Question d'origine :

Bonjour,

j'ai lu il y aquelques temps un livre de Françoise Chandernagor, "les enfants d'Alexandrie" dans lequel elle parle d'"enfants délicieux", enfants esclaves achetés par les riches romains.

¨Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur ce sujet ? Etait-ce une pratique courante ?

Merci par avance.

Salutations.

Réponse du Guichet

Avatar par défaut Y. E. - Département : Civilisation
Le 20/09/2021 à 09h28

L’entourage d’enfants esclaves était une grande source de plaisir pour les nobles romains au tournant entre la République et l'empire, et s'inscrivait pleinement dans la pratique du banquet.

Bonjour,

Vous souhaitez en savoir plus sur ce qu'étaient les «enfants délicieux» dans la société romaine antique.

L’écrivain Joël Schmidt décrit le sort de ces jeunes esclaves, tout entier dédiés au plaisir de leur maître dans son ouvrage Vie et mort des esclaves dans la Rome antique (p. 64-65):

"Rome, au lendemain des conquêtes, se plonge avec délice dans les plaisirs homosexuels qu’elle pratique avec commodité sur la personne des esclaves. De jeunes garçons nus, juchés sur des estrades dans les marchés d’esclaves, affectent la gentillesse, minaudent, usant d’agacerie lascive pour se faire acheter par des Romains encore tout émus de la nouveauté d’un vice, autrefois défendu par les lois et désormais permis et même recommandé (Stace, Silves, I, 1). Sitôt achetés ces esclaves grossissent la troupe des mignons aux cheveux longs et frisés qui servent d’objets de luxe, au même titre que de précieux bibelots, deviennent les échansons des banquets, se font caresser au passage par les convives, puis passent dans les chambres, quand le festin est achevé. D’autres, rangés comme des troupeaux, forment une sorte de garde homosexuelle d’honneur, les frisés ne se mêlant pas avec ceux qui ne le sont pas (Sénèque, Epîtres, 95)."

 

Géraldine Puccini-Delbey, maître de conférences de langue et littérature latines à l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, confirme l’existence de ces jeunes esclaves dans son ouvrage La vie sexuelle à Rome. Selon elle également, il s’agit uniquement de jeunes garçons.

"Si un esclave de sexe masculin peut occuper, auprès de son maître, une place privilégiée grâce à leurs relations sexuelles et devenir son puer delicatus, son esclave sexuel favori, il n’existe pas pour les femmes esclaves de concept identique qui en feraient des puella delicatae."

Elle consacre un passage de son ouvrage (« Luxe calme et volupté » : la culture du banquet et les pueri delicati, p.156) à la figure de ces « enfants délicieux », qu’elle définit ainsi :

" Cet enfant aux longs cheveux incarne la beauté et fait les délices de son maître. Il est une réalité typiquement romaine que Plutarque définit comme « un petit garçon de plaisir » qui sert de jouet, pas nécessairement sexuel, à son maître. Il peut être, simplement par sa présence, une forme de divertissement, comme le montre l’exemple d’Auguste qui recherche, pour jouer aux dés, aux osselets ou aux noix, « de très petits enfants, au visage et au babil agréables, surtout des Maures et des Syriens ".

Florence Dupont, professeure émérite à l’université Paris Diderot, a étudié cette figure en détail dans un article paru en 1981 dans la revue Raison Présente, Rome : des enfants pour le plaisir, que vous trouverez en pièce jointe.

Elle évoque elle aussi la relation particulière qui unit le maître et ses jeunes esclaves, et confirme que celle-ci, si elle est toute entière empreinte d’érotisme, ne se réduit pas à la seule dimension sexuelle. Elle l'inscrit dans le cadre plus général de la conception du corps et des relations affectives dans le monde romain.

" Banquets, bains, promenades : une cohorte de pueri y accompagne leur maître, quand il est riche, et un ou deux, quand il l'est moins. Ces enfants font leurs « délices » (14). Bien sûr, ces pueri sont esclaves ou affranchis. Comme si les plaisirs qu'apporte la présence des enfants auprès d'eux était nécessaire aux Romains mais ne pouvait se réaliser, la plupart du temps, que par des voies détournées, pour ne pas dire perverses. Comme si les Romains préféraient vivre le rapport de paternité — puer/pater familias — non pas dans le dialogue père/ fils, mais maître/esclave.
En réalité, ce n'est qu'avec les enfants serviles que les Romains découvrent la positivité de l'enfance, y compris dans son âge le plus tendre. Quel âge, en effet, ont ces « délices » ? Les inscriptions funéraires évoquent le souvenir douloureux de bambins de trois ans ou même de quelques mois qui, disent-elles, furent le delicium de leur maître. Certains donc ne parlaient pas encore qu'ils charmaient déjà de leurs jeux gazouillants les temps de loisir du dominus. Maures, Syriens, Alexandrins (15), nus, parés d'or et de pierres précieuses, leur beauté gracile décorait les jardins, les portiques et les festins comme sur les fresques des murs voletaient des Amours-enfants. Et c'est avec le même attendrissement esthétique que les riches Romains aimaient à les entendre babiller, comme ils prenaient plaisir aux gazouillis des oiseaux. "

Dans l’ouvrage l’érotisme masculin dans la Rome antique, qu'elle a écrit avec Thierry Eloi, maître de conférence à l'université de Perpignan, elle décrit ces délices du banquet, et replace cette pratique dans l’histoire romaine :

"Ces délices romaines du banquet conjuguent la présence de jeunes esclaves à la beauté grecque, pueri delicati, et la pratique d’une poésie légère, uersiculi, elle aussi teintée d’hellénisme. Ces garçons sont une forme de luxe et caractérisent les banquets des nobles romains de la fin de la République (à partir du IIe siècle av. J.-C.) et de l’Empire, on ne les trouve pas encore dans les comédies de Plaute. Plus un banquet est raffiné, plus les pueri delicati y sont en grand nombre et d’un plus grand raffinement. Images gracieuses et parfumées, ils sont offerts au plaisir des yeux, à l’inverse des corps obscènes auxquels s’adressaient les invectives et les épigrammes.
Ces pueri delicati sont aussi les destinataires ou les ornements d’une autre poésie. Autant les épigrammes obscènes étaient agressives, autant les uersiculi, les épigrammes érotiques qu’échangent les banqueteurs, ressemblent aux pueri delicati : ils ont de la unenustas, du lepos. Tout est délicat au banquet : les garçons, les buveurs et les poèmes.
Au cours du banquet, il va se nouer entre les convives et les jeunes esclaves d’une part et d’autre part entre les convives eux-mêmes, indifféremment hommes ou femmes, des rapports érotiques très particuliers, « délicieux », qui émeuvent les regards, les voix et les corps, mais sans jamais que ces jeux permettent le surgissement du physiologique qui ferait basculer l’érotisme dans une sexualité répugnante et décevante. "

 

Nous vous souhaitons bonnes lectures,

Le département civilisation

 

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