Question d'origine :
René Descartes est-il mort empoisonné ? Où en est-on de ce dossier mystérieux ?
Réponse du Guichet
Le 06/10/2020 à 15h13
Bonjour,
"Theodor Ebert , professeur de philosophie à l'université d'Erlangen, spécialiste allemand reconnu d'Aristote et de Platon, est persuadé que Descartes n'est pas mort d'une pneumonie, en février 1650 à Stockholm, comme le retient l'histoire officielle, mais que le « père de la nouvelle philosophie » fut bel et bien assassiné. Il expose sa thèse, nourrie de pièces inédites, dans un livre fort sérieux, non traduit en français, « Der rätselhafte Tod des René Descartes » (« La mort mystérieuse de René Descartes »). La thèse d'un assassinat n'est pas nouvelle. Elle agace les spécialistes français du philosophe . « La question, purement anecdotique, n'a aucun intérêt », estime Jean-Luc Marion, professeur à la Sorbonne. Certes, les circonstances de sa mort ne changent rien à la postérité de Descartes. Mais il est légitime - et passionnant - de se plonger dans une intrigue policière vieille de quatre siècles dont le coupable serait demeuré à jamais impuni.
[...]
Résumé de son enquête : l'aumônier de l'ambassade de France à Stockholm, François Viogué, prêtre catholique, aurait éliminé Descartes en lui donnant une hostie empoisonnée à l'arsenic. Viogué a quelques raisons d'en vouloir à son compatriote. Missionnaire apostolique pour les pays du Nord, il déteste l'influence libérale du philosophe sur la jeune reine de Suède, Christine. Pourquoi ? Parce que la reine est luthérienne, mais fait de moins en moins mystère de son intérêt pour le catholicisme. Sa conversion est attendue. Elle serait une prise politique glorieuse pour la papauté, meurtrie par la guerre de Trente Ans qui l'opposa aux luthériens et aux calvinistes dans toute l'Europe. Rome attend donc cette conversion royale. Et c'est Viogué qui veille au grain sur place. Il surveille la souveraine.
L'arrivée de Descartes à la cour de Suède pourrait bien faire capoter cette conversion. Car l'influent penseur français est certes catholique, mais ses travaux font frémir l'Eglise. [...]
La reine ordonne au philosophe de lui faire cours au château tous les matins à 5 heures. Un horaire que Descartes, peu matinal, déteste. Quatre mois durant, il s'y soumet. Viogué s'émeut de leurs longues conversations. Que peut donc dire Descartes du dogme catholique à la protestante flageolante ? Que lui dit-il de la communion, de la foi, du dogme, du pape ? N'est-il pas un obstacle à cette conversion, si souhaitée par Rome ? Le 1er février 1650, le philosophe se sent mal. Il frissonne, a le hoquet, se couche. Son agonie dure onze jours.
Adrien Baillet, le professeur de grec de la reine, consigne dans son journal que la mort du philosophe français « est bien mystérieuse ». Theodor Ebert a retrouvé le compte rendu du médecin Van Wullen, que Christine de Suède envoie au chevet de son maître en philosophie. Le docteur a soigneusement consigné tous les symptômes. Bien différents de ceux d'une pneumonie. Coliques, frissons, vomissements, chaleurs. Des saignées sont faites, le sang du philosophe est jaune. La reine demande que les courriers de son médecin ne circulent pas. Pourquoi ? Redoute- t-elle qu'on apprenne que le penseur fut empoisonné ?
Le 9 février, au huitième jour de son mal, Descartes réclame qu'on lui apporte un mélange de vin et de tabac. « A l'époque, c'est un remède connu contre l'arsenic. Je crois qu'alors il comprend ce qui lui arrive. Il veut vomir pour recracher le poison », analyse Theodor Ebert. Las, le philosophe est déjà comateux, il respire à grand-peine et s'éteint le 11 février. "
source :Descartes, la thèse du meurtre / Emilie Lanez - Le Point, no. 1950 - Société, jeudi 28 janvier 2010
Cette thèse est réfutée dans un article dont voici les références : Remarques circonspectes sur la mort de Descartes / Carraud Vincent, Verdon Renaud, Dix-septième siècle, 2014/4 (n° 265), p. 719-726.
En voici la conclusion :
Pourquoi avoir réfuté un peu longuement un ouvrage fantaisiste ?
Parce que ce livre a une grande valeur (mé-)méthodologique : en accumulant les indices de tous ordres, il entend se parer d’un appareil démonstratif propre à convaincre ; au fur et à mesure des chapitres, les présomptions, tenues pour des « suppositions fondées », deviennent des acquis et les acquis nourrissent d’autres présomptions ; les conditionnels initiaux deviennent des indicatifs. CQFD : non certes selon une certitude « absolue » (p. 207), mais moraliter loquendo. Quoi qu’il en soit, si le bruit d’un assassinat de Descartes avait déjà été répandu et dissipé aussitôt et si la plupart des documents invoqués ici étaient déjà connus , ce livre trouvera son utilité en ce qu’il rassemble commodément les témoignages sur la mort de Descartes (pp. 238-298). Quant à leur interprétation, rappelons le conseil de Descartes : « En un fait où les présomptions sont contraires aux preuves, on a sujet d’user de beaucoup de circonspection, avant que de rien déterminer. »
Un article du Figaro René Descartes est-il mort empoisonné ? rapporte également les avis d'universitaires français qui accordent peu de crédit à cette thèse :
" Les avis sur cette théorie sont mitigés. Jugée crédible par plusieurs universitaires allemands,elle ne séduit pas tous du tout les spécialistes français du philosophe . Pour l'académicien Jean-Luc Marion, «la question, purement anecdotique, n'a aucun intérêt». Michel Fichant, qui dirige avec lui le Centre d'études cartésiennes, va plus loin : «le journalisme à sensation de M. Ebert ne touche à rien d'essentiel ni même de simplement intéressant». Pour lui, rien ne justifie de «monter de toute pièce une histoire d'assassinat jésuitique à l'hostie, dont il n'y a pas l'ombre d'un commencement d'une preuve».
Les spéculations sur l'assassinat de Descartes ne datent pas d'hier : au lendemain de sa mort, cette hypothèse avait déjà été évoquée. Depuis, plusieurs ouvrages ont fait référence à un assassinat de Descartes par des catholiques… ou des protestants. Mais les preuves formelles qui accusent Viogué sont minces. Cette controverse fait plutôt sourire Xavier Kieft, doctorant en philosophie et très bon connaisseur de Descartes : «Il faut aimer les reconstitutions posthumes. Toute cette affaire est finalement assez drôle». "
Bonne journée.
"
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Résumé de son enquête : l'aumônier de l'ambassade de France à Stockholm, François Viogué, prêtre catholique, aurait éliminé Descartes en lui donnant une hostie empoisonnée à l'arsenic. Viogué a quelques raisons d'en vouloir à son compatriote. Missionnaire apostolique pour les pays du Nord, il déteste l'influence libérale du philosophe sur la jeune reine de Suède, Christine. Pourquoi ? Parce que la reine est luthérienne, mais fait de moins en moins mystère de son intérêt pour le catholicisme. Sa conversion est attendue. Elle serait une prise politique glorieuse pour la papauté, meurtrie par la guerre de Trente Ans qui l'opposa aux luthériens et aux calvinistes dans toute l'Europe. Rome attend donc cette conversion royale. Et c'est Viogué qui veille au grain sur place. Il surveille la souveraine.
L'arrivée de Descartes à la cour de Suède pourrait bien faire capoter cette conversion. Car l'influent penseur français est certes catholique, mais ses travaux font frémir l'Eglise. [...]
La reine ordonne au philosophe de lui faire cours au château tous les matins à 5 heures. Un horaire que Descartes, peu matinal, déteste. Quatre mois durant, il s'y soumet. Viogué s'émeut de leurs longues conversations. Que peut donc dire Descartes du dogme catholique à la protestante flageolante ? Que lui dit-il de la communion, de la foi, du dogme, du pape ? N'est-il pas un obstacle à cette conversion, si souhaitée par Rome ? Le 1er février 1650, le philosophe se sent mal. Il frissonne, a le hoquet, se couche. Son agonie dure onze jours.
Adrien Baillet, le professeur de grec de la reine, consigne dans son journal que la mort du philosophe français « est bien mystérieuse ». Theodor Ebert a retrouvé le compte rendu du médecin Van Wullen, que Christine de Suède envoie au chevet de son maître en philosophie. Le docteur a soigneusement consigné tous les symptômes. Bien différents de ceux d'une pneumonie. Coliques, frissons, vomissements, chaleurs. Des saignées sont faites, le sang du philosophe est jaune. La reine demande que les courriers de son médecin ne circulent pas. Pourquoi ? Redoute- t-elle qu'on apprenne que le penseur fut empoisonné ?
Le 9 février, au huitième jour de son mal, Descartes réclame qu'on lui apporte un mélange de vin et de tabac. « A l'époque, c'est un remède connu contre l'arsenic. Je crois qu'alors il comprend ce qui lui arrive. Il veut vomir pour recracher le poison », analyse Theodor Ebert. Las, le philosophe est déjà comateux, il respire à grand-peine et s'éteint le 11 février. "
source :
Cette thèse est réfutée dans un article dont voici les références : Remarques circonspectes sur la mort de Descartes / Carraud Vincent, Verdon Renaud, Dix-septième siècle, 2014/4 (n° 265), p. 719-726.
En voici la conclusion :
Parce que ce livre a une grande valeur (mé-)méthodologique : en accumulant les indices de tous ordres, il entend se parer d’un appareil démonstratif propre à convaincre ; au fur et à mesure des chapitres, les présomptions, tenues pour des « suppositions fondées », deviennent des acquis et les acquis nourrissent d’autres présomptions ; les conditionnels initiaux deviennent des indicatifs. CQFD : non certes selon une certitude « absolue » (p. 207), mais moraliter loquendo. Quoi qu’il en soit, si le bruit d’un assassinat de Descartes avait déjà été répandu et dissipé aussitôt et si la plupart des documents invoqués ici étaient déjà connus , ce livre trouvera son utilité en ce qu’il rassemble commodément les témoignages sur la mort de Descartes (pp. 238-298). Quant à leur interprétation, rappelons le conseil de Descartes : « En un fait où les présomptions sont contraires aux preuves, on a sujet d’user de beaucoup de circonspection, avant que de rien déterminer. »
Un article du Figaro René Descartes est-il mort empoisonné ? rapporte également les avis d'universitaires français qui accordent peu de crédit à cette thèse :
" Les avis sur cette théorie sont mitigés. Jugée crédible par plusieurs universitaires allemands,
Les spéculations sur l'assassinat de Descartes ne datent pas d'hier : au lendemain de sa mort, cette hypothèse avait déjà été évoquée. Depuis, plusieurs ouvrages ont fait référence à un assassinat de Descartes par des catholiques… ou des protestants. Mais les preuves formelles qui accusent Viogué sont minces. Cette controverse fait plutôt sourire Xavier Kieft, doctorant en philosophie et très bon connaisseur de Descartes : «Il faut aimer les reconstitutions posthumes. Toute cette affaire est finalement assez drôle». "
Bonne journée.
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