Les humains ont-ils toujours eu besoin de la religion et de la philosophie ?
Question d'origine :
Comme la vie est difficile pour tout le monde, est-ce que chacun se trouve des points d'appui? Certains par exemple vont s'appuyer sur une religion ou une philosophie pour supporter les difficultés de la vie. D'autres par exemple vont s'appuyer sur une passion, un centre d'intérêt personnel pour supporter les difficultés de la vie...chacun va-t-il en effet se chercher quelque chose qui va l'aider à traverser les difficultés de la vie?
Réponse du Guichet
Philosophie, religion et passions, dans le sens d'activités intenses occupant l'esprit, s’imposent depuis toujours comme des réponses à la vulnérabilité humaine. Qu’il cherche la sagesse, le sacré, la vérité ou l’émotion, l’homme s'appuie sur ces ressources pour penser, donner du sens au monde qui l'entoure ou fuir l’absurde...
Bonjour,
Oui, il est fréquent qu'un individu cherche des points d’appui, qu’ils soient spirituels, philosophiques ou liés à des passions, pour faire face aux difficultés rencontrées dans sa vie. Ces béquilles peuvent rendre l'existence plus facile, plus agréable, plus sensée et, par la négative, moins pénible et moins angoissante...
De nombreuses études tendent à montrer que les pratiques religieuses pourraient être corrélées à de plus hauts niveaux de "contentement et de satisfaction". Le lien entre foi et bonheur pourrait même être plus ténu que l'on ne pense, d'après cet article du National Geographic : La religion peut-elle nous rendre heureux ? (2025) qui fait le point sur les avancées de la recherche sur la question. Les communautés religieuses, omniprésentes dans l'histoire, remplieraient en réalité des besoins fondamentaux chez les humains :
Pour Brendan Case, c’est le soutien social qu’apportent les communautés religieuses qui semble être la clé, ainsi que le sens, la raison d’être et la consolation qu’elles offrent. « Si les communautés religieuses sont probablement aussi omniprésentes dans les cultures humaines, c’est parce qu’elles satisfont un besoin humain fondamental, peut-être même une nécessité, de trouver une communauté morale orientée vers le sacré ou le divin ou le transcendant », explique-t-il en paraphrasant l’analyse du sociologue français Émile Durkheim traitant des raisons pour lesquelles les êtres humains sont des animaux intrinsèquement religieux.
Source : La religion peut-elle nous rendre heureux ? - National Geographic (2025).
Cela ne veut pas dire que ce besoin est nécessairement laissé vacant. Dans des sociétés occidentales de plus en plus sécularisées, où l'athéisme est plus prégnant que jamais et dans lesquelles l’État s'est progressivement laïcisé, cet esprit communautaire s'est tout simplement déplacé vers d'autres activités, comme l'explique le politologue Robert D. Putman dans ce même article :
Ainsi que l’explique Robert D. Putnam, politologue émérite de l’Université Harvard, dans son livre Bowling Alone, pour les non-croyants, d’autres types de communautés, comme les ligues de bowling ou les clubs de bienfaisance, sont susceptibles d’offrir le même sentiment de but, le même cadre rituel et la même impression de communauté que la religion. Cependant, Brendan Case met en garde : celles-ci pourraient ne pas avoir d’effet aussi puissant que les groupes religieux.
Source : La religion peut-elle nous rendre heureux ? - National Geographic (2025).
Ces effets puissants ressentis lors d'expériences collectives religieuses furent analysées dès le début du 20ème siècle par des sociologues comme Émile Durkheim. Son essai intitulé Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912) examine sociologiquement ces moments "d'effervescence collective", jusqu'à décrire spécifiquement l'énergie qui traverse les coreligionnaires au moment du culte et qu'il nomme "mana". Même si les fondement d'une religion peuvent être discutables, "cette force est réelle, souligne Durkheim, et donc, même si le dogme ou la doctrine de la religion sont faux, l'expérience religieuse est fondée sur une force physique, une sorte d'électricité que nous ne pouvons pas écarter comme une simple illusion." (Wikipédia). Pour Durkheim, aussi longtemps qu'il y aura des hommes, des religions et des rites se développeront et accompagneront l'existence humaine. Ces récits collectifs, cette recherche de transcendance et ces réunions communautaires sont des invariants de l'Histoire, indépendamment de l'époque ou du lieu.
D'un point de vue philosophique, la religion semble s'imposer aux humains comme une réponse à l'absurdité de l'existence qui leur permettent de donner du sens. Paradoxalement, ces mêmes difficultés les conduisent autant vers la religion qu'elles peuvent les en éloigner. En ce sens, l'encyclopédie philosophique en ligne dresse un portrait aussi intéressant qu'ambigüe du fait religieux :
Là où les religions peuvent paraître indispensables, c’est à propos du sens de la vie. La vie humaine sans religion serait dénuée de sens à cause de la souffrance et du mal en général. Pour croire en l’humanité et pour croire que vivre n’est pas une absurdité, il faudrait s’en remettre à un Dieu ou à une réalité ultime qui par-delà les apparences assure que la vraie vie ou le salut est possible. Les religions seraient des pratiques permettant de garder le lien avec ce qui donne sens à la vie, car la vie humaine en elle-même, coupée de ce lien, serait absurde. On objectera que justement le mal, notamment le mal gratuit et absurde qui frappe les innocents ou ceux qui ne le méritent pas laisse à penser qu’il n’y a pas de Dieu providentiel ou de principe bon au fondement du monde. Le mal et l’apparente absurdité de la vie reçoivent donc deux interprétations opposées. D’un côté, le mal et l’absurde engagent à se tourner vers les religions comme réponse et espérance que le Bien peut triompher. D’un autre côté, ils servent d’objection contre ceux qui croient qu’il y a un Dieu ou un être bienveillant qui veille sur l’existence : si un principe bon existait, alors il n’y aurait pas ce mal et cette absurdité, tel est, en résumé, l’argument du mal contre l’existence de Dieu.
Source : L'encyclopédie Philosophique.
Les Pensées du philosophe janséniste Blaise Pascale, et tout particulièrement les passages sur la notion de divertissement, peuvent être mises en relation avec l'extrait proposé ci-dessus. Derrière le divertissement pascalien, comment ne pas penser aux passions qui nous agissent, ces occupations qui nous plongent dans un "état affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie mentale" (Le Robert) ? Pour le philosophe, le divertissement résonne comme une stratégie d'évitement, une diversion capable de détourner la pensée des maux qui l'agissent pour mieux les supporter. Et à la source de tous ces maux, une condition de faible mortel que l'homme est incapable d'oublier...Les analyses publiées sur ce site retranscrivent très bien le cheminement intellectuel de Pascal :
Le divertissement est d’abord considéré du point de vue du moraliste. Pascal part d’un constat de disproportion : dans le foisonnement des activités humaines, chasse, guerre, affaires, il n’y a pas de commune mesure entre l’objet poursuivi et l’ardeur qu’on met à le poursuivre, malgré les maux et les déceptions inévitables. Le philosophe voit là une marque de vanité : "Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre". Mais cette première étape, qui correspond à peu près au jugement d’un stoïcien, est superficielle et insuffisante : elle est moralisante au mauvais sens du terme, car elle s’arrête aux effets sans parvenir à leur raison. Passant à un point de vue plus compréhensif, Pascal observe que l’origine de cette agitation consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.
Cette hypothèse, il la confirme à la manière des physiciens par une série d’expériences fondées sur l’observation de la réalité sociale, et par une démarche d’ensemble qui rappelle celle de la raison des effets. La première étape prouve la nécessité du divertissement : elle est faite sur un cas qui résume tous les autres. Un roi devrait en théorie avoir l’esprit content de contempler la gloire majestueuse qui l’environne ; mais si nous faisons en pensée l’épreuve de le laisser seul penser à soi sans ses amusements ordinaires, danse, jeu, agitation de sa cour, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables » ; donc « un roi sans divertissement est un homme plein de misères". La démonstration vaut a fortiori pour les autres cas de la condition humaine et de la vie ordinaire, où les effets du divertissement sont moins visibles, mais non moins réels. En découle une autre conclusion : le divertissement n’est pas si vain qu’il semble, il a pour fonction de rendre l’homme heureux en lui faisant oublier sa misère naturelle.
Source : Fragment Divertissement n° 4 / 7 - Les Pensées de Blaise Pascal
Voir aussi l'émission France Culture : Épisode 1/4 : Pascal, "Peut-on demeurer en repos dans une chambre ?" - Les chemins de la Philosophie.
Pascal voit dans le divertissement une réponse pratiquement universelle à l’angoisse et à la misère de la condition humaine. Pour lui, il vaut mieux une confrontation sincère avec ses propres manques et ses questionnements, qu'entretenir une quelconque forme d'illusion. Car en se livrant à des passions ou à des distractions, l’homme détourne son regard des questions essentielles, notamment celle de la mort et du sens de la vie...
Dans une version réactualisée l'athéisme spirituel, basé sur les réflexions d'Albert Einstein, promet une nouvelle forme de spiritualité à l'ère du "désenchantement du monde" (célèbre expression de Max Weber reprise par Marcel Gauchet). André Comte-Sponville, dans son essai L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu (2006) défend la possibilité de vivre une vie spirituelle, principalement animée par le sens ou la beauté de l’univers et des relations humaines, et ce indépendamment des anciennes doctrines religieuses.
Bonne journée.
French Theory