Question d'origine :
Y-a-t-il beaucoup de désavantages de vivre sa vie selon une idée et ainsi les idéalistes et les idéologues ne risquent-ils pas de passer à côté de pas mal de 'bonnes choses'?
Réponse du Guichet
Dans l'histoire de la pensée, l'idéalisme s'est peu à peu dissocié de la grande tradition philosophique qui l'opposait au matérialisme pour bénéficier d'une définition plus restreinte, très répandue dans le langage courant. Alors qu'un penseur idéaliste subordonne l'existence à la pensée, un "idéaliste" est un qualificatif servant (souvent péjorativement) à décrire un individu en quête d'idéal, bercé d'illusions ou déconnecté de toutes réalités. Les idéalistes sont des individus moteurs dans nos sociétés. Mais le découragement, la déception ou la désillusion peuvent perturber la réalisation de leurs projets.
Bonjour,
Le mot "idéaliste" peut parfois faire l'objet de nombreux contresens car celui-ci renferme plusieurs significations. Si dans notre imaginaire commun le mot renvoie à une personne qui obéirait "à un idéal, qui croit à des valeurs absolues d'ordre moral, social, intellectuel, etc., pour améliorer la société ou l'Homme" (Larousse) et dont les aspirations peuvent être jugées illusoires, chimériques ou déconnectées du réel, son origine est distincte et est à chercher du côté de l'histoire de la philosophie.
Étymologiquement, le terme "idéaliste" est un dérivé du mot "idéal", qui trouve ses racines dans le latin tardif "idealis" signifiant "relatif à une idée". À son tour, "idealis" découlerait du mot latin "idea", qui est emprunté au grec ancien "ἰδέα" (idéa) signifiant "forme" ou "apparence". Le mot est indissociable de la Théorie des formes de Platon, pour lequel le monde des idées constitue la vraie réalité (La Toupie).
En effet en philosophie, l'idéalisme possède une toute autre signification que dans le langage courant. C'est une école de pensée dont les origines remontent à la Grèce antique. Elle a pour caractéristique de subordonner l'expérience à la pensée (Universalis). Explication : selon les penseurs idéalistes (Berkeley, Hegel, Kant, Fichte, Platon), la réalité n'existerait pas en dehors du sujet qui se la représente. Lorsque nous voyons, écoutons, touchons, nos filtres sensorielles humains déformeraient nécessairement la réalité, ou du moins n'en révèleraient qu'une partie. Nous serions voués à connaitre les choses uniquement telles qu'elles nous apparaissent et non pas telles qu'elles sont. Ainsi si la réalité ne s'éprouve qu'au travers de nos sens et que le monde n'existe pas sans un sujet pensant pour l’apercevoir, la réalité ne peut être que le reflets des idées de ce dernier.
Voir ce petit podcast philo qui explique clairement cette notion en 3 minutes chrono.
Opposés aux idéalistes, on trouve le courant "matérialiste" (Épicure, Engels, Spinoza). Celui-ci suppose l'existence d'un monde en soi, extérieur à nos représentations. Ici aussi les mésinterprétations sont grandes, tant on a l'habitude d'associer "matérialiste" à des comportements attachés aux plaisirs superficiels ou à l'argent.
Selon ces penseurs, le monde réel est matériel, des objets physiques qui le constituent jusqu'à nos idées, qui sont le produit d'un agencement particulier de la matière (système nerveux, cerveau etc.). Ainsi, nos idées dériveraient des interprétations du monde réel que nous produisons. Ce n'est pas un hasard si cette doctrine est associée au mouvement marxiste révolutionnaire. Le rôle de la matière et des idées, où plutôt de la préexistence ou non de l'un sur le second, implique nécessairement une réflexion sur Dieu et la place occupée par les hommes et les femmes sur Terre :
La question de la position de la pensée par rapport à l’être — celle de savoir quel est l’élément primordial, l’esprit ou la nature — a pris, à l’égard de l’Église, la forme aiguë : le monde a-t-il été créé par Dieu ou existe-t-il de toute éternité?
Selon qu’ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l’esprit par rapport à la nature, et qui admettaient, par conséquent, en dernière instance, une création du monde, de quelque espèce que ce fût — et cette création est souvent, chez les philosophes, comme par exemple chez Hegel, encore beaucoup plus compliquée et plus impossible que dans le christianisme — ceux-là formaient le camp de l’idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l’élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.
Source : K. Marx et F. Engels : Études philosophiques, (pp. 23-24)
Voir également - Le matérialisme en 4 minutes !
Bien qu'un petit peu long, ce petit aparté permet de redonner une signification sur le temps long à un terme dont l'utilisation contemporaine a atrophié une partie du sens. Concernant l'histoire de ce contresens, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture de cet article d'Isabelle Thomas-Fogiel qui étudie la transformation de la signification du mot qui s'est opérée au fil des siècles, jusqu'à faire de l'idéalisme l'antonyme du réalisme : L’opposition entre réalisme et idéalisme ? Genèse et structure d’un contresens (Revue de métaphysique et de morale, 2017 p. 393 à 426).
Se positionner en idéaliste aujourd'hui, c'est donc aussi s'inscrire dans une tradition philosophie millénaire aux enjeux considérables. Si maintenant en revanche, vous vous intéressez aux conséquences d'une vie menée en "idéaliste", au sens commun, nous vous renvoyons au site queveutdire.com, qui a fourni un travail sérieux sur l'histoire de cette notion, avant d'en dégager les "pour" et les contre". L'idéalisme y est décrit comme l'un des moteurs de l'humanité :
Premièrement, la motivation intrinsèque qui anime les idéalistes est souvent contagieuse car elles ou ils sont non seulement déterminés à travailler sans relâche pour la réalisation de leurs idéaux, mais leur passion et leur dévouement peuvent inspirer et galvaniser ceux qui les entourent ;
Deuxièmement, leur croyance indéfectible en la possibilité du changement les place souvent à l’avant-garde des grandes innovations et découvertes. Il est difficile de sous-estimer la puissance de quelqu’un qui croit vraiment que l’impossible peut être possible ;
Enfin, leur aspiration à un monde meilleur les rend souvent plus empathiques et compréhensifs, valorisant les liens humains et cherchant toujours à comprendre et à aider autrui.
Cependant, l’idéalisme n’est pas sans ses inconvénients et l’une des plus grandes faiblesses des idéalistes est la désillusion. Le chemin vers la réalisation de grands idéaux est rarement linéaire et, souvent, les idéalistes peuvent se sentir profondément déçus ou frustrés lorsque leurs visions ne se matérialisent pas comme ils l’avaient espéré. Cet élan vers des aspirations élevées, s’il n’est pas équilibré par une dose saine de réalisme, peut également conduire à une perception faussée de la réalité. En s’accrochant trop fermement à ce qu’ils espèrent voir, certains idéalistes peuvent mal interpréter des situations, entraînant parfois des décisions malavisées.
Source : Queveutdire - Qu'est ce qu'être idéaliste - définition.
Gare donc à la désillusion et l'erreur de jugement. Un idéaliste qui prendrait trop de distance avec la réalité pourrait en avoir une perception faussée, conduisant à de mauvaises interprétations/décisions qui entraineraient de la frustration, de la déception, des désillusions etc.
Enfin, le tempérament idéaliste est l'un des 4 grands tempéraments psychologiques formés par le psychologue David Keirsey à partir des 16 types de personnalités que composent le test de Myers-Briggs, découvrez en les particularités et faites le test de votre côté !
Bonne journée,
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