Question d'origine :
Bonjour,
Lors d'un débat avec mes enfants, je n'ai pas su leur expliquer pourquoi, il n'y a pas si longtemps, les hommes et les femmes étaient séparés dans les églises, tout comme il y avait les écoles de filles et de garçons. Mais surtout, qui avait décidé qu'il y aurait, dans les églises, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Y a-t-il quelque chose d'écrit, dans la bible ou les évangiles, qui explique cela ?
Ma question peut vous sembler curieuse, mais j'aimerais bien apporter une explication plausible sur cette origine.
Je vous remercie et vous souhaite une bonne semaine.
Isabelle VERICEL.
Réponse du Guichet
Le 21/03/2006 à 15h23
Nous n'avons pas trouvé de texte stipulant que les femmes doivent être séparées des hommes à l'Eglise mais cette pratique remonte à l’antiquité chrétienne et paraît même, pour les deux auteurs cités ci-dessous, un "progrès" par rapport à la place des femmes dans la liturgie juive. Il s’agit d’une tradition à l’origine à la fois religieuse et sociale (la femme avait de toutes façons une place réduite dans la société civile).
« La solution retenue par les églises syriennes regroupe donc au centre du bâtiment, sur une tribune, la chaire de l'évêque à l'occident et l'arche des Évangiles à l'orient, toutes deux séparées par deux ambons, l'un au sud pour l'évangile, l'autre au nord pour les autres lectures. Cette solution rend possible, par ailleurs, la participation des femmes (baptisées comme les hommes) tout en les maintenant séparées de ces derniers par un chancel qui divise l'église en deux : les femmes au fond, derrière l'évêque, les hommes devant. Une entrée correspond à chacune de ces parties. C'est là une autre grande différence d'avec le culte juif où les femmes avaient un rôle secondaire et où on considérait que c'était sur les hommes seuls que reposait le devoir de remplir la loi cérémonielle ».
Architecture et liturgie, Irène Macquart-Moulin.
« En Israël, cependant, on considérait que seuls les hommes avaient part à cette prêtrise commune de tout le peuple saint déjà décrite dans le chapitre 19 de l’Exode. En conséquence, c’était sur les hommes seuls que reposait le devoir de remplir la loi cérémonielle. De même, il n’y avait pas de culte régulier à la synagogue si dix hommes adultes n’étaient pas réunis, quelque fût le nombre de femmes présentes. Les femmes étaient réduites à un rôle d’assistance priante. […] Mais, dés le début de l’Eglise chrétienne, le « sacerdoce royal » de tous les croyants s’étendit en quelque mesure aux femmes. Il leur était encore strictement prescrit de ne pas s’adonner au « ministère de la parole » et à sa suite logique, le ministère de la prière publique, surtout de la prière eucharistique ; mais elles devaient être baptisées tout comme les hommes, recevoir l’onction du chrême, prendre part aux prières collectives, faire l’offrande à l’Eucharistie et communier. On leur avait donc réservées une place, non seulement comme pieuses assistantes ou auditrices, mais comme prenant une part entière au culte public.
Architecture et liturgie, Louis Bouyer
Tous les auteurs consultés s’accordent pour souligner que le traitement des femmes par l’Eglise vient de l’ambiguïté de l’interprétation de la Bible et des Evangiles, ainsi que des textes de Paul, interprétation inséparable du contexte culturel et social (si la séparation est d’abord due à une conception de la femme comme genre « inférieur », elle est progressivement justifiée par la notion de « convenance », faisant ainsi appel à la morale).
« Les énoncés de la tradition chrétienne sur les rôles respectifs des hommes et des femmes sont indissociables d’un horizon social où les femmes n’ont qu’un accès exceptionnel et limité à l’espace public »
Dictionnaire critique de théologie, dirigé par Jean-Yves Lacoste.
L’article « Femme » du même ouvrage résume les ambivalences de la conception du féminin et ses conséquences sur le rôle et la place des femmes dans l’Eglise. Il souligne que les textes à l’origine du constat de l’infériorité de la femme (particulièrement la Genèse et les Epîtres aux Corinthiens de Paul) sont interprétés au regard de l’ « ethos judéo-héllenistique qui consignait en codes ternaires les devoirs des habitants d’une même maison : la soumission de la femme à son mari, des enfants aux parents et des esclaves aux maîtres ». Dans le même temps, il insiste pour ne pas réduire le texte biblique à cette vision du féminin.
« Dans la Bible :
Le statut d’une mineure :
Les données les plus immédiates de l’A. T. montrent une condition féminine typique d’une société patriarcale. Tributaire du pouvoir masculin (père ou mari), la femme est juridiquement et socialement une mineure dans une société qui pratique la polygamie et admet sa répudiation sans contrepartie (Dt 24,1). Seule la maternité la qualifie socialement. Sa situation économique est aussi précaire. Veuve, elle n’hérite pas de son mari (Nb 27, 8ss). […]. Pourtant, le féminin dans la Bible déborde ces dispositions. »
Le reste de l’article se penche sur le texte de la Genèse, à l’origine d’une vision négative de la femme (Eve serait la responsable du « péché », la tentatrice) qu’une analyse plus fine permet d’infléchir. Il souligne le rôle primordial de certaines femmes dans la Bible (Judith, Esther, Suzanne, etc.), et rappelle des figures du féminin audacieuses et essentielles. Il souligne enfin la prééminence de la figure de Marie et la place faite par Jésus aux femmes dans le Nouveau Testament et revient sur les textes pauliniens à l’origine du rôle mineur des femmes dans l’Eglise (1 Co 14, 34, Col 3, 18).
Le constat est un peu le même pour la théologie féministe, qui voudrait que ce soit reconnue la possibilité d’un ministère des femmes (interdit actuellement par l’Eglise catholique, voir la page L’accès des femmes au service de l’autel, règlement canonique et l’article Femme du Dictionnaire de droit canonique).
« En dépit des us et coutumes en vigueur dans la société et la religion, Jésus eut des amies et des auxiliaires femmes, discuta de questions religieuses avec des juives (à qui il était défendu d’étudier la Thora), enfreignit le tabou du sang en reconnaissant la foi de la femme hémorragique, enfreignit, dans l’histoire de la Samaritaine rencontrée près du puits, le double tabou qui interdisait de parler d’une part aux femmes en public, d’autre part aux Samaritains. Le modèle prôné par Jésus, tel qu’il est décrit dans les Evangiles, englobait les femmes au même titre que les autres groupes d’opprimés ; il était radicalement contre-culturel. Et il perdura dans les premières communautés chrétiennes, où les femmes jouèrent un rôle actif dans des ministères variés. Mais cette liberté des femmes fut progressivement restreinte lorsque l’Eglise prit conscience que le retour du Seigneur n’était pas imminent, et oublia, ou ignora, l’égalité théologique en s’adaptant définitivement aux structures culturelles patriarcales des sociétés juives et héllénistiques. ».
La femme dans l'Eglise : tradition chrétienne et théologie féministe, Anne E. Carr
Voir aussi :
Femmes et célébration eucharistiqueMicheline Laguë, Université Saint-Paul, Ottawa
Le christianisme et les femmes : vingt siècles d'histoire, A.-M. Pelletier.
La femme : ce qu’en disent les religions, Evelyne Martini
L’exil féminin : antiféminisme et christianisme, Jean-Louis Aubert, qui revient très longuement sur les textes de Paul (chap. Saint Paul misogyne ?), les deux pôles du féminin dans la religion chrétienne : Eve et Marie, la séductrice et la Vierge, l’impureté supposée de la femme et bien sûr la peur de la sexualité, qui conduit à une interprétation négative des textes bibliques et à leur utilisation au profit de l’ordre moral.
Petit rappel sur la difficile introduction de la mixité à l’école, qui est encore aujourd’hui ponctuellement remise en cause, au nom de la morale, ou même, autres temps, autres moeurs, de l’égalité entre les sexes… :
Les filles à l’école sur le site de l'Académie de Rennes.
La mixité dans la France d'aujourd'hui, sur le site du Sénat.

Site de l’Abbaye de Jouarre
Réponse du Guichet
Le 22/03/2006 à 10h23
Pour compléter la réponse du Département Civilisation et la confirmer, voici quelques indications :
1)En ce qui concerne le rôle de la femme dans les cérémonies et le culte, le Vocabulaire de théologie biblique (Cerf, 1995, p. 439) mentionne que "La Loi [biblique] maintient la femme au second rang. La femme n'a pas de participation officielle au culte ; si elle peut se réjouir publiquement durant les fêtes, elle n'exerce pas de fonction sacerdotale ; seuls les hommes sont tenus aux pelerinages d'obligation"
2)Quant à la séparation à l’église, pendant les offices, des hommes et des femmes, elle a correspondu plus à un usage qu’à une obligation. La tradition en semble ancienne mais n’est liée à aucune référence biblique, ni évangélique. Il n’est pas non plus fait mention de cette séparation dans les actes des Conciles, toutefois on trouve dans le Code du Droit canonique (Codex juris canonici Pii X Pontificis Maximi, Romae, Typis vaticanis, 1919) [SJ J 111/5] des références concernant l’usage des églises :
Ce code souligne que la séparation des hommes et des femmes est "souhaitable" selon l’antique discipline (Can. 1262, § 1) (Optandum ut, congruenter antiquae disciplinae mulieres in ecclesia separate sint a viris)
De même a été permise l’assignation de places distinctes aux magistrats et dignitaires en se conformant aux lois liturgiques (can.1263).
Le même code demande que les hommes à l’église se découvrent et que les femmes aient la tête couverte et s’habillent modestement : "capite coperto et modeste vestitae"
Le Cours de législation civile ecclésiastique de Mgr André (Rodez, 1884) [SJ J 143/16] dans son règlement concernant la conduite des fidèles et le bon ordre à l’intérieur de l’église, apporte des précisions dans son art 3 : "Les hommes se tiendront découverts ; ils se placeront à droite de l’entrée principale et dans les chapelles. Les femmes et les filles se placeront à la gauche dans la chapelle de la sainte vierge. Elles auront soin de ne pas s’approcher de trop près des autels où l’on célèbre la sainte messe."
Même recommandation dans les Instructions sur le Rituel par L. A. Joly de Choin (Paris, Gauthier, 1828) [SJ LB 25/2] : "Quand on est à l’église, on doit éviter toute posture qu’on ne se permettrait pas devant les grands de la terre. Il serait à souhaiter que les femmes y fussent séparées des hommes. Saint Paul (I , Cor, II) veut que les hommes y aient la tête nue et que les femmes y soient voilées"
On voit que ces textes sont pour la plupart du XIXe siècle. D’après un ecclésiastique que nous avons consulté, la séparation des hommes et des femmes dans les églises était un usage et n’était pas appliquée partout, certains curés suivant ou non ces recommandations.
Ces recommandations valables, semble-t-il, du XVIIIe au XXe siècles restèrent en usage jusqu’au concile de Vatican II.
Elles sont d’ailleurs encore valables dans l’Eglise orthodoxe.
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