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Elégie Louise Labé
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charlotteldsh [ 16/10/2020 à 17:00 ]

Bonjour,

Certains vers de Louise Labé restent difficiles à comprendre, malgré mes recherches, alors je m'adresse à vous :

1) Elégie I : verbe "défaire" :
Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent,
Et de vengeance être exemple me firent

>> me transformèrent ?


2) Elégie II : structure d'une phrase.
"Si toutefois, pour être énamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si sais-je bien que t’amie nouvelle
À peine aura le renom d’être telle ,
Soit en beauté, vertu, grâce et faconde ,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M’ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée."

> Voilà la traduction que je propose, mais je bloque :
"Si toutefois, pour être tombé amoureux,
Tu as demeuré si longtemps dans un autre lieu,
Je sais pourtant bien que ta nouvelle amie (amante),
Aura difficilement la réputation de l’être (OU d'être telle que moi??)
Que ce soit en beauté, en vertu, en grâce ou en éloquence,
Ainsi que plusieurs gens d'esprit du monde ont fait mon portrait, à tort, je crois.

J'ai peur de faire un contresens sur le dernier vers notamment : les gens savants ont fait ce portrait de la poétesse ou de l'amie nouvelle??

Merci beaucoup.

Charlotte

Réponse attendue le 20/10/2020 - 17:10


bml_anc [ 16/10/2020 à 19:03 ]

Bonjour,
Nous ne saurions nous substituer à votre travail de traduction. Néanmoins, la consultation des dictionnaires cités dans notre réponse précédente et la consultation des Elégies de façon plus large nous permet de vous proposer ces premiers éléments de réponses.

1) Sens de défaire dans le vers « Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent »

Au 16e siècle, « défaire » est déjà très polysémique. Le verbe exprime cependant une idée de séparation, souvent d’une destruction, d’une privation. Il est d’ailleurs souvent employé au 16e siècle comme synonyme de « tuer » ou « faire mourir », voire de se suicider dans sa forme pronominal (se défaire). Pour bien comprendre la phrase, il faut élargir le contexte du vers. La poétesse parle d’Amour personnifié qui use des yeux de la poétesse comme d’une arme pour l’asservir elle-même. Ces yeux lancent des « traits » (des flèches dirions-nous pour faire simple), qui se retournent contre la poétesse et lui « défont » ses yeux, c’est-à-dire, lui ôte ses yeux, lui vole, lui détruise. La poétesse tombe alors littéralement « aveuglément » amoureuse, de la même façon que les autres, dont elle se moquait, tombaient amoureux d’elle.

Il faut se souvenir qu’Amour (autrement appelé Cupidon), dans la mythologie romaine, constamment invoquée par Louise Labé (notamment dans le Débat de Folie et d’Amour, qui précèdent les Elégies) est un dieu, représenté comme un enfant aveugle, qui lance des flèches avec un arc. Le fait qu’il soit aveugle signifie deux choses : (1) ses flèches touchent au hasard, et ceux qui sont touchés tombent amoureux ; (2) l’amour est aveugle en ce sens qu’il ne perçoit pas les défauts de l’être aimé.

Dans ce jeu d’images, la poétesse dit donc qu’Amour lui a donné des yeux qui, comme son arc, touchait les autres, c’est-à-dire éveillait leur amour et leur désir. Et c’est la même arme qui l’a touché. Décocher des « traits » avec ses yeux est une image répandue pour signifier que sa beauté éveillait le désir chez les autres qui la regardait. En résumé, la formule très ramassée, comme toujours chez Louise Labé, signifie que celle qui rendait les autres amoureux, et s’en moquait, tombe amoureuse sans même le voir. C’est toujours dans la même idée que le mal qu’elle « souloit reprendre », qu’elle avait l’habitude de moquer, la touche.

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2) Sens de la phrase citée dans l’élégie II

Malgré les nombreuses inversions (licence poétique), il faut comprendre que les « gens savants » ont fait estimée la poétesse (et non la nouvelle amante), belle, vertueuse, gracieuse et éloquente dans le monde. Dit autrement, ils lui ont fait une réputation de femme belle, vertueuse, etc. Les vers suivants en donne d’ailleurs confirmation.

Il faut donc comprendre que la « nouvelle amie » aura beaucoup de peine à avoir une aussi haute (littéralement une "telle") réputation de beauté, vertu, etc. Dit autrement, qu’elle que soit la nouvelle amante de l’aimé, elle ne sera jamais aussi reconnue que la poétesse.

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Pour mémoire et information, voici les ouvrages utilisés :
- collectif, Dictionnaire du moyen-français en ligne;
- A.J. Greimas et T.M. Keane, Dictionnaire du moyen français, Paris : Larousse, éditions 1992 et 2001;
- G. Di Stefano, Dictionnaire des locutions en moyen français, Montreal : Ceres, 1991;
- A. Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris : Le Robert, 1992;
- E. Huguet, Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, Paris : Didier, 1925-1967.
- F. Rigolot, Oeuvres complètes de Louise Labé, Paris : GF Flammarion, 2004.

Pour information, consulter aussi les deux questions suivantes :
- Sur des vers de l’Elégie I
- Sur des vers des Sonnets X et XXIV


En espérant vous avoir été utile,

Le Fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lyon.

Réponse attendue le 20/10/2020 - 19:10