pourquoi dit-on un s ou un a et par contre la lettre s ou a ?
Question d'origine :
pourquoi dit-on un s ou un a et par contre la lettr s ou a ?
Réponse du Guichet
En français, le genre des noms inanimés est largement arbitraire, et dépendent de l'usage... mais les noms de certaines lettres de l'alphabet ont varié dans l'histoire, et le genre de f, h, l, m, n, r, s, s'il obéit à un usage très majoritaire au masculin, c'est pas entièrement fixé.
Bonjour,
En français, le genre de la plupart des noms inanimés est arbitraire - c'est-à-dire qu'il n'est pas motivé par le sens, mais dérive de l'usage, à l'inverse de certains noms désignant des animés - mais pas tous - dont le genre est lié au sexe de l'animal évoqué. Et comme nous l'apprend Le Bon Usage, "le genre des noms inanimés est dû à leur origine et aux diverses influences qu'ils ont subies" et "beaucoup de noms ont changé de genre au cours de l'histoire". Ce qui est singulièrement le cas pour les noms de lettres. La question du genre des lettres a déjà été abordée ici. Voici ce que nous vous répondions il y a quelques années, citant toujours Le Bon Usage :
Noms des lettres
Comme il y a identité (et donc autonomie) en français entre le nom d’une voyelle et le son qu’elle représente, ce nom est masculin […].
Les lettres-consonnes sont désignées, oralement, par un nom qui est formé du son (ou d’un des sons) que représente la lettre, suivi ou précédé d’une voyelle […]. Ces noms de consonnes sont généralement masculins.
Le genre masculin est incontesté lorsqu’il s’agit des consonnes dont le nom commence par une consonne : un b, un c, un d, un g, un j, un k, un p, un q, un t, un v.
Mais lorsque le nom des consonnes commence par une voyelle , f, h, l, m, n, r, s [pour x, voir plus bas], il est féminin selon Littré et selon l’Ac. 1932-1935 (qui donne pourtant deux genres à f […]). Cet usage existe encore, mais le masculin prévaut très nettement, notamment parmi les grammairiens et les linguistes d’aujourd’hui, y compris l’Ac., dans l’édition en cours depuis 1986. […]
Pour x, les dictionnaires sont quasi unanimes à lui donner le genre masculin (Laveaux [1828] et Bescherelle [1846] font exception). […]
Les lettres w, y, z ont un nom plus complexe […]. Ces trois noms sont masculins. […]
Les lettres employées comme symboles mathématiques, qu’elles appartiennent à notre alphabet ou à d’autres alphabets […], sont du masculin […]. »
La Banque de dépannage linguistique confirme : « Pour ce qui est du genre des noms des lettres de l'alphabet français, la majorité des auteurs s'entendent sur le genre masculin ; même si une minorité d'entre eux donne le genre féminin aux noms des consonnes commençant par une voyelle (f, h, l, m, n, r, s), c'est le masculin qui prévaut aujourd’hui pour toutes les lettres de l'alphabet français dans la majorité des ouvrages. »
La quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française, consultable sur l'ATLIF, montrait déjà en 1762 la concurrence entre deux usages. Voyez cette remarque à l'entrée "S" :
S. Substantif féminin suivant l'ancienne appellation qui prononçoit Esse; & masculin, suivant l'appellation moderne qui prononce Se, comme dans la dernière syllabe du mot Masse.
Et voici l'entrée F :
F. Substantif féminin suivant l'ancienne appellation qui prononçoit Effe; & masculin suivant l'appellation moderne qui prononce Fe. Cette dénomination qui est la plus naturelle, est aujourd'hui la plus usitée.
Tandis que l'entrée G, par exemple, ne témoigne d'aucune alternative :
G Lettre consonne, la septième de l'Alphabet. Il est substantif masculin. Un grand G.
Le blog monsu.desiderio évoque ces péripéties au cours de ces derniers siècles :
Les noms parfois féminins
Ce sont ceux des consonnes qui commencent par une voyelle lors de l'épellation : f, h, l, m, n, r, s. Un cas particulier, « x », le plus souvent masculin, mais qui a été utilisé au féminin durant le XIXe s. Ces usages peuvent sembler affectés, mais j'aime bien ce côté désuet. L'Académie et Littré donnent le genre féminin pour ces consonnes.Pourquoi est-on passé à la généralisation du masculin dans l'usage courant ? À cause d'une épellation nouvelle et sans grand succès durant le XIXe s. et jusqu'à la moitié du siècle suivant, on a dit : be, ce, de, fe... le, me, ne... re, se... et même kse. Cette prononciation est dite moderne car elle provient de Port-Royal, au XVIIe s. L'autre prononciation, plus ancienne, est médiévale, mais elle a été révisée par Ramus à la Renaissance [...].
Il a donc révisé le système et a imposé les formes cé, ka comme kappa, qu pour rappeler le rôle de la lettre en latin ou l'orthographe en français, puis esse afin d'éviter la confusion avec c. [...] Nous devons aussi à Ramus le nom des lettres dites ramistes. Le latin et l'ancien français ne faisaient pas de différence entre i (capitale, lettre interne) et j ou i long (minuscule comme lettre initiale, parfois en finale), entre u (minuscule, lettre interne et finale) et v (capitale, lettre initiale). Ramus n'invente pas ces lettres, elles existaient avant lui et c'est Sylvius qui le premier leur attribue une fonction référentielle différente et non plus contextuelle. Toutefois, c'est Ramus qui nomme ces lettres i, ji pour rappeler l'origine en i, i grec et non pas ipsilon comme en italien ou upsilon comme en grec, u et vé.
c) Les noms issus de lettresC'est un peu au K par K... On pouvait écrire les lettres sous un nom complet, il en est resté des noms de choses : une esse ou crochet, un ixe ou tabouret, un té. Pour « esse », le genre est en train de changer. Ainsi votre « h » était-il aussi une « hache ». Effe, elle, emme, enne, erre, esse sont des mots qui ont pu s'écrire et qui s'écrivent encore, mais ils semblent surranés.
Le linguiste Marc Arabyan dans son article Le nom de la lettre et son inscription paru en 2001 dans Modèles linguistiques et disponible en ligne sur OpenEdition, assimile la simplification du noms des lettres depuis leurs étymons grecs (alpha, bêta, gamma, etc), et cela ne date pas d'hier puisque la tendance remonte à la fin de l'époque romaine :
C’est avec l’extinction, il y a quinze siècles, des grammairiens romains, les derniers à épeler en grec d’autres langues que le grec, que la lettre de l’alphabet, qui pourtant sert à nommer tous les autres objets du monde, a perdu son nom. Les signes annexes s’en sont mieux tirés, qui ont reçu des noms orthographiés tout au long : [#], c’est « dièse » ; [@], c’est « arrobas » (aujourd’hui « arobace ») après avoir longtemps été « a commercial », [&], c’est « esperluette »… tandis que [a] s’est réduit à « a », [b] n’étant pas « *bé », etc. Le mot « alphabet », formé sur alpha et bêta – faut-il le rappeler –, n’évoque plus qu’un passé culturel révolu, le monde grec dans ses origines – et des lettres qui n’ont plus court, sinon en mathématiques et en physique (nucléaire). Si α, β, γ continuent de rayonner, ils sont bien les seuls. Le mot « abécédaire », formé sur a, *bé, *cé, *dé, plus proche de nous, rappelle l’école primaire de Victor Duruy et de Jules Ferry. Il ne renvoie pas à la lettre en tant que signe linguistique : il désigne la forme de la lettre-objet, des lettres brodées ou peintes, ouvrages de demoiselles ou logos sur les murs des villes. Tout se passe en effet comme si la perte du nom entraînait la dissociation de l’unité du signe au profit du seul signifiant [...]
Si la forme masculine d'une lettre comme M a pu devenir largement majoritaire (mais pas exclusive, selon Wikipédia) c'est peut-être par analogie avec les noms des voyelles et des consonnes B, C, D, G, J, K, P, Q, T et V, toujours traitées au masculin ?... Nous ne pouvons qu'en former l'hypothèse, mais une chose est sûre : en linguistique, comme le disait le regretté Alain Rey, c'est l'usage qui a raison...
Bonne journée.
Le boom des retraductions