Un footballeur comme Mbappé a-t-il un devoir d'exemplarité ?
Question d'origine :
Quel est le debat autour du devoir d'exemplarite des grands footballeurs comme Mbappe? Est-ce-que les footballeurs admires par plein de jeunes ont le devoir d'etre irreprochables car souvent les jeunes les immitent?
Réponse du Guichet
Au delà d'une pratique sportive populaire permettant la socialisation et le développement de l'esprit d'équipe des jeunes, le football véhicule aussi des modèles de réussite et d'ascension sociale, parfois biaisés par des récits journalistiques masquant les épreuves et les déconvenues.
Devant une forte médiatisation du football et une starisation de figures des footballeurs, l'Etat cherche à renforcer l'exemplarité du sport par la législation et les instances sportives comme la FFF à "offrir, notamment aux jeunes, une image exemplaire".
Mais force est de constater que dans la réalité, l'image d'exemplarité de certains footballeurs se heurte aux dérives judiciaires et à des comportements peu exemplaires : l'actualité médiatique est peu reluisante en terme d'éthique et de respect des lois et des personnes (racisme, violences sexistes et sexuelles, homophobie, escroqueries... tombant souvent sous le coup de la loi).
Bonjour,
Vous vous demandez si les footballeurs, admirés par plein de jeunes, ont le devoir d'être irréprochables et exemplaires pour les jeunes ?
En tout état de cause, le football fait partie des sports les plus pratiqués par les jeunes, selon l'INJEP, Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire : "les sports les plus prisés par les jeunes sont la natation, le football, le vélo, le footing" (source : Le sport, d’abord l’affaire des jeunes, INJEP, 2017). Selon la FFF (Fédération Française de Football), parmi les 2 030 269 pratiquant.e.s licencié.e.s, 68 % ont moins de 20 ans. Une enquête de l'IPSOS confirme la popularité du football chez les jeunes : "71% des Français déclarent discuter de football au moins de temps en temps avec leur entourage : les femmes presque autant que les hommes (63% et 79%), davantage les jeunes de 16-24 ans (84%)."
Au delà d'une pratique sportive permettant la socialisation des jeunes, le football véhicule des modèles de réussite et d'ascension sociale, analysés par des articles scientifiques en sociologie du sport comme Les pratiques sociales de référence en questions. Le cas du football en éducation physique et sportive / Hebert, T. (2018). Staps, 120(2), 45-61. En voici un extrait :
Par l’ampleur de sa pratique et de sa diffusion, le football est devenu un sport populaire. A travers sa médiatisation, son univers professionnel et ses valeurs résonnent le symbole de l’excellence, de l’accomplissement personnel et de la réussite sociale au sein de notre société.
[...] Les récits journalistiques auxquels ils ont accès, contribuent à diffuser l’illusion de ce monde sportif, source de référence et d’ascension sociale : pourtant, ces modes de diffusion de la réalité footballistique masquent la manière dont se construisent réellement les joueurs professionnels. C’est sans compter les épreuves et déconvenues auxquelles ils auraient à faire face pour s’inscrire dans cette possible et parfois éphémère réussite sociale et professionnelle.
Certaines figures de footballeurs deviennent ainsi des stars admirées par des jeunes. La FIFA (Fédération internationale de football association) publie le 23 décembre 2025 les "11 joueurs qui sont devenus de véritables stars en 2025" :
D'Estêvão à Rayan Cherki, en passant par Othmane Maamma et Désiré Doué, la FIFA passe en revue 11 footballeurs qui se sont révélés sur la scène mondiale en 2025.
Lire également :
À la fois star et marchandise, le paradoxe du footballeur (Télérama, 20 nov. 2022) ;
Sociologie du football. La Découverte / Beaud, S. et Rasera, F. (2020).
Parmi nos collections, nous vous invitons à lire :
Le dieu football [Livre] : ses origines, ses rites, ses symboles / Philippe Villemus, 2006.
La forte médiatisation de ce sport amène ainsi les instances sportives à considérer l'image des joueurs de football comme un levier de soft power et de marketing. La FFF a mis en place des chartes spécifiques pour les joueurs de l'Équipe de France (notamment après le scandale de 2010), afin de véhiculer pour les jeunes "une image exemplaire", liée à "une fête de l'humain et de la fraternité". Voici un extrait de la Charte d'éthique de la FFF :
Le Football, parce qu'il est le sport le plus pratiqué en France et le plus médiatisé, se doit d'offrir, notamment aux jeunes, une image exemplaire car il doit rester une fête de l'humain et de la fraternité. Pour ce faire, le monde du Football doit définir son Éthique et sa Déontologie, autrement dit les valeurs, règles morales et devoirs qui le régissent, afin que chacun puisse y trouver sa place et acquière le savoir vivre ensemble. La présente Charte recense, dans cette optique, les principes fondamentaux régulateurs du Football, tous dépendants les uns des autres, auxquels sont soumis aussi bien les acteurs et les partenaires du Football, que ses instances. Certains font parfois l’objet d’exigences particulières en raison de leur qualité ou statut. [...]
Le développement des supports de communication et l’utilisation des réseaux sociaux, en raison de leur caractère public, poussent d’autant plus à l’exemplarité et supposent une vigilance accrue des acteurs du Football.
Source : Annexe 8 : Charte d’Éthique et de Déontologie du Football. Les 11 principes fondamentaux de notre Football pour jouer et vivre ensemble (Document de la FFF, saison 2019-2020).
L’État encadre le sport par la loi, pour "préserver l'exemplarité du sport" :
Loi du 1er février 2012 visant à renforcer l’éthique du sport et les droits des sportifs. Ayant pour objectif de « préserver l’exemplarité du sport », cette loi prévoit différents dispositifs pour lutter contre les déviances auxquelles le sport peut être confronté (violence des supporters, dopage, trucage de compétitions, etc..). En d’autres termes elle comprend des avancées significatives et répond à des attentes fortes exprimées par l'ensemble du mouvement sportif français.
L'objectif poursuivi est de renforcer l'éthique sportive à travers, notamment, le renforcement du rôle des fédérations, la transparence en matière de lutte contre le dopage, la consécration de la formation des sportifs de haut niveau, ainsi que le développement du sport pour tous et du sport professionnel.
Devant une forte médiatisation du football et une starisation de figures des footballeurs, l'Etat cherche à renforcer l'exemplarité du sport par la législation et les instances sportives, comme la FFF, souhaite "offrir, notamment aux jeunes, une image exemplaire car il doit rester une fête de l'humain et de la fraternité".
Mais qu'en est-il vraiment dans la réalité ? L'image d'exemplarité se heurte aux dérives judiciaires et à des comportements sur le terrain peu exemplaires.
L'actualité médiatique récente liée au football français est peu reluisante, en terme d'éthique et de respect des lois et des personnes, comme le révèlent plusieurs enquêtes de Médiapart (à retrouver en intégralité parmi nos offres numériques) :
Violences sexuelles : au nom du foot, tout est permis ( par Lénaïg Bredoux, le 25 février 2026 pour Médiapart). En voici quelques extraits :
Achraf Hakimi, joueur star du PSG, est retenu par son club pour jouer mercredi soir un match crucial en vue de la Ligue des champions. La veille, on apprenait qu’il était renvoyé devant un tribunal pour viol. Mais, comme d’habitude, personne n’y trouve rien à redire. [...]
Paris n’est pas une exception : l’Olympique de Marseille a recruté un joueur banni en Grande-Bretagne pour des violences conjugales, Mason Greenwood ; Lorient a tenté de relancer la carrière de Benjamin Mendy après un non-lieu pour viols ; l’équipe de France n’a jamais renoncé à sélectionner Lucas Hernandez (un autre joueur du PSG) ou Kingsley Coman, tous deux condamnés pour violences conjugales.
Mercredi soir, le PSG jouera contre Monaco, un club qui n’a jamais remis en cause le statut de son attaquant Wissam Ben Yedder en dépit des plaintes qui le visaient. Le Français a été récemment recruté par un club marocain malgré deux condamnations – une pour violences sexuelles, l’autre pour violences psychologiques sur son épouse – et un renvoi pour viol devant le tribunal dans une troisième affaire.
Le foot ressemble à une forteresse dans laquelle les échos de #MeToo ne résonnent jamais. Le racisme et l’homophobie y sont aussi endémiques : il suffit de fréquenter les stades les jours de match pour s’en convaincre. [...]
Car dans le foot, les femmes sont réduites au rang d’objets de consommation, triées sur le volet pour les soirées privées des discothèques sélectes ou les suites d’hôtels de luxe. Les épouses de footballeurs – surnommées les « Wags » (« wives and girlfriends ») – sont présentées comme des bimbos stupides, appâtées par les millions de leurs conjoints. Le traitement médiatique de l’affaire Zahia, du nom de cette ancienne prostituée alors mineure avec laquelle plusieurs joueurs de l’équipe de France avaient eu des relations sexuelles, a laissé des traces.C’est l’inversion de la culpabilité permanente. Dans l’affaire Hakimi, le soupçon plane d’une plaignante qui chercherait à soutirer de l’argent au joueur. « Je commence à en avoir un petit peu marre de cette inversion de l’accusation, a réagi l’avocate de la plaignante, Rachel-Flore Pardo, sur France Info. Dans certains milieux, notamment dans le football masculin, les violences sexistes, sexuelles n’ont pas tellement d’importance, sont traitées avec une certaine banalité, que ce serait pour de l’argent, et que ce serait toujours une manigance. »
Une enquête pour escroquerie et blanchiment éclabousse plusieurs clubs de Ligue 1 (par Clément Le Foll et Yann Philippin, le 27 février 2026 pour Médiapart). En voici quelques extraits :
À Marseille, les gens connaissent Jean-Christophe Cano sous plusieurs casquettes. Celle d’un modeste footballeur professionnel, joueur du Gazélec Football Club Ajaccio (GFCA) et surtout membre de l’effectif de l’équipe de l’Olympique de Marseille (OM) championne d’Europe en 1993. Mais aussi celle d’un éphémère dirigeant de club réputé proche des milieux du banditisme, lorsqu’il s’associe en 2002 au fils de celui qui fut longtemps présenté comme le parrain de Marseille, Roland Cassone, pour devenir copropriétaire de l’Olympique Gymnaste Club (OGC) Nice.
Et depuis quelques années, ils connaissent aussi celle d’un agent de joueurs discret mais influent, notamment de l’ancien attaquant de l’OM et de l’équipe de France André-Pierre Gignac. Ces mêmes activités d’agent qui sont depuis plusieurs mois dans le viseur de la justice. Selon les informations de Mediapart, le parquet de Marseille a ouvert en avril 2024 une enquête préliminaire, pour les chefs d’exercice illégal de l’activité d’agent sportif, d’escroquerie en bande organisée, de recel en bande organisée, d’escroquerie en bande organisée, de blanchiment en bande organisée et de blanchiment en bande organisée de fraude fiscale aggravée.
Face à ces "dérapages", La FFF a un pouvoir de sanction diciplinaire : le Conseil National de l'Éthique (CNE) peut se saisir de n'importe quel comportement jugé "contraire à l'éthique" ou "attentatoire à l'image du football", même si les faits se déroulent en dehors du terrain (propos sur les réseaux sociaux, altercations publiques). L'État n'a pas de pouvoir disciplinaire direct sur un joueur (il ne peut pas suspendre un joueur de son club), mais il dispose du levier de la justice pénale si le manque d'exemplarité est un délit (violence, fraude fiscale, propos racistes ou haineux).
Concernant l'influence de ces stars du football sur les enfants et les jeunes, nous vous renvoyons vers l'article du Point Pourquoi les enfants ont-ils besoin de modèles ? (Émilie Gilmer, le 03 juin 2024) déjà cité dans une de nos réponses à vos questions sur l'exemplarité :
[...]
De même, lorsque les enfants s'entichent d'un grand sportif ou d'une star de la musique. « Un petit garçon qui s'attribue la gestuelle de Mbappé et une petite fille qui reprend les mots d'Angèle s'envoient des messages à eux-mêmes ; je suis forte ou fort comme eux, j'ai du talent comme eux, explique Dana Castro. S'identifier a alors un effet valorisant et positif pour l'estime de soi. » D'autant plus que ce type de modèles devient aussi un moteur pour agir, par exemple se lancer dans la pratique d'un art, d'un sport et trouver une motivation pour y performer.
« Quand j'étais enfant, mon modèle a toujours été mon père, puis, quand je suis devenu ado, j'ai commencé le basket et j'ai eu très vite un joueur favori : Russell Westbrook d'Oklahoma City. J'aimais beaucoup sa façon de jouer, je trouvais qu'on se ressemblait, quelqu'un d'assez agressif sur ses contacts, assez rapide et costaud », raconte Eliott, 21 ans.
Stimulant, donc, sauf quand l'identification devient… dévorante. À l'adolescence, notamment. « Le risque de s'identifier à quelqu'un d'exceptionnel est d'être déçu et de ne pas réussir à se projeter ailleurs, remarque Catherine Jousselme. C'est pourquoi il faut veiller à ce qu'un enfant multiplie les modèles et se ménage des plans B : “OK, tu aimerais devenir footballeur comme untel mais garde en tête ton projet dans les sciences car ça peut être aussi une belle aventure !” »Autre dérive possible, le modèle qui vire à l'obsession… « On peut être fan d'une star quelconque, mais à condition de garder un minimum de distance, poursuit l'experte. Lorsqu'un ado souhaite ressembler à son modèle en tout point et à tout prix, on n'est plus dans un mécanisme d'identification vertueux mais dans une imitation massive qui révèle une difficulté à être soi-même. »
Sur l'exemplarité, nous vous laissons aussi revenir sur les réponses aux questions que vous nous avez déjà posées :
- Avons nous des conceptions différentes de "l'exemplarité" et de la "perfection" ?
- Pourquoi certaines personnes veulent-elles vivre une vie exemplaire ?
- Quelles sont les différences entre "Exemplaire" et "Parfait" ?
- Certaines personnes essaient-elles d'être de bons exemples pour les autres ?
- Vivre une vie exemplaire est-il un moyen d'être irréprochable sur le plan moral ?
Bonne soirée à vous
French Theory