités équilibrées du Dauphin, rappelées par Brantôme (Memoires de Messire Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantome. Contenans les vies des hommes illustres & grands capitaines françois de son temps) qui le disait « froid, tempéré et posé », en comparaison de son frère futur Henri II.

Le Dauphin François mourra à l’âge de douze ans, en 1536, trois ans seulement après l’exécution de la médaille célébrant son entrée à Lyon, laissant son frère cadet Henri succéder à François Ier en 1547.

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