Pouvez-vous m'expliquer l'expression "ça se fait pas" ?
Question d'origine :
Pouvez-vous me renseigner sur l'expression morale 'ça se fait pas' ou 'ça se fait trop pas'? 'Ça se fait pas' ou 'ça se fait trop pas' sont utilisés dans des contextes moraux, comme les expressions 'c'est un coup de salaud' 'c'est un coup de pute' etc Ces expressions morales sont difficiles à classer dans la philosophie morale: difficile à classer dans l'utilitarisme, le kantisme, le relativisme, les vertus...pourriez vous m'expliquer ces expressions? Il semble que ces expressions sont signe d'un instinct moral naturel chez les humains car même sans d'éducation, de raffinement, les gens utilisent la morale, même si c'est de manière familière voire vulgaire avec 'ça se fait pas' 'ça se fait trop pas' 'c'est un coup de salaud' 'c'est un coup de pute' 'tu es vraiment un fumier d'avoir fait ça' etc? Il semble qu'il y a même la présence de la morale dans le langage vulgaire? Les gens sans éducation ont une morale?
Réponse du Guichet
L’expression "ça se fait pas" relève d’une morale intuitive, implicite et trace les limites du comportement jugé acceptable dans un milieu donné sans appeler à un raisonnement éthique formel.
Les personnes sans formation intellectuelle sont loin d'être dépourvues de morale ! Certains l'ont même théorisée et qualifiée d'"intuitionnisme moral".
Bonjour,
Le Wiktionnaire indique tout d'abord la signification de l'expression "cela ne se fait pas" : "Ce n’est pas admis ; c’est contraire aux habitudes, aux coutumes".
Philosophie magazine nous en dit un peu plus sur cette expression :
« Samedi, à la piscine, on m’a piqué ma serviette de bain. Rien de grave, bien sûr. Mais quand le maître-nageur m’a expliqué que tous les jours, des personnes, en sortant du bassin, s’apercevaient qu’elles avaient oublié leur serviette et repartaient tout naturellement avec celle d’autrui, je lui ai répondu : “Ça s’fait pas !” Il a gravement acquiescé.
Que dit-on quand on s’écrie spontanément “Ça s’fait pas” ?
À première vue, on prononce une maxime protomorale, basique, qui révèle notre incapacité à exprimer pleinement le sens de la situation. Un kantien aurait pu dire que le devoir interdit de piquer la serviette d’autrui, car si chacun faisait la même chose, la confiance minimale au sein d’une société disparaîtrait. Un conséquentialiste se demanderait en quoi votre serviette sur le dos d’autrui pourrait bien servir le bien-être collectif dans le futur. Un adepte de la morale du sentiment se dirait qu’elle réchauffe, pendant que vous grelottez, un enfant qui a agi sans intention maligne. Quant à un féru d’éthique des vertus, il fulminerait sans doute contre la lâcheté du voleur de serviette, tout en se félicitant intérieurement de sa propre fermeté d’âme.
“Ça s’fait pas”, en revanche, a tout de la formule fainéante, qui renvoie aux mœurs, aux coutumes, à ce qui est permis ou interdit dans un groupe donné. L’expression consacre souvent une fermeture sociale. Dans certains milieux, cela ne se fait pas de dire un gros mot à table. Dans certaines familles, les parents disent à leurs enfants que cela ne se fait pas de sortir le ventre à l’air ou de garder sa casquette en public. Ce qui est sous-entendu, c’est que cela ne se fait pas dans notre milieu. L’injonction résonne comme un signe de différenciation sociale, et d’exclusion de ceux qui adoptent d’autres comportements.
Mais aujourd’hui, tout le monde, et notamment les jeunes, utilise l’expression – avec parfois la variante “Ça s’fait trop pas !” C’est fréquemment une manière de couper court à la discussion, de se rabattre sur le consensus admis, et c’est dommage. Ce qui fait son intérêt, cependant, c’est justement que cette formule se passe de toute complication intellectuelle. Elle est remarquable par la platitude même des mots qu’elle contient : un “ça” vague, un “faire” flou, une négation, point final. Désigne-t-elle d’ailleurs une exclusivité sociale ? Pas forcément. On connaît l’éloge que fait George Orwell de la “common decency”, cette éthique de l’entraide désintéressée, de l’amitié, d’une forme d’honneur réservé, qu’il attribue à la classe ouvrière, si éloignée des grandes déclarations, des petits calculs et des gigantesques indécences des catégories supérieures. Mais faut-il, là encore, opposer les groupes ? Après tout, chacun a le pouvoir d’adopter la décence commune.
source : Ça s’fait pas / Michel Eltchaninoff - Philosophie Magazine - 11 juillet 2023
Michel Eltchaninoff est un philosophe et journaliste français, docteur et agrégé en philosophie. Rédacteur en chef de « Philosophie Magazine » et auteur de plusieurs ouvrages que vous pourrez consulter à la BML.
Nous vous proposons ces deux ouvrages sur le conséquentialisme :
- Introduction à l'éthique / Jean-Cassien Billier. Vous en trouverez quelques extraits dans Cairn.
Présentation des trois grandes théories et méthodes de la philosophie morale : conséquentialisme et utilitarisme, déontologie, éthique des vertus.
- Les concepts de l'éthique Faut-il être conséquentialiste ? / Ruwen Ogien, Christine Tappolet
Cet essai développe la thèse selon laquelle une enquête sur les principaux concepts éthiques que sont les normes et les valeurs, permet de repenser le débat entre le conséquentialisme et ses grands rivaux dans l'ordre des théories morales, les théories déontologiques ou kantiennes.
Dans ce livre, Ruwen Ogien et Christine Tappolet montrent que, pour trancher ce débat, il faut clarifier les deux concepts-clés de l'éthique et analyser leurs relations : les normes (qui posent des obligations, des interdictions, des permissions) et les valeurs (qui disent ce qui est bien ou désirable). Ils proposent une hypothèse simple, mais iconoclaste : si pour justifier les normes, il faut nécessairement faire appel à des valeurs, c'est que, contre Kant et Aristote, il faut être conséquentialiste.
L'expression familière "ça se fait pas" relève d'une norme sociale ou morale tacite, que l'on a du mal à exprimer de manière plus précise ou à conceptualiser. Elle manifeste une forme d’intuition morale spontanée où le jugement moral n’est pas formulé selon des doctrines mais selon un ressenti de convenance et de respect implicite de normes instinctives.
Vous dites qu'elle proviendrait d'un instinct moral naturel chez les humains, même de ceux qui n'auraient pas d'éducation.
Dans l'article intitulé La morale est-elle naturelle ? il est indiqué que les philosophes grecs pensaient que l'homme était pourvu d'une "éthique fuyant la souffrance et se voulant proche de la nature" ; mais aussi que "La psychologie, l’éthologie et les sciences de l’évolution se sont saisies de la question. Ce qu’elles soulignent est loin d’être uniforme et conclusif, mais plaide pour une origine naturelle de notre sens moral."
Nous vous laissons prendre connaissance de cet article dans son intégralité.
D'ailleurs, certaines études indiquent que les animaux ne sont pas dépourvus de morale. Quelques exemples :
- Peut-on étudier la morale chez les animaux ? The study of morality in animals / Dalila Bovet, Études rurales, 189 - 2012, 57-73
- L’animal moral / Mathieu Depenau, Le Portique, 23-24 | 2009
- L’éthique animale au croisement des perspectives de recherche entre éthologie et philosophie / Mathilde Lalot, Vanessa Nurock et Dalila Bovet, Histoire de la recherche contemporaine, Tome IV-N°1 - 2015, 44-49
L’« intuitionnisme moral » soutient l’idée que les humains perçoivent directement le caractère moral d’un acte par une sorte de conscience morale naturelle, indépendamment d’un raisonnement déductif. Voici une présentation de l'intuitionnisme par Julien Dutant :
Courant de la philosophie morale britannique, soutenant qu'il y a des vérités morales indépendantes de notre esprit (réalisme moral), et que nous les connaissons d'une façon directe.
Les premiers intuitionnistes (les platoniciens de Cambridge R. Cudworth(1) et H. More, au xviie s. ; S. Clarke et R. Price, au xviiie s.) affirmaient que les vérités morales étaient connues par la raison. Ils rejetaient le volontarisme, l'idée qu'une chose est bonne, parce qu'elle est voulue (par Dieu, pour Calvin ; ou par les hommes, pour Hobbes) et le subjectivisme des théoriciens du sens moral : Hutcheson et Hume. Mais les objections de ce dernier à l'idée d'une raison pratique ont mené les intuitionnistes ultérieurs (Th. Reid(2), G. E. Moore(3), W. D. Ross(4) et H. Prichard) à postuler une faculté morale distincte.
Moore explicita et soutint les thèses métaéthiques de l'intuitionnisme : 1) les propriétés morales, quoique attribuées en fonction des propriétés naturelles, ne sont pas réductibles aux propriétés naturelles ; 2) les propriétés morales appartiennent réellement aux choses, elles ne sont pas projetées ; 3) certaines vérités morales sont connues de nous sans inférence ni affection.
L'intuitionnisme s'intègre mal à l'image scientifique du monde : que peuvent être des faits non naturels, et l'intuition qui nous les découvre ? Le défaut de consensus en éthique, par rapport aux mathématiques par exemple, plaide en sa défaveur. Ses partisans actuels reprochent toutefois aux positions alternatives soit de mener au scepticisme (émotivisme), soit d'être obligés d'accepter l'intuitionnisme (naturalisme et kantisme).
source : Larousse
Pour approfondir le sujet, quelques documents :
- Les méthodes de l’éthique / Henry Sidgwick
- La philosophie morale britannique / Monique Canto-Sperber. Avec des essais de / Bernard Williams, Philippa Foot, David Wiggins... [et al.] ; réunis et trad. par Monique Canto-Sperber
- L’intuitionnisme comme système philosophique : de la théorie de la connaissance à la philosophie morale / Jacques Bouveresse - Cours 15 - Qu’est-ce qu’un système philosophique ?, Collège de France, 2012
Bonne journée.
Le boom des retraductions